Entretien avec Romain Gavras et André Chemetoff à propos du film "Le monde est à toi"

La Lettre AFC n°288

A l’occasion de la sortie en salles, le 15 août 2018, du Monde est à toi, de Romain Gavras, lire ou relire l’entretien accordé par le réalisateur et le directeur de la photographie André Chemetoff à propos de leur travail sur le film, sélectionné par la Quinzaine des réalisateurs au 71e Festival de Cannes.

"To Live and Die in Benidorm", par François Reumont pour l’AFC

Romain Gavras et André Chemetoff, directeur de la photographie, parlent du tournage du "Monde est à toi"

Sept ans après Notre jour viendra, le réalisateur de clips Romain Gavras retrouve le chemin du long métrage avec Le monde est à toi, une comédie policière loufoque et rock’n roll. André Chemetoff, fidèle collaborateur depuis plus de dix ans du cinéaste, l’accompagne pour cet entretien à deux voix. Le film est présenté à la Quinzaine des réalisateurs. Le film évoque l’univers de Tarantino (en version Daniel Balavoine), et vient s’amuser avec quelques repères du cinéma français. On y trouve notamment une Isabelle Adjani déchaînée en mère délinquante castratrice ou un Vincent Cassel méconnaissable en épave fatiguée, comme un vestige sorti, vingt-trois ans après, d’un célèbre film consacré aux banlieues. (FR)

D’où vient ce film ?

Romain Gavras : Il me semble que, quand on est réalisateur, on a toujours, à un moment ou à un autre, envie de faire un film de voyous. Personnellement, je ne me sens pas vraiment proche d’un film à la Melville par exemple... avec des personnages sombres, élégants, qui ont du coffre et des silences qui en disent long. Moi, c’est plus le côté petite frappe un peu loser qui me branche... Le film est donc parti des personnages et de l’univers avant même de trouver une histoire.
Pour l’écrire, j’ai passé pas mal de temps au tribunal correctionnel, avec un pote avocat, à observer la galerie de personnages et de situations qui défilait devant moi. Des procès sans grande envergure qui nous ont donné de la matière, dont notamment le cas de cette femme et de son fils qui étaient là pour des vols dans des palaces... C’est là où le déclic s’est fait, pour trouver l’angle du film. Le scénario s’est peu à peu construit autour de ce personnage de fils à maman, et de la question de savoir comment il va enfin résoudre le problème qu’elle lui pose.

Des références ?

RG : Le premier film qui me vient à l’esprit, c’est White Heat, de Raoul Walsh (1949), avec James Cagney dans le rôle d’un gangster psychopathe dominé par sa relation avec sa mère. Rien à voir bien sûr visuellement, ni même dans la structure du film, mais ce personnage m’a tout de suite fait penser au personnage qui allait devenir celui de François dans le film (interprété par Karim Leklou) et de sa mère Dany (Isabelle Adjani). C’était très important pour moi de partir sur un schéma narratif ultra classique, en l’occurrence l’histoire du gangster qui décide de faire un dernier gros coup avant de raccrocher pour s’extirper de son milieu. Éviter une histoire qui irait trop vers le thriller sophistiqué à la Usual Suspects. Pour pouvoir profiter d’une certaine liberté des situations, de la fluidité et surtout des personnages. Ensuite, j’ai pensé au cinéma italien des années 1970, comme Affreux sales et méchants, d’Ettore Scola, ou Le Pigeon, de Mario Monicelli, au fur et à mesure que le côté comique du film se mettait en place.

André Chemetoff : En matière d’image Le Loup de Wall Street, de Scorcese, était aussi une de nos références, tout comme les films de David O. Russel, (American Bluff ou Fighter), pour leur traitement des couleurs et la simplicité de l’image. Des couleurs qui allaient avoir une importance prépondérante sur beaucoup de décors, dont ceux de Benidorm, la station balnéaire espagnole.

Ah oui, ce lieu est incroyable ! On dirait que le film est écrit pour ça...

RG : Effectivement, Benidorm était dans ma tête avant même la première version du scénario. J’y étais allé en vacances, adolescent, et les images de ce lieu m’avaient marqué. C’est un endroit extrêmement cinématographique et je ne comprends pas pourquoi il n’a pas été plus filmé !
En tout cas, à partir du moment où l’on voulait faire un film de gangsters européens, cette espèce de Miami de deuxième division mélangée à Glasgow s’imposait ! On a même commencé le tournage là-bas, ce qui a été une vraie torture pour les comédiens qui avaient l’interdiction formelle d’aller bronzer à la plage le week-end pour être raccord quand on rentrerait à Paris trois semaines plus tard.

