Guillaume Pradel revient sur le tournage de "Where Ravens Fly", film de fin d’études de Charly Lehuédé

Par Margot Cavret

Chaque année, Camerimage propose une sélection non compétitive de films d’écoles "Film and Art School Panorama". Cette année y est présenté le court métrage de fin d’études de l’ENS Louis-Lumière de Charly Lehuédé, Where Ravens Fly. Ce western sensible et lumineux dépeignant la relation liant une jeune femme à son cheval a été photographié par Guillaume Pradel, également diplômé de l’École en 2022. (MC)

Avec Charly on a fait plusieurs projets ensemble au cours de notre scolarité, je pense que l’on a une vraie affinité dans le travail et dans l’échange, il m’a donc proposé de faire son film de fin d’études. Il m’en a parlé très en amont et j’ai pu suivre toute l’évolution de ses idées de mémoire et de scénario. C’est quelque chose que je trouve toujours très agréable dans le travail avec lui, de suivre l’élaboration dès qu’il commence à coucher les premiers mots, de pouvoir lui faire des retours au fur et à mesure de l’écriture. Ça me permet aussi de réfléchir à l’image, d’en discuter ensemble. C’est une façon de penser la préparation du film au long cours qui est forcément enrichissante.

Charly a fait un premier découpage, et j’en ai aussi fait un de mon côté comme à chaque fois. Ça me permet de réfléchir à l’image que l’on va faire et d’affiner mon point de vue. Ensuite j’écoute le découpage que propose Charly, et je viens lui faire mes retours, lui proposer mes idées, on essaye de trouver ce qui nous convient le mieux à tous les deux, et surtout ce qui convient le mieux au film. C’est assez drôle parce qu’il y a vraiment des plans que l’on a imaginés exactement pareil l’un et l’autre. Je pense qu’à travers la façon dont est écrit un scénario, il y a déjà une idée de découpage qui est présente, selon que ce sont des phrases brèves ou longues, ou des paragraphes imposants ou courts, et il y a évidemment un point de vue qui transparaît.

Il voulait faire un mémoire en lien avec les animaux, je pense que le western lui est arrivé assez rapidement et spontanément car c’est un genre où le cheval peut avoir une portée symbolique assez forte et c’est ce qui lui plaisait. Pour Charly c’est davantage un film sur l’histoire de ce cheval qu’un western. Ça passait à la fois par des valeurs de cadre, par une attention portée à l’animal dans le découpage, par une réflexion sur les hauteurs de caméra, et beaucoup aussi par le travail du son. Nous, en lumière, on a voulu humaniser davantage l’animal en essayant de lui placer des reflets cornéens, ce qui n’est pas toujours évident parce que l’œil d’un cheval est très grand, donc pour avoir un reflet cornéen qui soit assez intéressant il faut une surface très large comme un grand drap blanc au sol par exemple.

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Il y a quatre jours de tournage en extérieurs et un jour en studio. Arri nous avait généreusement prêté une Alexa Mini et des Master anamorphiques pour la partie en extérieur. Pour la partie en studio on avait le matériel de l’école, des Cooke S4 Mini et une Alexa Studio.
Une des consignes que m’avait donnée Charly c’est qu’il ne voulait pas s’empêtrer dans tous les clichés qui entourent le western. On n’a pas échappé au Scope parce que je pense que c’est un ratio qui lui plaît et qui convenait bien aux décors que l’on avait, mais il voulait apporter quelque chose d’un peu plus moderne dans la façon dont on filmait, et ne pas trop sentir le poids d’un héritage de tous les codes du genre. C’est aussi pour ça qu’on avait choisi des optiques modernes. On avait quand même beaucoup de références qui venaient de westerns, comme La Chevauchée sauvage [Richard Brooks, 1975 - NDLR], mais on s’est très vite éloignés de celles-ci pour se concentrer sur les décors et sur les personnages que l’on avait devant nous. Je travaille aussi avec des références qui me sont propres, que je ne montre pas toujours à Charly, et qui me servent surtout à communiquer avec l’équipe image, et à me trouver mes propres points de repère dans ce que l’on va faire, dans ce que j’ai compris des envies du réalisateur et ce que j’ai traduit de ces envies qui ne sont pas forcément exprimées avec des mots techniques.
On avait pris deux 50 mm : un classique et un équipé du Flare Set (frontal et arrière). Au final on ne l’a utilisé que pour le dernier plan du film. C’est un plan que l’on a fait le jour où on est arrivés, on avait une journée d’essais sur place, et ça a été le seul jour où l’on a eu du soleil. J’ai trouvé les flares de cette optique particulièrement plaisants et originaux, venant matérialiser la lumière du soleil avec délicatesse et modernité sans entraver la lisibilité de l’image.

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On a fait les quatre jours en extérieur en premier puis, deux semaines plus tard, le studio. On a pu faire des repérages sur place pour les décors extérieurs. La préparation a surtout été constituée de beaucoup de discussions avec la cheffe électricienne, Lou Guellier, sur les questions de soleil, savoir quand tourner chaque séquence, en fonction des plans et du découpage qu’on avait prévus. Je m’étais fait des plans au sol en notant la position du soleil pour dire à l’assistant réalisateur précisément : « Telle séquence, je veux qu’on la tourne entre telle heure et telle heure dans l’idéal, je ne veux surtout pas qu’elle soit tournée à telle heure », pour essayer de trouver des compromis dans le plan de travail. Nous avions pensé tout le film sous un soleil de plomb, c’était notre grande envie avec Charly de travailler la lumière du soleil et de faire quelque chose d’assez intense en terme d’émotion grâce à ça. On avait réfléchi pour chaque séquence des ambiances et des façons de travailler le soleil un peu différentes pour coller aux émotions du personnage. On avait aussi fait des tests de toile avec l’aide de Next Shot pour trouver ce qui nous semblait le plus juste et on avait aussi choisi avec Lou des matériaux plus triviaux pour travailler les réflexions du soleil, en y incorporant des teintes avec des surfaces légèrement rosées ou bleutées pour présenter une palette assez variée au cours du film et évoluant avec le personnage. Malheureusement la météo en a décidé autrement. Pendant le tournage nous n’avons eu que du ciel gris. On a été obligé de changer complètement notre façon de penser le film et de travailler. On a finalement conçu notre lumière essentiellement en négatif avec de grandes surfaces noires et un petit peu de soft silver sur un poly pour redonner une direction sur les visages des comédiens. Ce sont les plans près du ranch que nous avons pu le plus travailler, notamment en poussant davantage les contrastes.

