Julien Poupard, AFC, parle de son travail à l’image sur "Les Amandiers", de Valeria Bruni Tedeschi

par Julien Poupard

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Le film se passe dans les années 1980 et raconte l’histoire de Valeria lorsqu’elle était à l’école du Théâtre des Amandiers mais avec des acteurs d’aujourd’hui. Je voulais que l’on ressente ça aussi à l’image. Le souvenir des images est plus important que l’image elle-même. Quand on voit le film, on doit sentir les années 1980 et les années 2020. Car le film est une rencontre entre le passé et le présent.

J’ai donc fait une recherche iconographique sur les années 1980 et j’ai choisi les accidents esthétiques qui me plaisaient, les accidents qui permettaient de raconter, "plus vraie que vraie", l’histoire de Valeria, qui est aussi une histoire de transmission. Nous avons cherché un mélange, une forme un peu "post-moderne" en ce sens qu’il s’agissait de réinventer le passé à travers le regard du présent, de composer très librement entre passé et présent.
J’aime beaucoup cette théorie de l’accident, de l’inattendu comme principe de création. La sérendipité ! Comme par exemple le post-it, né d’une expérience ratée d’un ingénieur. Ce dernier fait des recherches sur les adhésifs et produit une colle qui adhère mal. Quelques années plus tard, son collègue invente le concept du Post-it.
C’est comme un état d’esprit : "savoir accueillir l’accident".

Assez vite Valeria m’a parlé de Panique à Needle Park, de Jerry Schatzberg. Film magnifique sur un quartier de drogués à New York avec Al Pacino, incroyable de vérité. Le film compose entre des focales moyennes pour être proche des acteurs et des très longues focales pour plonger les acteurs avec les vrais drogués du quartier.

Julien Poupard, à gauche, et Maxime Gerigny sur le tournage des "Amandiers"
Julien Poupard, à gauche, et Maxime Gerigny sur le tournage des "Amandiers"

Essais#1
Premiers essais (trois mois avant le tournage). J’ai préparé un premier moodboard qui part un peu dans tous les sens. Valeria souhaite tourner en pellicule par goût esthétique mais la méthode de tournage de ses derniers films se prête plus au numérique (longueur des prises, filmer les répétitions, beaucoup de rushes). De mon côté, je penche plutôt vers le numérique avec des optiques vintages. Toujours cette idée de ramener une forme de modernité dans cette histoire.
On vient de trouver le décor principal du film, le théâtre des Amandiers qui sera en fait le théâtre de Créteil. J’en profite pour venir une journée avec une Alexa, une caméra S16 et plusieurs appareils photos. Je mets côte à côte l’Alexa et le S16 mm (de la 500T poussée de 1 et de 2 stops). Je prends des photos avec de la Cinestill 500 et de la Kodak Gold 200.
Avec Yov Moor, l’étalonneur, on passe une journée entière sur ces essais. On a d’abord travaillé la texture de l’image avant la couleur ; le flou, la définition, le grain…
Ensuite le contraste. Et puis la couleur. J’avais fait attention à filmer des ambiances différentes. Surtout pour la couleur. Affiner les couleurs. Ensuite, on a travaillé des transformations spatiales. Les halations (les contours rouges dans les hautes lumières) très intéressantes sur les photos Cinestill. Et puis le grain.
Projection de ces essais à l’aveugle au Max Linder. Personne ne voit de différence flagrante entre le S16 et le digital. Valéria est ravie, elle ne parlera plus du S16. Et elle me pousse à aller plus loin encore dans la recherche du support des accidents. Choisir les accidents de pellicule qui nous plaisent. Par contre, je sens encore des soucis de restitution des couleurs dans la peau. La séparation de couleur n’est pas terrible, il faut travailler là-dessus.
Je pense d’ailleurs qu’on ne serait jamais allé aussi loin dans l’image finale si on n’avait pas eu le Super 16 comme référence pour pousser la matière numérique.

Répétitions
Valeria, lorsque je l’ai rencontrée la première fois, souhaitait que je filme les répétitions, c’était quelque chose de très important pour elle. J’ai passé cinq semaines à filmer les acteurs. J’ai observé le lien se tisser entre Valeria et ses acteurs. Et puis je suis aussi entré dans la danse. J’ai commencé à les regarder d’abord, à observer les corps, j’étais assez distant au départ. Puis j’ai commencé à développer des intimités avec chacun. Dans les moments difficiles, certains venaient se confier. Valeria m’offrait cette place et souhaitait cette implication. On apprend aussi ensemble à mieux connaître chaque acteur. Ceux qui travaillent, ceux qui sont plus instinctifs. Nadia est à l’aise dans le travail, de prise en prise son jeu s’améliore. Sofiane est plus instinctif et on sent qu’il faut préserver les premières prises. Je filmais aussi de temps en temps avec mon téléphone. Et l’air de rien, je commençais le découpage.

