Les entretiens AFC au Festival de Cannes 2026
Entretien avec Julia Mingo, AFC, à propos du film d’Avril Besson "Les Matins merveilleux"
Par Margot Cavret pour l’AFCDe vieux vinyles disco dans le coffre de sa Twingo, à peine remise de la mort de sa grand-mère, Charlie roule. Elle ne sait pas encore que ces disques ressusciteront les pas de danse de sa mère dans les yeux humides de Titou, caviste rêveur, ni qu’une plage méditerranéenne désertée sera le théâtre de sa rencontre avec Marina, qui rêve de liberté dans la pizzeria du village. Pour l’instant elle roule.
Avec India Hair, Raya Martigny, Eric Cantona.
Julia Mingo : Avril et moi nous sommes rencontrées à La Fémis. J’ai fait les prises de vues de son film de fin d’études. Elle avait le projet de faire ce long métrage depuis très longtemps. Le point de départ était de tourner à Cavalière, ce village où elle passe ses vacances, chaque été, dans sa maison de famille. Elle tenait également beaucoup à ses deux comédiennes pour qui le film a été écrit. Comme le financement tardait un peu, nous avons tourné le court métrage Queen Size dans l’esprit du long métrage : même casting, mêmes personnages. Le film a rencontré un beau succès en festival (Prix Canal+ au Festival de Clermont-Ferrand, Prix Unifrance au Festival Off-Courts, Prix du public au Festival Silhouette...) et a été nommé au César du Court métrage 2025. Nous l’avons tourné à trois, dans la vitesse et la spontanéité, avec Avril, Tristan Pontécaille au son, et moi à l’image avec un GH5. Au-delà de confirmer le casting, ce court métrage a surtout autorisé Avril à suivre son intuition pour le long métrage : un tournage en équipe réduite, avec des décors proches les uns des autres, permettant une certaine souplesse logistique.
L’équipe s’est quand même un peu étoffée sur le long métrage : j’avais un assistant caméra, une seconde qui faisait aussi les proxys, un chef électricien, une électricienne et une cheffe machiniste. Comme il n’y avait pas d’assistant vidéo, il n’y avait pas de combo, juste un petit retour pour Avril. Pas de scripte, un seul assistant mise en scène. L’ingénieur du son et moi avions passé plusieurs vacances dans la maison de famille d’Avril : ces séjours ont constitué nos sessions de repérages.
Ce que je retiens du tournage de Queen Size, c’est le plaisir de filmer ces deux actrices. Pour le long métrage, j’avais envie que la caméra soit plus posée, de prendre davantage le temps de les regarder. Dans Queen Size, la caméra suivait des personnages en action. La caméra glissait d’un visage à l’autre, épousant l’élan d’une rencontre qui se faisait en mouvement. Ici leur rencontre procède d’un mouvement plus intérieur, d’un temps d’observation, d’une reconnaissance. Je ne voulais plus faire le lien à l’épaule entre les personnages mais observer leur rapprochement à l’intérieur du cadre.
Nous avons choisi le format Scope afin de soutenir la dimension romanesque de l’histoire et d’accueillir le ton hybride du film : c’est une comédie mélancolique. Les thèmes de la mort, de la perte, de l’absence, sont très importants dans Les Matins merveilleux. Mais cette gravité se mêle à une véritable drôlerie, portée notamment par le personnage de Charlie, interprété par India Hair, dont l’énergie apporte au film une tonalité parfois presque burlesque.
Dans cette recherche d’un équilibre entre humour et tristesse, j’ai proposé une palette de couleurs douces : le rose, le turquoise, le doré. Des teintes qui s’harmonisent bien avec les gris d’une station balnéaire hors-saison. Nous souhaitions également avoir un soleil d’hiver, bas et froid. Nous l’avions pendant les repérages avec des ciels orageux. Hélas, malgré un tournage fin février-début mars, la lumière s’est avérée plus chaude que prévu.
Le film avait un tout petit budget. Il s’est fait uniquement avec l’aide de la région PACA, mais nous avons été très accompagnés par TSF, chez qui nous avons pris la RED Gemini. Son dual ISO me permettait de tourner de nuit et j’apprécie particulièrement le rendu des peaux sur les RED. Une priorité, car c’est surtout un film de visages. J’avais tourné mon premier long métrage (Libre Garance !, de Lisa Diaz, avec cette caméra, je la connais très bien à l’étalonnage. J’ai utilisé des optiques Zeiss Ultra Prime, que je trouve être un bon compromis entre netteté et douceur, sans effet "vintage". Elles sont droites sans être agressives, elles correspondaient bien à notre envie d’une image simple et humble. Je voulais que l’image donne accès aux visages des comédiennes sans trop d’effet, sans effet de diffusion par exemple. J’avais la crainte que l’image soit "au-dessus" du film, le Scope pouvant vite ramener une image trop esthétisante.
