Les entretiens AFC au festival "Séries Mania", de Lille, édition 2026

David Cailley, AFC, parle de sa participation à la création de l’univers visuel de "Privilèges", série réalisée par Marie Monge et Vladimir de Fontenay

"Adèle et la Citadelle", par François Reumont pour l’AFC

Contre-Champ AFC n°377

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Installer le cœur de son récit au sein d’un grand hôtel parisien n’est sans doute pas la chose la plus facile pour une série. C’est pourtant le choix qu’ont fait Marie Monge et Vladimir de Fontenay pour leur nouvelle série "Privilèges", produite par HBO Max Warner. Six épisodes menés sur un rythme tambour battant, principalement vu à travers les yeux d’une jeune détenue (Adèle/Manon Bresch) ayant décroché l’opportunité rare d’un stage au sein du palace dans le cadre de son programme de réinsertion. Une série qui voit se rejoindre l’univers des ultra riches et celui de la petite délinquance en une succession de rebondissements propres aux codes de la série à suspens. C’est David Cailley, AFC, qui signe les images des six épisodes, présentés en sélection française lors du festival Séries Mania 2026. (FR)

Dans les coulisses d’un palace parisien, le Citadel, Adèle, une jeune détenue, décroche un poste de bagagiste grâce au programme de réinsertion mis en place par le tout-puissant directeur de l’hôtel, Édouard Galzain. Un pacte tacite se noue entre eux, propulsant la jeune femme dans un jeu de pouvoir souterrain où employés ambitieux, clients influents et réseaux extérieurs cherchent chacun à prendre l’ascendant. Peu à peu, elle transforme sa survie en ascension et s’impose comme une force imprévisible et essentielle, prête à saisir, ou à arracher, la place qu’elle estime mériter.
Avec Manon Bresch, Melvil Poupaud, Nina Zem, Zar Amir, Anne Azoulay, Sandor Funtek, Joseph Olivennes et Stéphanie Atala.

Tournée sur 75 jours en région parisienne, dont la moitié en studio à Bry-sur-Marne, la série "Privilèges" est le premier projet d’une telle durée pour le directeur de la photo David Cailley. « Ce n’est pas ma première série mais c’est le tournage le plus long auquel j’ai été amené à participer. Marie Monge et Vladimir de Fontenay, les réalisateurs, m’ont proposé de les accompagner sur cette série en juin 2024 et j’ai très rapidement accepté. J’ai beaucoup aimé leur vision, les références me parlaient et je trouvais les scénarios très bien écrits : j’avais très envie de participer à la création de cet univers. J’ai rassemblé des images pendant l’été mais, pour moi, la préparation a vraiment commencé au mois de septembre 2024, le tournage s’étalant entre janvier et avril 2025. La série étant censée se dérouler autour de la période des fêtes de Noël. Je me souviens même avoir fait quelques plans de coupe en configuration reportage dans les derniers jours de préparation juste avant Noël. Ceci afin de profiter des décorations installées dans la ville, et de l’affluence dans le quartier des Champs-Élysées... Des plans qu’on voit apparaître au générique. »

Confrontés à l’impossibilité de trouver un palace qui accepte un tel volume de prises de vues dans ses lieux, la production décide de reconstituer le Citadel en studio...
« C’est la chef décoratrice Emmanuelle Duplay et son équipe qui se sont chargées de la conception et la réalisation de deux plateaux à Bry-sur-Marne, en s’inspirant de plusieurs palaces parisiens (Plaza Athénée, Royal Monceau, Carlton...). D’abord un long couloir qui dessert les chambres, puis le lobby de l’hôtel, avec le bureau du directeur et la conciergerie.

Le décor du couloir - Photo Caroline Dubois
Le décor du couloir
Photo Caroline Dubois
Le décor du lobby - Photo Caroline Dubois
Le décor du lobby
Photo Caroline Dubois

Pour la façade extérieure, nous avons tourné dans un bâtiment de l’avenue Franklin Roosevelt, l’hôtel Le Marois. Le plan de travail alternait les extérieurs et décors naturels principaux (la prison de Fleury-Mérogis ou les sous-sols de l’hôtel reconstitués dans un hôpital à Villiers-sur-Marne) avec les sessions studio. Le tout selon le planning de la construction à Bry-sur-Marne. Finalement, c’était un vrai marathon, mais cette variété très grande dans les lieux, les extérieurs en alternance avec les trois grandes sessions passées en studio à Bry-sur-Marne nous ont fait éviter la routine qui aurait pu s’installer en enchaînant une trentaine de jours en studio d’une seule traite. »

David Cailley sur le tounage de "Privilèges" - Photo Caroline Dubois
David Cailley sur le tounage de "Privilèges"
Photo Caroline Dubois