AC : Je rajouterai "le Las Vegas de la bière à un euro !", avec deux grandes plages, plus de gratte-ciels qu’à Hong Kong, des néons et des mecs bourrés qui se battent dans les rues dès la nuit tombée. En un mot, le paradis. Pour les séquences de nuit, et notamment celle du karaoké, on s’est mis d’accord sur un code couleur assez répétitif composé de violet, de mauve et de rose pour éviter quelque chose de trop bigarré à l’écran. Le tout dans une ambiance un peu BD telle qu’on pouvait la ressentir sur place.
C’est une des raisons pour laquelle j’ai fait des recherches assez poussées avec l’aide précieuse de Samuel Renollet (RVZ Caméra) afin de trouver le capteur le plus adapté à la restitution de ces couleurs extrêmes en basse lumière. Et c’est la RED Helium 8K, utilisée en combinaison avec le nouveau process de développement IPP2, qui nous a semblé la plus performante dans ce domaine. Le rendu des couleurs était de loin le plus juste, sans aucune solarisation, même dans les violets les plus profonds. Utilisée avec une série Canon K35, j’ai abouti à une image suffisamment douce pour les visages des comédiens, sans pour autant tomber dans quelque chose de trop marqué. En outre, les 8K de définition sont un vrai confort en postproduction pour allonger la focale, ou effectuer quelques mouvements à l’intérieur de l’image.

Et en termes d’ouverture ?

AC : Tout est tourné entre T5,6 et T8 car j’estime que quand on fait une comédie avec pas mal de personnages différents, c’est un peu hors sujet de passer son temps à faire des bascules de point. Chacun doit pouvoir exister dans la profondeur, sans que la mise en scène ait nécessairement un choix à effectuer.

Pourquoi le 2,35 ?

RG : J’imaginais le film en 1,85. Et puis, au fur et à mesure des repérages, André ne cessait de me taquiner en me montrant des photos prises et recadrées en 2,35... Bien lui en a pris car, vu le décor extrêmement vertical, le choix du format large convient parfaitement au film.
Ce qui est chouette sur Le monde est à toi, c’est qu’on a bénéficié de cinq mois de préparation, en parallèle du montage financier. Du temps qui nous a permis de réfléchir beaucoup à chaque décor, à chaque situation et d’intégrer des idées au scénario pour faire un maximum avec un minimum de budget. Si je reviens sur ce karaoké, où François décide de retourner voir Bruce, c’est une séquence assez compliquée sur le papier qu’on a méthodiquement préparée. Le résultat, un tournage à deux caméras sur 360°, et une chorégraphie entre le Steadicam d’Éric Catelan, qui suit les comédiens, et André, qui cadre une caméra B plus large. Un tour de force vu le lieu, la figuration et le peu de temps qu’on avait.

Des plans aériens qui reviennent comme des leitmotivs...

RG : Le choix de la barre d’immeuble au début (la cité du pont de Sèvres) vient en écho à ceux de la Costa Blanca. Bien qu’on n’ait pas prévu au départ d’utiliser de drones en dehors de l’Espagne, j’avoue que j’ai changé d’avis en trouvant ce lieu, et ces plans vus du ciel me permettent de retrouver le motif de l’œil et du triangle qui obsède le personnage de Vincent Cassel, à l’image de tous les sites complotistes qu’on peut trouver sur Internet. On s’est d’ailleurs aussi bien amusé à faire ces petits films dans le film (le film "corporate" Mister Freeze ou les documentaires que regarde avec addiction Vincent Cassel), en allant vers une image plus vidéo à l’étalonnage et en utilisant des objectifs Kowa.

Isabelle Adjani incarne une femme qui ressemble à la caricature... d’Isabelle Adjani.

RG : J’étais super heureux de travailler avec Isabelle. C’était un vrai bonheur. Tous les a priori qu’on pouvait avoir à son sujet, elle les a balayés immédiatement et s’est lancée à fond dans le personnage sans aucune retenue... Sa première scène, avec ses énormes lunettes, était pour moi un clin d’œil aux spectateurs qui la connaissent, et qui vont se dire "hou là là ! elle va passer tout le film comme ça ? " Bien sûr, elle les enlève par la suite, mais cette panoplie fait partie intégrante de son personnage et revient régulièrement dans le film.

AC : Ça a quand même été un peu galère puisqu’on a dû tourner à chaque fois des pelures "vides" dans l’axe opposé pour ensuite permettre aux effets spéciaux d’effacer tous les reflets inopportuns ! La pire étant cette paire de lunettes très grande et moulante qu’elle porte un moment et qui réfléchissait sur plus de 180° !

Vous situez aussi souvent des scènes dans des voitures. Pourquoi ce choix pas forcément nécessaire ?