Le film s’inspire de lieux et de personnes réels. Il y a réellement à Cavalière un caviste danseur de disco qui s’appelle Titou, et c’est dans sa cave que nous avons tourné. Nous avons aussi tourné dans la pizzeria où travaillait une serveuse qui a inspiré Marina, et sur le restaurant de plage du vrai Matthieu. Avril tenait à filmer ces lieux qu’elle connaît, sans rien modifier. Il n’est pas aisé de travailler dans des décors peu adaptés à un tournage : la cave était très petite, la pizzeria avait des murs tout blancs, etc… mais ils avaient une charge émotionnelle. Avec le chef électricien, Thomas Coulomb, nous nous sommes beaucoup servis des CLRS de chez Lightbridge. Ces miroirs permettent d’alléger les installations lumière en intérieur et en extérieur, et de gagner une sensation de distance avec la source. C’est assez incroyable, surtout dans notre économie. De plus, Thomas, avec qui j’ai tourné plusieurs films, sait que je préfère éclairer les décors en totalité plutôt que travailler par axes caméra, afin d’offrir une liberté de mouvement aux comédiens et comédiennes. Nous avons adopté la même méthode sur le film de Nicolas Pariser, Un peu avant minuit, tourné en octobre dernier.
Le décor sur lequel il y a eu le plus de travail de lumière est l’appartement de Marina, notre décor principal en intérieur. C’était un appartement de location saisonnière que nous avons pu avoir à disposition pendant les quatre semaines de tournage, ce qui nous a permis de laisser les installations lumière en place. Nous avons profité du balcon le long du salon pour créer un sas noir et transformer cette pièce en studio. Les entrées de jour sont entièrement recréées, principalement avec deux Evoke 1200B. Avril avait envie d’essayer autant que possible de tourner les séquences dans l’ordre du film. Les décors étaient peu nombreux et tous très proches les uns des autres. Dans cette économie de budget et d’équipe réduite, nous avons finalement réussi à dégager une forme de luxe absolu : pouvoir adapter le plan de travail, au jour le jour, à la météo et aux envies de mise en scène.
L’autre séquence sur laquelle nous sommes franchement intervenus est celle de la boîte de nuit. Nous nous sommes fait plaisir en ajoutant des lumières mouvantes dans le champ, des couleurs chaudes, dorées, pour rechercher l’esprit disco. C’est une scène où il y a beaucoup plus de diffusion optique que dans le reste du film. Beaucoup plus de mouvements de caméra aussi.
C’était un tournage vraiment artisanal. Pour les images de fête que le personnage de Titou montre sur une vieille VHS, nous avons demandé aux habitants s’ils voulaient bien venir participer à une fausse fête du 14 juillet en plein mois de janvier. C’était pendant des repérages avant le tournage, et j’étais seule avec une mini DV dans une main et une petite minette dans l’autre pour éclairer. Nous avons été très aidées par la mairie qui est venue installer des tables et des chaises pour la scène et par les gens du village qui ont répondu à notre annonce et se sont prêtés au jeu. Nous avons monté ces images avec de vraies images d’archive d’Avril et de sa famille, tournées pendant les vacances dans les années 2000. Puis, pour faire apparaître le reflet d’India sur l’écran de télévision, j’ai beaucoup éclairé l’appartement et ensuite dosé la transparence à l’étalonnage.
Je n’avais pas fait de LUT mais je pré-étalonnais les rushes tous les soirs après le tournage. La seconde en faisait des proxys et Avril montait le film au fur et à mesure, tous les samedis. Chaque samedi, nous faisions une projection de ce qui avait été tourné dans la semaine. Le fait de pouvoir regarder les rushes régulièrement nous a permis d’adapter l’écriture du film, des dialogues, au fil du tournage. Nous n’avons pas découpé le film en amont car ce n’est pas la méthode d’Avril. Nous avons donc découpé le film sur le vif. Cette liberté offerte à la mise en scène a évidemment son envers, c’est plus difficile pour l’équipe technique.
Avril a monté le film seule, et je l’ai étalonné moi-même, au studio Lux qui nous a gracieusement prêté une très belle salle d’étalonnage. On est reparties de zéro pour le principe, mais au final les images sont très proches du pré-étalonnage que j’avais fait pendant le tournage. Je cherchais une palette qui soit à la fois douce et colorée, en harmonie avec le ton du film. Nous avons renforcé le rose, qui domine le film. Une teinte qui avait été trouvée sur Queen Size. Contrairement au pré-étalonnage, j’ai poussé la saturation de certaines couleurs pour souligner la comédie.
Je tiens à remercier India Hair et Raya Martigny pour leur confiance sur le tournage. Mon équipe Arthur Patain, Christine Reymond-Laruinaz et Lily Grizard à la caméra, Thomas Coulomb et Lilia Merckle-Detrez à la lumière et Amira Bensaada à la machinerie. Ainsi que Feriel Benouarka, chez TSF, et l’équipe du studio Lux, ces deux prestataires ont largement contribué à rendre le film possible.
(Propos recueillis et mis en forme par Margot Cavret pour l’AFC)
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