Filmée principalement à l’épaule, avec un montage très rythmé, des plans plutôt courts et une situation de semi-documentaire (focales assez longues, amorces floues récurrentes...), la série lorgne du côté d’un certain cinéma américain indépendant dans sa facture. David Cailley explique : « En matière de textures d’image, Marie et Vladimir m’ont beaucoup parlé du cinéma des frères Safdie (Uncut Gems, Good Time). Ils avaient vraiment envie de ce look film très urbain, avec la matière de l’argentique utilisé par Darius Khondji, AFC, ASC, ou Sean Price Williams sur ces deux projets. C’est pour cette raison qu’on a travaillé en préparation sur une LUT inspirée du 35 mm, en filmant des tests comparatifs entre l’Alexa 35 et la pellicule Kodak 5219. Les bobines de film issues de ces essais étant ensuite développées en différentes versions de traitement sans blanchiment du négatif et de traitement poussé chez Hiventy pour nous aider à trouver ensuite cette brillance particulière qu’on cherchait dans les hautes lumières et surtout dans les peaux, ainsi que la saturation des couleurs. Après scan des négatifs, l’étalonneur Laurent Ripoll a mis au point le look de la série à partir des références de films qui nous plaisaient, en aboutissant à une Lut grâce à l’outil Diachromie et Diaphanie. Un look qui nous a accompagnés sur le plateau, et aux rushes donc au montage. Évitant les traditionnelles remises en question quand on monte sur des éléments où le look n’est pas respecté, et où l’habitude de voir une version différente du film l’emporte peu à peu sur les volontés d’origine. Des essais d’optiques nous ont également permis de choisir la série idéale pour ce look, en l’occurrence la série anamorphique Elite 7 associée aux Atlas Orion anamorphiques pour équiper les deux caméras qui allaient nous servir en permanence sur "Privilèges". En ce qui concerne le découpage, on s’est aussi beaucoup inspiré de la série "Succession" avec cette sensation de quasi reportage, une narration que Adam Mackay (réalisateur du pilote) avait réussi à brillamment maîtriser en se servant de trois caméras.
L’une des inconnues était de savoir à quel point tourner à l’épaule en longue focale serait possible sans recourir à une stabilisation. Je me souviens du premier plan que nous avons tourné au bar de l’hôtel : un plan sur Édouard Galzain (Melvil Poupaud) qui vient saluer un client et prendre un verre de champagne avec lui (épisode 1). Il s’agit d’un mouvement de suivi et Marie et Vladimir me demandent de filmer ça à l’épaule au 100 mm.... J’avais peur que ça bouge dans tous les sens et nous avons par sécurité gardé une réserve dans l’image au cas où il faille stabiliser en postproduction. Avec Mathieu Le Bothlan, le cadreur de la caméra B, nous nous sommes ensuite habitués à filmer en marchant, voire même en courant, avec des focales longues (100 mm, 135 mm, 180 mm) et au final, nous n’avons quasiment stabilisé aucun plan dans la série, j’étais même surpris que certains plans m’apparaissent presque trop fixes dans la salle d’étalonnage ! En fait, cette sensation de stabilité repose aussi beaucoup sur le rythme du montage. Et quand vous êtes, comme sur cette série, sur un montage très cut, le besoin de stabilisation disparaît. On accepte les imperfections, le chaos, ça fait partie du style ».

Si la série repose au départ sur l’opposition entre l’univers du luxe des beaux quartiers et celui de la délinquance de banlieue, on observe que peu à peu les deux semblent se rejoindre au gré de l’intrigue et du rôle toujours plus trouble et dangereux confié à Adèle par sa direction... « On voulait, au début de la série, marquer assez fort en couleur notamment l’opposition entre ces deux mondes. Avec un côté très brillant, doré, clinquant pour l’hôtel Citadel. On voulait des brillances, des matières réfléchissantes, métalliques, des miroirs... même si c’est parfois contraignant en matière de reflets quand on tourne à deux caméras !

Escalier et mirroirs - Photo Caroline Dubois
Escalier et mirroirs
Photo Caroline Dubois

Au contraire, le vert et le cyan omniprésents dans l’univers carcéral, ou celui de la banlieue d’où vient la protagoniste. Les costumes aussi, avec ce bordeaux sombre et satiné de la tenue de bagagiste qui tranche avec le streetwear un peu crasseux qu’Adèle porte tous les jours. Mais parallèlement, on découvre aussi les coulisses du palace, avec ses sous-sols, ses couloirs de service... et toutes les tractations et manigances qui s’y déroulent. Ces séquences ressemblent plus à l’univers d’Adèle, à l’image aussi de certains transfuges, comme par exemple la vendeuse de cosmétiques transformée en dentiste le temps d’un service urgent à un client. Ou la discussion dans la cuisine vide entre le propriétaire (Fethany) et le directeur (Galzain), très sombre, comme un point de bascule dans l’épisode 4. Il s’agit d’un décor naturel déniché dans un lycée hôtelier du 17e arrondissement, avec des faïences bleues qui donnent un aspect beaucoup plus dramatique que le traditionnel blanc qu’on rencontre dans les cuisines de beaucoup d’hôtels... Le traitement de l’image de l’hôtel lui-même évolue peu à peu dans la série pour rejoindre, par le contraste ou certaines tonalités, le monde extérieur dans les derniers épisodes. Un travail qui s’est fait surtout à l’étalonnage, comme une sorte de couche qu’on rajoute dans la narration. »