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En effet c’était assez compliqué de tourner avec ce cheval là puisqu’on n’avait pas le budget pour un animal imprégné pour le cinéma, il n’était pas du tout habitué aux tournages et il avait très peur des grandes surfaces noires. Dès que l’on avait un floppy ou un borniol il était inquiet et il ne voulait plus s’approcher. On a dû adapter le tournage à l’animal. Je pense que ça a été une grande école d’humilité et de lâcher prise pour moi et l’équipe image, parce que sans le cheval, le film ne pouvait pas exister. Au final, c’est ce comédien un peu particulier qui prime sur le travail de l’image, et il fallait accepter que pour la plupart des plans avec lui on ne pourrait pratiquement pas faire de lumière, y compris s’il y avait un comédien ou une comédienne à côté.

Pendant ma scolarité j’avais toujours trouvé que l’on prenait énormément de temps pour la lumière et que ça prenait parfois le pas sur la mise en scène, j’étais donc très heureux de faire un tournage sans électricité, qui ne pouvait être qu’un travail de la lumière naturelle. Le cheval avait assez peu de patience donc il fallait être efficace. Un retour à cette simplicité nous a permis d’être plus ouverts sur ce qui se passe autour de nous. J’ai par exemple un beau souvenir en mémoire d’une journée passée entièrement sous un ciel gris et dans la bruine et au moment de tout ranger le ciel a commencé à se découvrir, un rayon de soleil arrivait. Tout de suite avec Charly et Julien, le premier assistant caméra, on a pris une caméra, des optiques, une voiture et on est partis faire des plans de ce ciel qui s’ouvre et des fausses teintes qui évoluent sur les paysages. Finalement ce sont les plans qui constituent la fin du film, qui n’était pas du tout pensée comme ça à l’écriture. Cette légèreté, cette facilité de travailler, je pense que je l’avais assez peu expérimentée durant mes études mais elle me plaît tout particulièrement.

Charly Lehuédé et Guillaume Pradel - Photo Julien Bonnaud
Charly Lehuédé et Guillaume Pradel
Photo Julien Bonnaud


Il y a un aussi un travelling que j’ai pris beaucoup de plaisir à faire. J’avais mon plan rêvé mais techniquement je ne savais pas comment il pouvait être fait avec notre budget. Je voulais un travelling avant très lent qui commence large et qui finisse assez serré sur le personnage assis par terre, sauf que là d’où il devait partir, le sol était quasiment plus haut que le visage de la comédienne. Pour moi c’était inimaginable de commencer ce plan en plongée, il fallait sentir la présence du lac dans la profondeur et ne pas écraser le personnage. Quand j’ai parlé de ce plan à Faustin, le chef machiniste, il a tout de suite trouvé la solution en déportant à partir du travelling et en mettant la caméra à l’envers, très proche du sol. C’était agréable d’être accompagné d’un chef machiniste qui sache débloquer immédiatement une envie artistique en terme de technique.

Photo Ludovic Marquier


La partie en studio était plus facile, surtout que c’était les studios de Louis-Lumière dans lesquels on avait l’habitude de tourner. Il y avait quand même un gros travail de décor à faire pour Léandre afin de donner cet univers saloon avec tout le bardage en bois qui compose les murs et qui amène énormément à l’image. On a surtout fait notre lumière pendant la journée prélight. C’est deux 5 kW tungstène Fresnel qui passent en direct par les fenêtres, l’un des deux est un peu plus diffusé que l’autre, deux SL1 au plafond pour gérer les contrastes et des polys à l’opposé des fenêtres quand on en avait besoin. On avait des SkyPanels plus froids qui venaient faire une très légère fill-light bleutée et qui renforçaient aussi le bleu du ciel de la découverte. Et nous avions ajouté quelques bouts de miroirs brisés en hauteur qui renvoyaient des éclats de lumière très ponctuels sur certains éléments du décor.

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Charly a inscrit le film dans beaucoup de festival, il a déjà bien voyagé. Il a eu quelques Prix pour la mise en scène et pour l’image. Il a remporté le Laurier de l’audiovisuel qui était une belle récompense pour la sortie d’étude de Charly, je pense que ça lui a donné de l’espoir pour la suite. Et puis finalement cette sélection a Camerimage qui est une jolie récompense pour tout le travail de l’équipe image et tous les efforts qui ont été fournis par chacun et chacune.
Charly a écrit un nouveau scénario de court métrage, très différent, que j’ai déjà lu, dont on a déjà discuté. Maintenant il est en recherche de financements pour être produit. Avec un animal encore. Un sacré challenge ! C’est un film très ambitieux et qui à l’image peut nécessiter beaucoup de travail de recherche et d’expérimentation, c’est vraiment stimulant comme projet.

(Propos recueillis par Margot Cavret, pour l’AFC)