RG : C’est vrai que je me suis parfois un peu compliqué la vie. Par exemple, sur la première scène de voiture où les deux femmes sont au volant, lui, est sur la banquette, et c’est une longue scène d’explication vraiment pas facile à mettre en scène. Pourtant je n’imaginais pas être ailleurs que dans cette voiture, lui englué sur cette banquette arrière et ces deux femmes qui le traitent comme un gamin. Le traitement sonore, avec un bruit de roulement qui vient crescendo au mixage, renforce cet effet de pris au piège. Cet effet crescendo est décliné en fait tout au long de l’histoire, avec ce personnage qui s’enfonce peu à peu toujours plus profond dans les emmerdes, avec très peu d’espoir de revoir le jour.

Parlez-nous un peu de l’appartement dans la tour à Benidorm...

AC : On a tourné dans un vrai appartement, quinzième étage. Impossible bien sûr d’éclairer par l’extérieur, et des différences de contraste énormes en plein jour avec la découverte. J’ai décidé de couvrir tout le plafond avec une toile noire pour mieux contrôler le contraste, et puis j’ai dû construire la lumière jour sur les comédiens en utilisant des 4 kW HMI, pour éviter que tout soit cramé dehors. En nuit, c’était plutôt des SkyPanels qui m’ont servi, avec une petite anecdote sur une des scènes nocturnes où la caméra filme les comédiens depuis le balcon de l’appartement. Ne souhaitant pas monter trop haut dans les ISO sur la caméra et pour conserver une belle qualité de couleur sur l’arrière-plan, on a, sur ce décor, pu louer ponctuellement l’appartement du dessus. Puis on a installé sur le balcon une batterie d’ArriMax qui éclairait la ville en contrebas. Notre petit instant de fierté quand on a demandé au chef électro d’appuyer sur l’inter et que les acteurs ébahis ont vu la ville littéralement s’éteindre en contrebas !

De quoi êtes-vous le plus fier sur le film ?

AC : Toute la dernière partie du film, à partir de l’opération de police dans le parc Aqualand, a été tournée de manière à respecter rigoureusement le passage du temps réel à l’écran. Si vous regardez bien la scène, on passe très lentement de la fin de journée au crépuscule, et je pense que c’est assez payant. Pour cela on a jonglé sur le plan de travail pour étaler tous les plans de cette séquence sur une semaine entière, à chaque fois en fin de journée. C’est une des choses dont je suis le plus fier, avec cette séquence karaoké dont je parlais tout à l’heure.

RG : J’avoue être assez en confiance, notamment avec André, sur l’image, avec toute l’expérience qu’on a pu accumuler sur les clips et les publicités qu’on tourne régulièrement ensemble. La direction d’acteurs en revanche, après sept ans d’interruption en long métrage, c’était plus chaud ! Je suis donc très fier de tous les acteurs du film, des rôles principaux à tous les petits personnages qu’on croise brièvement et qui me semblent donner vie à ce film.
Pour la petite histoire, vous reconnaîtrez peut-être, si vous êtes observateur, John Landis et sa femme dans la séquence de l’éclair au café. Outre le fait qu’il soit un ami de mon père, John est surtout mon idole en matière de réalisation vidéo-clip. Et c’était bien sûr pour moi un honneur de lui faire jouer cette apparition de cinéphile !

(Propos recueillis par François Reumont pour l’AFC)

François, petit dealer, a un rêve : devenir le distributeur officiel de Mr Freeze au Maghreb. Cette vie, qu’il convoite tant, vole en éclats quand il apprend que Dany, sa mère, a dépensé toutes ses économies. Poutine, le caïd lunatique de la cité, propose à François un plan en Espagne pour se refaire. Mais quand tout son entourage s’en mêle - Lamya son amour de jeunesse, Henri un ancien beau-père à la ramasse tout juste sorti de prison, les deux jeunes Mohamed complotistes et sa mère, cheffe d’un gang de femmes pickpockets -, rien ne va se passer comme prévu ! 

Équipe
Opérateur Steadicam : Eric Catelan
Premiers assistants opérateurs : Jeremy Mauroy, David Foquin
Chef machiniste : Olivier Martin
Chef électricien : Aissa "Sassa" Lahoucine
Décors : François-Renaud Labarthe
Montage : Benjamin Weil
Étalonneuse : Marjolaine Mispelaere
Directeur de postproduction : Cyril Bourdesoulle

Technique
Matériel caméra et lumière : RVZ Caméra (Red Helium - série Canon K35, série Kowa), RVZ Lumière
Matériel machinerie : Cinesyl
Postproduction : Poster /Be4Post / Color

Bande-annonce officielle