Frère Jean-Noël, celui qui se souvient de ses vies cannoises...

par JN Ferragut
Le prix Vulcain de l’Artiste-Technicien, décerné par la CST, récompense un " artiste technicien " dont le travail est remarquable, dans un des films de la sélection officielle.
Cette année, le jury du prix Vulcain, présidé par Francine Lévy, directrice de l’ENS Louis-Lumière, était composé de Thierry Beaumel (directeur de la fabrication au Laboratoire Eclair), Jean-Noël Ferragut (directeur de la photographie, AFC), Alain Remond (General Manager, XpanD France), Eric Vaucher (Chef opérateur du son) et Maguy Fournereau (promotion 2009 - ENS Louis-Lumière).
Les membres du jury du Prix Vulcain sur la Terrasse Fujifilm
De gauche à droite, Eric Vaucher, Maguy Fournereau, Thierry Beaumel, Francine Lévy, Jean-Noël Ferragut, Alain Rémond
Photo Serge Piedoue pour Fujifilm


En acceptant la proposition de Pierre-William Glenn de faire partie du jury du Prix Vulcain, je me doutais bien que ce bref séjour cannois ne serait pas de tout repos et que je n’y allais pas dans l’espoir de passer deux semaines les pieds en éventail à l’ombre des palmiers de la Côte d’Azur… Projections des dix-neuf films en compétition officielle et mises en ligne des douze pages quotidiennes du site Internet de l’AFC auraient intérêt à bien se tenir et faire bon ménage.
Et de passer sous silence la face cachée du travail fourni jusqu’aux douze coups de minuit pour alimenter le site, hormis les vifs remerciements envers nos membres associés Fujifilm, K5600, Kodak, Thales Angénieux ainsi que TSF pour leur soutien et la CST pour son hospitalité, et l’évocation d’une certaine fatigue venue peser sur mes paupières… Un comble pour qui devait garder les yeux grand ouverts, et les oreilles tendues, lors des projections !

Le moment venu de nous quitter, avec mes camarades de jury – Francine Lévy, notre présidente, Thierry Beaumel, Maguy Fournereau, Alain Rémond, Eric Vaucher – nous nous sommes accordés pour souligner le plaisir d’avoir eu l’occasion de lier plus ample connaissance et d’avoir partagé quelques-uns de ces moments privilégiés de cinéma. Pourtant notre tâche, pas spécialement ardue, n’était pas pour autant des plus facile. En effet, voir des films en n’ayant d’yeux, justement, que pour leurs divers aspects techniques s’avère une mission quasi-impossible tant, immanquablement, scénario, mise en scène, jeu des comédiens, technique, tout ramène au cinéma. Et, bien que proposant des cinématographies très différentes, de par leur provenance, les histoires racontées, la diversité apparente des moyens mis en œuvre, la compétition officielle, notre terrain de découverte, ne nous a guère réservé de grandes surprises.

A travers des films dépassant souvent deux heures de projection, les cinéastes ont posé un regard attentif, impitoyable ou attendri, sur le temps qui passe, la vie qui s’écoule, l’enfance et ses souvenirs, le poids des ans, de l’histoire, passée ou récente, parfois douloureuse, souvent meurtrière, assassine, la mémoire et ses troubles, les petits bonheurs et les grandes misères, les sentiments humains, ceux qui touchent, s’entend, au plus profond de l’être. Mais un regard auquel il aura manqué, à notre grand regret, la faculté de prendre ce recul nécessaire à la vie et qui permet d’en supporter les moments les plus dramatiques, un certain sens de l’humour.
D’un point de vue plus terre à terre et statistique, notons que 15 des 19 films sélectionnés ont été projetés en 35 mm sur l’écran large du Grand Théâtre Lumière et que, sauf erreur de lecture ou d’interprétation des génériques étrangers, 17 ont été tournés sur support argentique, et, à quelques exceptions près, ils ont bénéficié d’un intermédiaire et d’un étalonnage numériques.

Pour en venir aux images proprement dites et sans généraliser pour autant, on peut dégager quelques tendances de celles qu’il nous a été donné de voir. Des rendus assez froids, des lumières du jour froides, elles aussi – même sous un soleil de plomb –, parfois crues, des hautes lumières bien souvent exemptes de détails, particulièrement en intérieur jour avec découvertes sur l’extérieur surexposées, parfois brûlées. Serait-ce dû à un laissé-pour-compte de certains de nos grains d’argent appelés à la rescousse pour mieux domestiquer les basses lumières ou doit-on y voir une quelconque influence d’une " esthétique naissante " issue de l’image numérique ?
Autre tendance, devenue depuis longtemps un effet de mise en scène, voire un style d’écriture, mais qui, utilisé trop souvent pour un oui ou pour un non, parvient à la longue à fatiguer l’œil et le cerveau du spectateur, même le plus indulgent, un abus de caméra portée.

Pour entrer dans le vif du sujet des lumières et ne citer que certains des exemples ayant retenu l’attention, on peut résumer quelques-unes de leurs diverses qualités. Des lumières à fleur de peau, celles de Christophe Beaucarne caressant les chairs laiteuses de Tournée de Mathieu Amalric ou de Laurent Brunet agrémentant de reflets les peaux d’ébène d’Un homme qui crie du Tchadien Mahamat-Saleh Haroun.
Des lumières à fleur d’âme et d’esprit, celles, d’inspiration divine ?, de Caroline Champetier illuminant la vie intérieure des moines de Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois ou de Kim Hyun-seok revêtant d’un halo l’attachante grand-mère de Poetry du Sud coréen Lee Chang-dong.
Des lumières fleurant bon l’humanité, celles de Dick Pope s’attachant quant à lui amicalement aux personnages d’Another Year de Mike Leigh.
Des lumières et des cadres fleurant pour leur part la quasi-perfection, opérés de façon remarquable par Lee Hyung-deok sur The Housemaid du Sud coréen Im Sang-soo.
Sans oublier des images ayant marqué bon nombre des festivaliers, dont des extérieurs en nuit américaine qui ont certainement envoûté Tim Burton et les membres du jury officiel, celles de Sayombhu Mukdeeprom, Yukontorn Mingmongkon et Charin Pengpanich photographiant Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul.

Mais nous autres, humbles mais ô combien émérites membres du jury du prix de l’Artiste-Technicien cher à Pierre-William Glenn, avons pour finir accordé nos violons et jeté notre dévolu, à l’unanimité il faut le dire, sur le mixeur Leslie Shatz, reconnaissant là son travail, frisant lui aussi la perfection, sur le film Biutiful du Mexicain Alejandro Gonzalez Iñarritu. Qui plus est, nous avons attribué une mention à Rodrigo Prieto, AMC, ASC, pour la photographie du même Biutiful, tenant à souligner ainsi la parfaite adéquation entre l’image et le son de cette œuvre.

Pour finir, je préfère passer la main à Eric Vaucher qui saura, avec des mots plus justes que les miens, évoquer en quelques lignes le travail remarquable de Leslie Shatz, (celui-ci se voit attribuer, soit dit en passant, le Prix Vulcain pour la deuxième fois).