Face-à-face mythique

Entretien avec le directeur de la photographie Robert Alazraki, AFC, à propos des "Plus belles années d’une vie", de Claude Lelouch

par Robert Alazraki

Un demi-siècle de cinéma, une cinquantaine de films pour chacun ! Claude Lelouch approche avec Les Plus belles années d’une vie (49e long métrage), hors compétition de ce 72e Festival de Cannes, la cinquantaine de films sur 50 ans de cinéma. De son côté, le directeur de la photographie Robert Alazraki, AFC, a accompagné de nombreux cinéastes, dont Yves Robert, Elie Chouraqui, Laurent Heynemann, Alexandre Arcady, Coline Serreau… en 50 ans de cinéma, impossible de tous les nommer !

Depuis quelques années, Robert Alazraki signe l’image des derniers films de Claude Lelouch : Chacun sa vie, Un+Une, Salaud on t’aime.
Il nous dévoile les coulisses de sa collaboration avec le cinéaste pour la suite d’Un homme et une femme, Palme d’Or en 1966.
Ils se sont connus voilà bien longtemps. Un homme et une femme, dont l’histoire d’amour fulgurante, inattendue, saisie dans une parenthèse devenue mythique, aura révolutionné notre façon de voir l’amour.
Aujourd’hui, l’ancien pilote de course se perd un peu sur les chemins de sa mémoire. Pour l’aider, son fils va retrouver celle que son père n’a pas su garder mais qu’il évoque sans cesse. Anne va revoir Jean-Louis et reprendre leur histoire où ils l’avaient laissée… (BB)

Avec Anouk Aimée, Jean-Louis Trintignant, Marianne Denicourt, Souad Amidou, Antoine Sire.
Produit par les Films 13, distribué par Metropolitan Film export, sortie le 22 mai 2019.

Photo Metropolitan FilmExport

Le film est ponctué d’extraits d’Un homme et une femme, qui mettent en miroir les deux époques. Il fallait qu’elles s’intègrent ou qu’elles s’opposent au film actuel ?

Robert Alazraki : La manière de filmer Les Plus belles années d’une vie s’oppose au film de l’époque qui était dans une forme très documentaire, très chahutée. Celui-ci est beaucoup plus installé, les plans fixes entre Anne et Jean-Louis en 2018 accentuant le passage du temps, le vieillissement. Tous les extraits sont retravaillés, ré-étalonnés. Ils ont été recadrés pour qu’ils soient plus une évocation que le film d’origine. Il fallait faire fonctionner une ellipse de 50 ans !

Les très longues scènes de retrouvailles sont toutes en champ-contre-champ et apparaissent comme une mécanique parfaitement orchestrée. Comment les as-tu tournées ?

RA : Ce sont des séquences que j’aime beaucoup malgré le fait que j’avais une idée arrêtée contre les champs-contre-champs. La régularité des coupes me fait penser à la danse d’un derviche tourneur qui nous hypnotise. On n’a pas envie que ça s’arrête ! Le trop n’est pas l’ennemi du bien.
Nous les avons tournées très vite. Les fauteuils ont été placés par rapport à la lumière, Anouk en contre-jour et Jean-Louis face au soleil mais sous son chapeau. Des grandes toiles placées assez loin changeaient le contraste.
Nous tournions à deux caméras, la prise durait une demi-heure pour dix minutes de scène. Et le soleil constant était avec nous.

C’est une incroyable performance d’acteur ! Le texte était écrit ou c’était en partie de l’improvisation ?

RA : Claude ne travaille pas toujours de manière méthodique, en tout cas sa méthode est de suivre son intuition. Ce qui est écrit vole souvent en éclats. Il est assis entre les deux comédiens et il leur donne un nouveau texte. Il le réinvente, le réadapte au moment du tournage. C’était plus difficile pour Jean-Louis qui aurait préféré avoir des tunnels pour garder son élan. Tous les deux ont une excellente mémoire. Ça faisait longtemps que je ne n’avais pas ressenti un tel émerveillement devant des acteurs.

Claude Lelouch et Jean-Louis Trintignant
Photo Robert Alazraki

Les images de certaines scènes ont un contraste et une texture différente du reste du film, pour quelle raison ?

RA : Ces séquences créent des parenthèses, ce sont des rêves ou des projections de l’esprit vagabond de Jean-Louis Trintignant. Ces plans sont filmés avec des iPhones. Nous les avons évidemment traités à l’étalonnage. Nous venions de tourner le film précédent de Claude, La Vertu des impondérables - qui n’est pas encore sorti - avec des iPhones.

Robert Alazraki sur le tournage des "Plus belles années d’une vie"
Photo Flavio Manriquez

A part l’iPhone, quel matériel avez-vous utilisé ?

RA : Nous avions deux Sony F55. Claude aime les longs plans séquences, par exemple quand Anouk arrive pour voir Jean-Louis dans la maison de retraite, avec le zoom Angénieux 24-290 mm, utilisé généralement d’un bout à l’autre. Nous avions les Fujinon pour les champ-contrechamps, pour obtenir plusieurs valeurs sans couper.

Que dire de cette collaboration avec Claude qui s’ancre au fil du temps ?

RA : J’ai appris avec Claude la souplesse et l’adaptation. Il ne faut pas croire que l’on sait des choses parce qu’elles ont été dites. Il peut vouloir faire le contraire au moment où l’on tourne. Je découvre aussi beaucoup de choses le jour du tournage, la préparation n’est pas classique et laisse de la place à l’invention.
Sur Les Plus belles années d’une vie, nous étions encore plus dans une simplicité de tournage. Claude voulait que ce soit évident, rapide mais que l’émotion soit présente, qu’Anouk et Jean-Louis soient beaux. Toutes les images du film, sans compter les images d’Un homme et une femme - donc les deux tiers du film - sont tournées en deux semaines.

Un mot pour conclure et surtout un secret pour ceux qui lisent cet article jusqu’au bout !

RA : Restez jusqu’à la fin du film, la fin du générique. Il ne faut pas rater la toute dernière image !

(Propos recueillis par Brigitte Barbier pour l’AFC)

https://youtu.be/aZpRfzBXxmg