Souvenirs de Bydgoszcz – Plus Camerimage 2013

Par Augustin Barbaroux et Cyrille Hubert

La Lettre AFC n°237

Difficile de commencer ce texte autrement qu’en remerciant Jacques Delacoux (Transvideo), Marc Galerne (K5600) et Thalès Angénieux pour nous avoir invités à Camerimage 2013. Nous étions six étudiants de La fémis, six " sortants " de Louis-Lumière et, à nous, s’ajoutèrent des étudiants de l’école de Łódź.
Les étudiants en folie et leurs heureux bienfaiteurs
Les étudiants en folie et leurs heureux bienfaiteurs
De g. à d. et en partant du haut : Jacques Delacoux (Transvideo), Marc Galerne (K5600), Philippe Ros, AFC ; Paul Guilhaume, Noé Bach, Augustin Barbaroux, Eva Sehet, Lucile Mercier, Morgane Nataf ; Etienne Bacci, