Dans un village soudanais, Nafisa, 15 ans, récolte le coton et découvre l’amour sous l’œil vigilant de sa grand-mère Al-Sit, la puissante matriarche du village. Mais lorsque l’arrivée d’un jeune homme d’affaires expatrié menace de bouleverser leur mode de vie avec un nouveau plan de développement, Nafisa se retrouve au cœur d’un jeu de pouvoir qui déterminera l’avenir du village. Découvrant sa propre force, Nafisa devra se tracer un chemin entre modernité et tradition, poussée par le désir de décider par elle-même. Elle ne sera plus jamais la même, et son village non plus.
Quel est l’histoire de ce projet ?
Frida Marzouk : Cotton Queen est un premier long métrage pour Suzannah Mirghani, mais il est également le prolongement de son court métrage Al Sit tourné en 2020, qui avait remporté un prix au Festival de Clermont-Ferrand. Suzannah est russo-soudanaise, mais vit au Qatar. Bien sûr son pays est au centre du projet, avec ces trajectoires de femmes soudanaises qui étaient déjà au centre de son court métrage. Pourtant nous n’avons pas pu tourner comme elle pouvait le souhaiter au Soudan à cause du conflit armé qui y a débuté en 2023. La décision a donc été prise de reconstituer les lieux d’origine dans la région du Caire, en essayant de s’approcher le plus possible de la réalité de ce pays voisin. Par exemple, l’intégralité de la maison dans laquelle vit la grand-mère a été entièrement reconstruite en partant de rien. Les scènes d’extérieurs, notamment celle au bord du Nil, se tournant sur une petite île au milieu du fleuve. D’autres décors, comme notamment la grande demeure coloniale que vient habiter le nouveau directeur de l’exploitation ont été trouvé en ville, seule la façade étant recréée par la déco. Le film est donc ancré au départ dans cette réalité, en tout cas avec la volonté initiale de recréer cette communauté rurale soudanaise, tout en amenant peu à peu le récit vers quelque chose d’irréel, presque magique qui peut par certains aspects faire penser un conte ou un film fantastique.
Oui, le film devient peu à peu onirique... Quelle était la vision de la réalisatrice ?
FM : Quand on a préparé le film, on s’est mises toutes les deux à décortiquer toutes les scènes pendant un mois. En avançant dans cette préparation, je me suis tout de suite rendue compte de l’importance du personnage de la grand-mère. Par exemple, cette idée de montrer toujours de la même manière, dans le même cadre, le même lieu. Un peu comme un ancrage du film, un thème et une figure qui reviennent tout au long du film. Suzannah m’a aussi parlé de Heureux comme Lazare, d’Alice Rochwacher (image Hélène Louvart, AFC) pour les scènes de jour ou de la La Nuit du Chasseur, de Charles Laughton (image Stanley Cortez), pour les scènes de nuit au bord du fleuve. Par exemple, cette barque sur laquelle s’installe Nafisa qui part peu à peu dans le noir, en écho à cette scène du film de Laughton avec les enfants qui fuient en barque sur la rivière. Là, on voulait résolument partir dans une ambiance presque fantastique.
C’est surtout dans les nuits que le film bascule dans le fantastique, non ?
FM : Suzannah voulait des nuits vraiment très bleues, très stylisées. L’idée, c’était d’être dans une sorte d’univers un peu suspendu, entre la réalité et la fable. Personnellement, j’ai trouvé ça vraiment passionnant. C’était même une vraie rupture pour moi... Parce que la plupart des films que j’ai faits jusqu’alors sont tous dans des contextes et des styles très réalistes. M’aventurer dans quelque chose de plus fantastique m’a donné beaucoup de plaisir. J’ai trouvé beaucoup de liberté dans ces prises de décisions, et une vraie manière de sortir de mes habitudes. Ça m’a donné envie d’aller encore plus loin. Et de m’engager plus souvent dans le genre.
Qu’avez-vous utilisé pour éclairer ces nuits ?
FM : Ma liste lumière était assez classique, basée sur ce que je pouvais trouver au Caire, en l’occurrence surtout des Arri SkyPanels 360. Par exemple dans la cour de la maison, pour reproduire la clarté de la lune nous avons utilisé une nacelle avec un Arri S360 en cyan en back light. Il était un peu compliqué de placer la nacelle car nous étions en pleine campagne et le terrain était très irrégulier.
En key light j’avais 2 blondes sur un bounce 4x4 sur dimmer dans la cour elle-même, un Dash de DMG en plus pour tout ce qui est "eye light" dans les gros plans.