Revenant sur les séquences tournées en studio, David Cailley évoque le défi des découvertes :
« On voulait que l’hôtel soit immédiatement localisé dans la série près des Champs-Élysées par les spectateurs. Pour le rendre crédible, à l’égal d’un personnage de la série. La question des découvertes s’est donc posée, notamment pour la suite la plus luxueuse, située au dernier étage, qui devaient offrir une vue assez lisible sur les monuments de la capitale. C’est sur le plateau B5 des Studios de Bry, que ce décor a été reconstitué, en choisissant l’option du mur de LEDs pour les découvertes. L’équipe de NeoSet installant leurs écrans quasiment collés aux murs du studio, car le décor de la suite était gigantesque. Cette configuration nous a permis d’enchaîner très vite les nombreuses séquences dans la suite de Reem, en basculant à la console lumière d’une scène de nuit à une scène de jour. Avec un rendu très réaliste sur le plateau en direct, sans passer par la phase de postprod.

Tournage sur mur de LEDs de nuit - Photo Caroline Dubois
Tournage sur mur de LEDs de nuit
Photo Caroline Dubois
Mur de LEDs - Photo Caroline Dubois
Mur de LEDs
Photo Caroline Dubois
LEDs ambiance jour - Photo Caroline Dubois
LEDs ambiance jour
Photo Caroline Dubois

« Pour autant, certaines couvertures de scènes sur quasiment 360° nous ont obligés à mélanger les écrans LEDs en découvertes principales, à des fonds bleus dans les axes opposés. Tout comme sur
certaines chambres plus petites (la chambre de Amal, dans laquelle se déroule la réunion en visioconférence avec son père) où nous avons eu recours à du fond bleu pour simplifier les installations. L’unique fenêtre n’apparaissant que dans un seul axe, beaucoup moins présent au découpage. Enfin, d’autres décors, comme le bureau du directeur, jouant la carte de la découverte fixe classique, car la fenêtre donnée sur le patio de l’hôtel, là aussi beaucoup plus simple à gérer.
En termes d’installation lumière, j’ai pu, avec Antoine Roux mon chef électro et l’équipe décoration, faire installer des plafonds constitués de toiles tendues (coton) à travers lesquelles nous avons éclairé avec une ambiance très douce entièrement contrôlable sur console. De même, sur le décor du couloir de l’hôtel, on a utilisé des rubans de LEDs, intégrés au décor dès sa construction. Une prestation fournie par la société Ledbox Company, qui s’occupe à la fois de son installation et de la fourniture de dimmers dédiés à la prise de vues, de façon à éviter tout problème de flicker à la caméra quand on se met à les utiliser sur le plateau, et qui ont un meilleur IRC. »

Plan lumière "Privilèges" aux Studios de Bry - Document David Cailley
Plan lumière "Privilèges" aux Studios de Bry
Document David Cailley
Installation lumière aux Studios de Bry - Photo Caroline Dubois
Installation lumière aux Studios de Bry
Photo Caroline Dubois

Interrogé sur les leçons qu’il tire de ce projet, David Cailley répond : « Cette série était un vrai marathon. Quinze semaines de tournage, et autant de préparation... un vrai défi pour l’équipe. Avec énormément de décors différents, et la nécessité de s’économiser, au contraire d’un film tourné en cinq semaines sur lequel on peut être tenté de tout donner très vite.
Et dans ce contexte, je tiens à saluer mon équipe et particulièrement mon cadreur Mathieu Le Bothlan. Ce dernier s’étant souvent détaché en parallèle de nous sur une équipe B pour ramener certaines séquences périphériques qui donnent beaucoup de crédibilité à la série. Je pense notamment à cette séquence de course dans le métro, dans l’épisode 2, quand Adèle, très en retard, se retrouve forcée à prendre les transports en commun pour rejoindre son poste un matin. Une séquence qui marque pour moi cet ancrage dans la réalité qui tenait à cœur à Marie et Vladimir et que je trouve vraiment réussi dans la série ! ».

Manon Bresch et Nina Zem dans "Privilèges" - Photo Caroline Dubois
Manon Bresch et Nina Zem dans "Privilèges"
Photo Caroline Dubois
Nina Zem - Photo Caroline Dubois
Nina Zem
Photo Caroline Dubois
Manon Bresch - Photo Caroline Dubois
Manon Bresch
Photo Caroline Dubois

(Propos recueillis par François Reumont pour l’AFC)

"Privilèges"
Production : Hugo Gélin pour Zazi Films
Réalisation : Marie Monge et Vladimir de Fontenay
Directeur de la photographie : David Cailley, AFC
Décors : Emmanuelle Duplay, ADC
Costumes : Caroline Spieth
Chef opérateur du son : Mathieu Villien
Musique : Amine Bouhafa