Les gentils ronrons de l’Aaton

Par Gérard de Battista, AFC
En février 1973, Jean Rouch me demande de participer à un tournage "évènement" à l’occasion du Festival de courts métrages de Grenoble : un film sur ce festival, tourné avec une toute nouvelle caméra, en pellicule noir et blanc inversible envoyée au labo chaque soir à Paris et montée dès son retour développée pour que le film soit montré terminé à la fin du festival.

Et pour ajouter à la pédagogie style Rouch, la salle de montage avait un mur vitré pour que le public puisse regarder travailler la réalisatrice et chef monteuse, Annie Tresgot. L’excitation pour moi c’était, bien sûr, cette nouvelle caméra, fabriquée à Grenoble, par "Aaton". Visite donc des ateliers, découverte de la caméra et rencontre de Jean-Pierre…
Le nom "Beauviala" ne m’était pas inconnu : c’était le nom de ce fameux moteur pour Eclair 16, piloté par quartz, qui nous avait libérés définitivement du satané "fil synchro" qui liait la caméra et le magnétophone, et entravait l’équipe.
Et voilà cette caméra imaginée comme un chat posé sur l’épaule (dixit Jean-Pierre), qui ronronne gentiment contre l’oreille (et que tu serais seul à entendre, bien sûr), sans la batterie en bandoulière, sans crampe dans les bras après un plan de dix minutes, une caméra qui tient presque toute seule sur l’épaule (essayez-donc de faire tomber un chat…), on pourrait tourner « sans les mains » pour un peu, et n’avoir rien d’autre à faire que des images. Un bel outil de « filmeur », comme dirait Jimmy Glasberg.

Gérard de Battista, Aaton 16 en mains, et Jean Rouch

Ce fut une inoubliable semaine de jeune opérateur, avec ces deux drôles de pédagogues, ces deux ingénieurs qui parlaient surtout et d’abord de cinéma, et qui prenaient le rêve très au sérieux : ils lui donnaient vie. Jean Rouch racontait qu’à l’école des Ponts et Chaussées, un professeur lui avait dit : « Un pont, d’abord çà se dessine, ensuite çà se calcule », et il ajoutait : « Un film, c’est pareil ». Je crois que Jean-Pierre a construit sa caméra comme çà, en commençant par se demander ce qui ferait plaisir aux opérateurs, de quelle caméra ils oseraient rêver.
Et depuis cette époque, Rouch n’a plus utilisé d’autre caméra.
Jean-Pierre m’a rappelé plus tard pour les premières images de la "Paluche", et j’ai, dès sa sortie, utilisé la grande sœur 35 de la caméra de 73.
Elle m’a accompagné souvent…

Ce mardi 16 mars, dans un petit cimetière d’Isère, chacun déposait sur le cercueil de Jean-Pierre quelques noix. Des provisions de route, comme on faisait jadis en Egypte, le pays du dieu Aton.

PS : Le dernier film de Jean Rouch s’appelle Le Rêve plus fort que la mort, tourné en 2001, en 16 mm, avec une caméra Aaton.

En vignette de cet article, Gérard de Battista, Jean Rouch et Michel Faure en tournage avec une Aaton 16, à Grenoble en février 1973 - Photo Jean-Pierre Beauviala