Sur le tournage des "Amandiers"
Sur le tournage des "Amandiers"

Essais#2
Toujours dans les décors avec cette fois tous les acteurs et Valeria .
On a copié le 16 mm pour les premiers essais, il faut maintenant le "dépasser" et trouver l’image propre au film. Je me suis focalisé sur les photographies Kodachrome qui sont celles de ma jeunesse. Pour moi, les années 1980, ça évoque ça, ces photographies où l’on sentait les accidents, où l’on sentait le support de la pellicule. Avec parfois des virages de couleurs que l’on ne maîtrisait pas totalement : les accidents !
Lors de l’étalonnage de ces essais, on reprend nos différents layers et puis on teste une LUT filmbox qui nous amène une restitution des couleurs proche de ce que l’on cherche. La démarche est empirique et j’ai vraiment l’impression de construire l’image pas à pas.
A l’issue de la projection des essais, on discute avec la cheffe déco, Emmanuelle, et la cheffe costumière, des couleurs que l’on souhaite faire ressortir. Notamment les rouges et les jaunes, les couleurs qui soulignent le mouvement de cette jeunesse.

Essais#3
Cette fois on teste les costumes et le maquillage ainsi que les peintures pour certains décors. Et on affine nos réglages de LUTs.
Je voulais remercier au passage la directrice de production, Marianne Germain, et les producteurs, Alexandra Henochberg et Patrick Sobelman. Pour tous ces essais, ils ne m’ont jamais parlé d’argent et ils ont suivi, étape par étape, la fabrication de l’image avec beaucoup d’intérêt.

Découpage et tournage
Lors des répétitions, avec Valeria et Caroline Deruas, la scripte, on a beaucoup discuté de découpage. Pour chaque scène, on partait des acteurs, on cherchait en premier lieu la bonne "note" de la scène puis on parlait découpage.
Je voulais faire un film avec la liberté de "la caméra épaule" mais avec une dolly et un zoom. Pour cela, je remercie mon chef machino, Alexandre Chapelard, très doué dans l’improvisation à la dolly.
J’ai utilisé principalement un zoom Angenieux 25-250 HR sur une dolly. Parfois à l’épaule avec une série Zeiss GO.

Plan sur dolly pendant le tournage des "Amandiers"
Plan sur dolly pendant le tournage des "Amandiers"

En préparant le film, je suis tombé sur une interview de Chéreau qui disait : « Le cadre ne doit pas suivre mais poursuivre les acteurs… »
J’ai beaucoup utilisé le zoom pour fabriquer de l’accident. Le zoom comme un élan amoureux où le cadreur habite le plan en choisissant de regarder un détail, un visage…

Pour filmer Chéreau, qui est très mystérieux dans le script et un peu inaccessible pour les jeunes acteurs, on a eu l’idée de le filmer toujours de loin en longue focale, toujours un peu caché et insaisissable.

Et puis cette phrase de Chéreau que l’on se répétait tous les jours avec Valeria sur le tournage. Cette phrase, comme un métronome pour trouver la bonne note : « Pas de Transcendance sans transgression. »

Etalonnage
Je raconte à Yov une anecdote : sur le tournage, lorsque je reçois sur mon téléphone les premiers Stills, je suis surpris par l’image ultra contrastée et très saturée. Valeria adore. Je vois les premiers rushes et je constate un problème, le labo a appliqué par mégarde une LUT Rec709 en plus de notre LUT. Évidemment ça ne tient pas avec l’image animée. Pendant que je lui raconte ça, Yov applique dans mon dos le 709 sur les premières images et, en effet, il y a quelque chose d’intéressant. C’est trop fort mais on le dose et ça ajoute un accident sur la couleur qui vibre davantage, qui shift à des endroits inattendus. Notamment un effet sur les verts très photographiques. L’accident nous plaît et on le garde sur tout le film, mais en le dosant pour chaque scène.
J’en profite pour remercier très chaleureusement Jonathan Ricquebourg qui m’a remplacé pour les extérieurs new-yorkais et quelques retakes à Créteil.
Merci aux acteurs, Nadia, Sofiane, Clara, Léna, Liv, Sarah, Suzanne, Eva, Alexia, Baptiste, Oscar, Vassili, Noham, Micha et Louis. J’ai eu un plaisir fou à vous filmer, à suivre vos peurs, vos doutes, vos émotions, vos folies. Je me suis senti tellement privilégié d’assister à tout cela.
Merci à Valeria, pour ce film et pour la place que tu m’as offerte.

Nadia Tereszkiewicz dans "Les Amandiers"
Nadia Tereszkiewicz dans "Les Amandiers"

Fin des années 1980, Stella, Étienne, Adèle et toute la troupe ont vingt ans.
Ils passent le concours d’entrée de la célèbre école créée par Patrice Chéreau et Pierre Romans au théâtre des Amandiers de Nanterre. Lancés à pleine vitesse dans la vie, la passion, le jeu, l’amour, ensemble ils vont vivre le tournant de leur vie mais aussi leurs premières grandes tragédies.