Hommage à Jonas Mekas, poète de la caméra

Par Jimmy Glasberg, AFC

par Jimmy Glasberg La Lettre AFC n°295

Le cinéaste Jonas Mekas nous a quittés le 24 janvier 2019. J’ai été fasciné par la démarche de ce filmeur venu de Lituanie, qui a conquis l’intelligentsia mondiale par son mode "pointilliste" de filmer. Jonas était un filmeur invétéré. Il se servait de sa caméra Paillard - Bolex, comme d’une mitraillette par saccades, pour saisir des moments de vie.

Il appuyait et relâchait le déclencheur de l’appareil créant des fragments de mouvements d’images filmées. Projeté à vitesse normale, l’assemblage de ces fragments compose une partition visuelle, une continuité filmique rythmée par les saccades et les confrontations de mouvements.

Merci et bravo à Jonas Mekas pour sa recherche d’un cinéma différent. La pureté de la pulsion filmique et son regard sont proches de celui des opérateurs Lumière. Notre métier d’hommes d’images passe souvent par une expression pulsionnelle. Jonas Mekas l’utilisait pour créer des éléments, des clips, qu’il assemblera ensuite au montage dans une rythmique visuelle. Il crée une cinématographie pure par le jeu de la caméra, par le métissage des lumières, par la composition et décomposition des cadres.

Il est l’inventeur du "film-journal" : le journal tenu par une personne sur les évènements de sa vie, ses réflexions, ses observations. Il a réalisé de nombreux poèmes visuels, que l’on trouve édités maintenant en DVD.

Je me suis inspiré de sa démarche de filmeur pour créer plus tard les PUMs *. et pour la réalisation du film 9 m2 pour deux.
Jonas Mekas a été un combattant pour un cinéma libre et d’avant-garde, il mérite qu’il soit reconnu et honoré par nous tous.
Je conseille de lire son ouvrage de mémoires : Je n’avais nulle part où aller.
Beau titre !

De 1944 à 1945, Jonas Mekas, après avoir quitté la Lituanie, est interné avec son frère Adolfas Mekas dans un camp de travail à Elmshorn près de Hambourg, en Allemagne nazie. Les deux frères s’évadent et se cachent dans une ferme près de la frontière danoise. Après la guerre il vit dans des camps de personnes déplacées à Wiesbaden et Cassel. Entre 1946 et 1948, il étudie la philosophie à l’Université de Mayence. Le 29 octobre 1949, il arrive aux Etats-Unis où il a choisi de s’exiler.
En 1962, il cofonde "The Film-Makers’ Cooperative”, première coopérative au monde de diffusion du cinéma indépendant et expérimental, ainsi nommée en hommage à Maya Deren.
En 1964, il joue son propre rôle dans Empire, un film expérimental de huit heures d’Andy Warhol et filme au Living Theatre à New York la pièce de théâtre The Brig, écrite par Kenneth Brown. Il cofonde en 1970, avec Jerome Hill, Stan Brakhage, P. Adams Sitney et Peter Kubelka, l’"Anthology Film Archives".

* Lire ou relire “Le Manifeste PUM”, par Jimmy Glasberg, sur le site Internet de l’AFC.

En vignette de cet article, Jonas Mekas avec sa Bolex H-16 Reflex équipée d’un zoom Angénieux 12-120 mm

Deux documentaires sur Jonas Mekas à voir ou à revoir :
Un entretien avec Kasper Bech Dyg, à New York, en 2004 (en anglais)

https://youtu.be/n2sK_EuH_KU

Un film de Hopi Lebel et Thomas Boujut tourné en 2012 (sous-titré en français)

https://youtu.be/vI75EHJW6C4