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Les "lumières et contrastes" de Matthieu Poirot-Delpech

Par Maxence Lemonnier

vendredi 29 décembre 2017 - Modifié le 29/12

Lorsque je me remémore les cours de lumière à La fémis, l’image qui me vient à l’esprit est celle de Matthieu Poirot-Delpech Voir Matthieu Poirot-Delpech dans l’index , en équilibriste, pieds nus sur l’arrête des feuilles de décor, détachant avec désinvolture les draps noirs auparavant fixés pour contraster le décor ou, comme il aimait le dire, « notre caisse de résonance ».

Dans ses cours "Lumière et Contraste", délivrés durant près de six semaines, Matthieu a toujours pris soin de mélanger les disciplines, les arts : parler de l’orchestration d’une symphonie pour nous faire comprendre la complexité de la lumière du jour, citer un instrument pour caractériser un espace, d’une peinture pour souligner un contraste, évoquer un architecte pour choisir une direction de lumière sur un visage. Il éprouvait cette nécessité de transposer chaque notion technique, à un autre champ disciplinaire, comme pour affiner sa pensée et s’assurer de notre compréhension.
Nous nous inventions des histoires. Au-delà de cette pièce délimitée par quelques feuilles en bois modestement peintes, à travers cette fenêtre, il nous fallait créer notre monde. La barre d’immeuble rouge brique, le petit jardin verdoyant où jouent les enfants, la portion de ciel diffus difficilement perceptible lorsque l’on vit à Paris, la réflexion hasardeuse du soleil sur un toit métallisé en fin d’après-midi. Nous étions tous en ébullition, cherchant à ancrer ce décor de studio dans un espace physique, concret. Chaque surface est potentiellement une source de lumière. Toutes ces matières devaient ainsi être traduites par des projecteurs, des surfaces de réflexion.

Matthieu Poirot-Delpech
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savait rendre une lumière d’intérieur jour de plus en plus précise, à force d’imagination. Une fois que notre fenêtre était saturée de ce hors-champs, qui n’existe que dans l’esprit du chef opérateur, nous admirions avec fierté les dizaines de kilowatts nécessaires à ce type de lumière. A ce moment, non sans malice, Matthieu nous demandait de tout démonter et de transposer cette idée avec des moyens plus humbles, nous forçant ainsi à considérer l’économie d’une production. Les feuilles de polystyrène, percées en leur centre, pour y allumer un projecteur directionnel, remplaçaient les toiles et les sources puissantes.
Lors du tournage d’un téléfilm, effectué à la caméra auprès de Matthieu, j’ai pu être attentif à sa prise en compte permanente des moyens d’un film et du temps que l’on dispose. Les solutions trouvées pour garantir la lumière complexe, pour nourrir la caisse de résonance, sont infinies. Cette inventivité a été au centre de son enseignement à La fémis.

Déjouer les a priori. A vingt et un an, lorsque l’on lit l’American Cinematographer, il est difficile de questionner l’outil technique pour se l’approprier. Alors que nous nous perdions dans des systématismes, des schémas de lumière préconçus, Matthieu Poirot-Delpech
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nous forçait à prendre du recul. Je me souviens de l’indignation générale lorsqu’il nous a proposé d’éclairer un visage avec un 10 kW tungstène en direct. Nous placions le projecteur à deux mètres du modèle, puis glissions des scrims pour en réduire l’intensité. La lentille se transformait alors en large surface de diffusion, éclairant avec douceur le visage.
Ces deux années passées avec lui ont été nécessaires pour réellement comprendre tous les paramètres d’un projecteur et apprendre à jouer avec. Envelopper un visage, dégrader une teinte, ajuster la hauteur d’une source. Sous son regard bienveillant et souvent amusé, nous avons fait nos gammes en numérique et argentique avec acharnement. Alors qu’avec orgueil, nous lui avions montré nos films hasardeusement photographiés, espérant ses plus fines analyses, il nous conseillait simplement de retourner au studio pour travailler de nouveau nos lumières et contrastes.

Maxence Lemonnier est diplômé de La fémis, département Image, promotion 2016 Werner Herzog.


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