Les entretiens AFC au festival de Berlin

Entretien avec Julien Poupard, AFC, à propos de "Langue étrangère", de Claire Burger

"L’amie européenne", par François Reumont
Film sélectionné à la Berlinale 2024, Langue étrangère, de Claire Burger, croise les regards entre la France et l’Allemagne à travers une première histoire d’amour adolescente. Julien Poupard, AFC, retrouve la réalisatrice (avec laquelle il a déjà tourné plusieurs films) pour mettre en image entre Leipzig et Strasbourg cette histoire d’éveil sensuel, amoureux et politique. Le film est en compétition officielle pour le 74e Ours d’or. (FR)

Fanny, adolescente timide et solitaire, part faire un échange linguistique en Allemagne. A Leipzig, elle rencontre sa correspondante, Lena, une adolescente qui brûle de s’engager politiquement. Fanny est troublée. Pour séduire Lena, elle s’invente une vie, jusqu’à se prendre au piège de ses mensonges.

Mêlant intimement fiction et sujet documentaire, Claire Burger s’attaque cette fois-ci à un film en deux parties, à l’écriture résolument plus ciselée, interprété majoritairement par un casting de comédiens aguerris. Julien Poupard explique la genèse du projet : « Sur chaque film avec Claire, il y a l’angoisse de reproduire ce que l’on a déjà fait sur le précédent, alors on se lance des sortes de défis, comme un jeu, pour expérimenter d’autres formes cinématographiques. »
L’originalité de Langue étrangère est d’opérer un changement de point de vue au milieu du film, et de passer soudain du point de vue du personnage de Fanny à celui de Léna en même temps qu’on passe de l’Allemagne à la France.

Marion Gaillard, opérant au Steadicam - Photo Lola Pion
Marion Gaillard, opérant au Steadicam
Photo Lola Pion


En préparation, Julien Poupard et Claire Burger initient une sorte de partie de ping-pong d’images pour aboutir à la direction artistique du film. « Claire ne souhaitait pas une image postmoderne, à savoir pas d’hommage à la pellicule, au grain ou à toute autre idée qu’on peut se faire actuellement du passé photographique. Au contraire, elle cherchait pour ce film à ancrer cette histoire entre deux jeunes filles dans le contemporain, et trouver ensemble une image qui puisse évoquer le présent, voire même le futur en quelque sorte, une esthétique qui n’existerait pas encore… ».

Deux images du photographe Smith, exposées aux Rencontres d'Arles
Deux images du photographe Smith, exposées aux Rencontres d’Arles


Parmi les plus importantes influences photographiques, celle de Smith, découvert en 2021 aux Rencontres d’Arles : « Des images fascinantes, fantomatiques aux noirs très décollés, et une gamme de couleurs très faible, avec très peu de contraste.
On a aussi évoqué le photographe Paulo Raeli, photographe italien, qui capture la jeunesse en mouvement.

Paolo Raeli


Avec Yov Moor, l’étalonneur en prépa, on a, au fil des essais, mis au point une LUT sur ces bases, avec une réelle dominante des roses et des cyans dans l’image, et puis des noirs très décollés. C’est à partir de cette base que j’ai construit dans les premières semaines du tournage l’image du film, appliquant chaque soir moi-même sur Resolve. »

Julien Poupard - Photo Lola Pion
Julien Poupard
Photo Lola Pion


Questionné sur cette double compétence particulière, Julien Poupard répond immédiatement : « Si j’avais pu avoir le budget, j’aurais sans doute fait appel à un DIT. Mais là, ce n’était pas du tout envisageable... Et comme l’étalonnage des rushes est pour moi quelque chose d’absolument non négociable, et bien j’ai appris à pouvoir me débrouiller tout seul ! Ainsi, en fin de journée, dans une sorte de mini labo que j’ai fait installer dans ma chambre d’hôtel, je pouvais montrer à Claire quelques images afin de valider les directions d’image dès la première semaine de tournage. »

Tourné sur 40 jours, Langue étrangère a d’abord démarré en Allemagne, avec tous les extérieurs et les intérieurs typiques qui constituent l’ouverture du film. « Le film a été tourné à peu près pour un tiers en Allemagne, et les deux tiers en France pour des raisons de budget. Claire a choisi la ville de Leipzig pour sa dimension politique. Leipzig est un haut lieu de la gauche alternative et du combat écologique qu’on appelle parfois le Nouveau Berlin. C’est donc une esthétique de l’Allemagne de l’Est, avec des tags dans toute la ville, l’Allemagne sexy quoi ! Et Strasbourg car c’est la ville de l’Europe par excellence. Avec le parlement européen, le cœur de l’Europe.
Durant le tournage, c’était passionnant de constater les différences culturelles et sociales entre les deux côtés du Rhin, et notamment l’évidente maturité des jeunes Allemands au lycée comparé à leurs homologues français. La séquence du dialogue en direct par Skype entre les deux classes de langues le montre bien dans le film, absolument sans artifice !
Claire souhaitait également une mixité franco-allemande pour ce tournage. J’avais donc un gaffer allemand, Daniel Pauselius, avec lequel je me suis très bien entendu. Il m’a fait découvrir des projecteurs qui n’existent pas en France : les Pipes Lighting. Ce sont des projecteurs en forme de tubes, de différentes tailles, que l’on peut facilement accrocher au plafond. Belle découverte et une manière à mon échelle de mettre en pratique cette thématique de l’échange franco-allemand qui est au cœur du film ! »

