Avant l’aube

Parmi les premiers films de Benoît Chamaillard, AFC, comme directeur de la photographie, on peut citer Leçon de ténèbres de Vincent Dieutre, Baise-moi de Virginie Despentes, ou Little Senegal de Rachid Bouchareb. Depuis, il a signé l’image de plusieurs longs métrages, en travaillant aux côtés de réalisateurs dont c’est souvent le premier film (comme Barrage de Raphaël Jacoulot, One Dollar Curry de Vinjay Singh et Le Sel de la mer d’Annemarie Jacir). Après Les Petits ruisseaux de Pascal Rabaté en 2009, il signe aujourd’hui les images d’Avant l’aube, le deuxième film de Raphaël Jacoulot.
Benoît Chamaillard


Le film est bien entendu un grand film de comédiens, mais le décor est également un acteur à part entière…

Benoît Chamaillard : Il a été très dur pour la production de trouver un décor d’hôtel suffisamment haut en altitude, pour avoir de la neige à coup sûr, et accessible l’hiver… On nous a bien proposé quelques lieux à l’étranger, dans les Alpes autrichiennes par exemple, mais Raphaël Jacoulot tenait à une architecture en pierre, un bâtiment qui évoque la bourgeoisie française, pas un luxueux chalet d’altitude !
Ce n’est que quelques semaines avant le début du tournage qu’on a fini par tomber sur ce lieu (l’hôtel Vignemale) situé à 3 km du cirque de Gavarnie, qui en plus était en vente, et provisoirement fermé. L’équipe décoration a pu investir le lieu, re-looker la façade, et refaire entièrement la décoration du rez-de-chaussée, privilégiant des tons chauds par exemple avec la moquette rouge ou les boiseries acajou.
Ces choix viennent en opposition avec le traitement d’image de l’extérieur, glacial et contrasté. Je dois dire que sur ce projet, j’ai ressenti une réelle symbiose entre la réalisation, l’image et la décoration. Avec un mélange de choses écrites et réfléchies et d’autres simplement ressenties, presque du domaine de l’inconscient.

La séquence de traque à la fin du film est de ce point de vue très emblématique, non ?

BC : On a eu beaucoup de chance sur cette séquence. C’est le point culminant pour cette image froide et dure, et c’est vrai que tourner en plein soleil nous aurait vraiment éloignés du résultat.
Le fait que la neige arrive en cours de journée était exactement ce dont on avait besoin, et on a terminé alors que la neige tombait vraiment fort. Les optiques Arri Master Prime que j’avais choisies pour les extérieurs ont parfaitement joué leur rôle, en contrastant naturellement l’image et en nous permettant de tourner jusqu’à la tombée de la nuit.

Combien de jours avez-vous tourné ?

BC : On a tourné 46 jours. Mais uniquement la moitié dans les Pyrénées, le reste au Luxembourg pour des raisons de coproduction.
Outre certains décors un peu passe-partout (l’appartement de Maud, la boîte de nuit, la chambre attribuée à Vincent Rottiers), on a surtout reconstitué en studio l’appartement privé de la famille Couvreur. Un décor assez sophistiqué, qui reflète la personnalité de Ludmila Mikaël, une femme qui s’ennuie dans ce lieu isolé et qui passe le plus clair de son temps à la décoration intérieure.
Le choix par exemple de la moquette blanche dans le salon fait ressortir les murs, dans une clarté clinique qui tranche avec le reste de l’hôtel. A l’origine, on avait prévu des fenêtres donnant sur des fonds verts pour pouvoir incruster des pelures tournées depuis le vrai hôtel, sur la vue magnifique face au cirque de Gavarnie.
Notamment dans la séquence où Frédéric découvre l’appartement des Couvreur. Il allait même à la fenêtre, et admirait la vue sur le parc et la montagne… Finalement le montage n’a pas retenu ces axes. Du coup le coté " carte postale " de l’appartement a été gommé du film. Même dans les scènes extérieures devant l’hôtel, on est presque tout le temps dirigé vers la façade sans jamais voir le paysage qui entoure le lieu !

Avez-vous fait des essais en matière de pellicule ?

BC : Oui, nous avons fait des essais en situation, sur place. Certains plans de paysage étaient même dignes de figurer au montage !
On a testé deux séries de négatives chez Fuji et Kodak, les versions " saturées et contrastes " qui sont les plus récentes (Kodak Vision3 et Fuji Vivid) et les émulsions moins contrastées aux teintes plus douces (la Vision Expression 500 et la Fuji Eterna 400 Pastel). Honnêtement, vu la généralisation de la chaîne de postproduction numérique, je ne comprends pas trop la pertinence de filmer avec des émulsions si contrastées et surtout si saturées…
Est-ce l’évolution du goût des spectateurs lié aux images HD sur les TV LCD aux couleurs ultra flashy ? En tout cas je suis persuadé qu’il vaut mieux filmer avec des émulsions plus douces, et recontraster en étalonnage plutôt que l’inverse. C’est donc le choix qui a été fait sur Avant l’aube, en optant pour de la Kodak, car je trouvais que la 500 Expression raccordait plus facilement avec les Vision 250D et 50D que la 400 Fuji avec ses déclinaisons Eterna 250D et 64D.

Est-ce difficile d’étalonner un film où la neige est si présente ?

BC : La neige prend toutes les dominantes, d’autant plus qu’on travaille en postproduction numérique. J’ai vraiment pu constater ce phénomène en sortie de scan, avec des dérives de couleurs dont on n’a pas l’habitude dans la chaîne classique argentique.
Alors, c’est vrai que la puissance de l’étalonnage numérique peut presque tout corriger… mais c’est quand même un peu bête de batailler pour retrouver des tons neutres en partant d’une image brut de scan qui est parfois magenta ou orange... Et ça quel que soit le prestataire… car de toute façon tout le monde ou presque est équipé de l’Arriscan ! Finalement, je dois avouer que j’aurais préféré postproduire ce film en argentique pour bénéficier de cette réelle souplesse que peut avoir la filière pellicule à l’inverse du scan.

Chez qui avez-vous travaillé ?

BC : Comme le Luxembourg était coproducteur, il nous a fallu effectuer tout le travail d’étalonnage là-bas, en faisant appel à une filiale luxembourgeoise du laboratoire Mikros. Le reste de la postproduction (notamment le retour sur film, le tirage des copies 35 mm et les DCP) s’effectuant en France, chez Duboi et LTC.
Dans l’ensemble chaque étape se passe bien… mais l’incontournable souci reste le calibrage entre les deux prestataires, pour aboutir à un résultat cohérent, de la visualisation de l’étalonnage au Luxembourg à la salle de projection de Saint-Cloud…

(Propos recueillis par François Reumont pour l’AFC)

Portfolio

Technique

Pellicule : Kodak 500 Expression
Tirage des copies et DCP : Laboratoires LTC et Duboi