Pour la caméra et pour les optiques, j’ai pu faire venir le matériel d’Europe, en l’occurrence de chez Vantage (tirant partie d’une coproduction allemande). C’est la deuxième fois sur un film que je travaille avec les optiques de chez eux (après Nomad Shadows, de Eimi Imanishi), en l’occurrence la série One4 qui a la particularité de couvrir le plein format. J’aime beaucoup leur rendu entre 1,4 et 2, les ouvertures à laquelle j’ai principalement tourné ce film avec l’Alexa Mini LF. Leur flare aussi, je trouve, est très élégant, comme on peut le voir dans la séquence d’ouverture au milieu des champs de coton avec le soleil en contre-jour. Tourner le plus souvent à pleine ouverture m’a permis aussi de me concentrer sur les visages, de mettre en valeur l’interprétation. Et puis c’est aussi un atout de pouvoir ou non faire un peu disparaître l’arrière-plan afin d’éviter le côté parfois artificiel qu’on peut rencontrer hors des décors naturels.
Revenons sur ce choix de tourner en condition de "réalité recréée". Avez-vous pu tirer parti de ces conditions en lumière ?
FM : Oui, la maison de la famille, avec notamment cette cour intérieure où se tient la grand-mère, a été entièrement reconstruite sur un terrain que la production a trouvé au Caire. Ça nous a permis de déterminer exactement l’orientation du décor et la position de chaque fenêtre pour optimiser le temps de tournage en fonction du soleil. C’était très pertinent et utile, sachant que le film a été tourné en 25 jours. Sur le plan de travail, j’ai beaucoup insisté pour qu’on tourne uniquement les extérieurs le matin avant 10 heures et le soir en évitant le soleil de mi-journée, extrêmement agressif en Égypte. Avec l’aide de l’assistante réalisatrice on a pu respecter cet emploi du temps, passant régulièrement en cours de journée de l’extérieur à l’intérieur, pour repasser ensuite en extérieur. Le film a été tourné au début de l’automne, et ces lumières naturelles d’équinoxe en début ou fin de journée servent beaucoup l’image du film.
Et ce décor de maison abandonnée... Là on est presque dans un film fantastique !
FM : Alors là, c’est un vrai décor qui existait déjà, utilisé par d’autres tournages en Égypte. Une maison située en plein milieu du Caire, avec beaucoup d’espace pour tourner. On l’imaginait avec Suzannah vraiment comme la maison hantée des contes pour enfants. Un endroit ancien, plus ou moins abandonné, où on doit faire attention à chaque pas... En ouvrant les portes une à une, on découvre l’interdit. Ce lieu était vraiment fait pour tourner, et ça nous a beaucoup aidés pour la lumière, et pour la scénographie.
C’est facile de travailler avec une équipe égyptienne ?
FM : Les habitudes sont un petit peu différente. D’abord l’équipe lumière est pléthorique. Mais la plupart des membres sont juste des manutentionnaires engagés pour amener le matériel. Le chef électro, lui, s’y connaissait très bien et possédait beaucoup d’expérience. Mais étant engagé sur plusieurs films à la fois, je me suis aperçue rapidement qu’il ne pouvait pas venir tous les jours sur le tournage. Il transmettait alors les rênes à son Best Boy qui lui était beaucoup moins expert que lui. Je devais donc faire souvent moi-même les derniers réglages, ce qui est bien sûr plus contraignant. Cette situation d’intermittence à la tête de l’équipe électro m’a tout d’abord surprise, mais j’ai dû faire avec. Insistant surtout pour que le Gaffer soit absolument là pour les extérieurs nuit sur lequels sa présence était cruciale. Heureusement j’ai été écoutée, et finalement tout s’est plutôt bien passé. Maîtrisant le tunisien et ayant travaillé au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, j’ai acquis une communication fluide à travers les différents dialectes arabes.
L’autre grande différence, c’était le rythme à l’échelle de la semaine. Car sur ce film, on ne tournait pas cinq jours d’affilée. C’est plutôt sur une base de deux ou trois jours, une journée de repérages venant s’insérer en milieu de semaine, pour reprendre ensuite le tournage.
Même si ça peut paraître un peu bizarre vu de chez nous, c’est en fait assez cohérent, puisque ça permet d’affiner la préparation des décors à venir, d’offrir un break en milieu de semaine, et finalement d’optimiser le rythme du tournage.
(Propos recueillis par François Reumont pour l’AFC)
Cotton Queen
Réalisation : Suzannah Mirghani
Direction de la photographie : Frida Marzouk, AFC
Décors : Pierre Glemet
Costumes : Simba El Mur
Son : Emmanuel Zouki
Montage : Amparo Mejías, Simon Blasi, Frank Müller
Musique : Amine Bouhafa
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