Photo Lola Pion


« Claire souhaitait que le film soit en mouvement : les moyens de transports (train, vélo), le mouvement de l’eau, des langues… Un mouvement, une sorte de fluidité. Avec Claire, on avait l’habitude de tourner à l’épaule sur les projets précédents. Cette fois-ci, on a eu envie d’essayer le Steadicam, pour apporter cette fluidité. Pour les séquences à vélo ou celle de la fête, on a beaucoup utilisé le Stead, orchestré par Marion Gaillard.
Et même la dolly et le zoom pour le repas familial avec le grand-père et la grand-mère de Léna. On se connaît bien avec Claire, il y a entre nous beaucoup de confiance. Et ça nous permet parfois de prendre l’autre par la main et de lui faire faire un pas de côté. Amener l’autre vers un endroit de cinéma pas forcément attendu. Je pense que c’est aussi pour ça que la relation perdure entre nous, car on ne s’ennuie pas ! »

Parmi les autres défis sur ce film, Julien Poupard se souvient notamment du travail sur les irisations qu’on retrouve dans plusieurs séquences du film. « Cette idée est partie en prépa d’une simple photo d’une flaque d’essence dans laquelle la lumière se réfléchissait et se diffractait comme un arc-en-ciel... En faisant un tas de recherches sur cet effet, j’ai mis au point un procédé d’étalonnage pour pouvoir de manière très artisanale sélectionner les hautes lumières et y injecter une image couleur "arc-en-ciel". 1 _ 

Une photo trouvée sur Internet à la base de notre "irisation" arc en ciel
Une photo trouvée sur Internet à la base de notre "irisation" arc en ciel


C’est un effet que l’on retrouve notamment dans la dernière séquence allemande, celle de nuit dans le jardin de la maison où Léna retrouve Fanny, dans le jacuzzi. Un effet qui peut évoquer le rêve ou le fantasme, et qui s’associe à une lumière beaucoup plus fantasque que sur le reste du film. Un contre-jour très marqué, irisé, qui met en valeur les reflets de l’eau et la vapeur s’échappant de ce spa, le but étant de rendre ce rêve le plus érotique possible… »1 _ 
Autre séquence-clé du film, celle de la fête avec le jeune dealer qui se termine, là encore, en extérieur nuit, dans une scène d’amour à trois très sensuelle. « Sur cette séquence, on avait vraiment envie d’éclairer les corps très frontalement, comme si une torche avait été installée sur la caméra. La lumière décroît très vite dans la profondeur, et on a un côté très intime et à la fois très éclairé qui se mêle aux mouvements volontairement un peu sales du Steadicam. Une image volontairement "voyeuriste", comme un flash photographique, une caméra intrusive. Une scène avec du mystère, et ce rapport à la drogue évoqué par le vacillement des hautes lumières qu’on a dosées à l’étalonnage avec Magali Leonard. »

Une des photos trouvées sur Internet, inspiration pour les lumières flash du baiser à trois
Une des photos trouvées sur Internet, inspiration pour les lumières flash du baiser à trois


Questionné sur ses choix de matériel pour ce film, Julien Poupard nous confie : « En numérique, je trouve que les possibilités des outils de postproduction sont presque infinies. Aussi j’essaye d’ avoir à la prise de vues la plus grande richesse de signal possible dans la caméra. C’est pour cette raison que sur ce film j’ai tenu à obtenir l’Alexa 35, ce qui a évidemment un coût en relation avec le budget modeste qu’on avait. Grâce aux conditions négociées avec notre loueur Vantage, j’ai pu l’associer avec la série grande ouverture Vantage One, ainsi qu’un zoom Angénieux pour quelques scènes. C’est aussi l’occasion de dire qu’il faut davantage préparer les films depuis la révolution numérique. Se retrouver face à un océan de possibilités peut rapidement faire perdre le fil des choses, et s’égarer photographiquement. Quand je repense à la facilité avec laquelle les étalonnages se faisaient - et se font toujours - dans la chaîne argentique numérique, ça me semble maintenant nécessaire de savoir exactement vers où on va quand on attaque un film comme celui-là. »1 _ 
Revenant à sa relation privilégiée avec la réalisatrice, déjà lauréate de plusieurs prix (Caméra d’or, César du Meilleur court métrage...), Julien Poupard confie : « Claire (issue du département montage de La Fémis en 2008) a également co-monté tous ses films. Et je dois avouer qu’elle m’impressionne vraiment sur le plateau. Dans sa chasse à l’image, Claire sait exactement où elle va et ce dont elle a besoin après chaque prise. Elle tire toujours juste… »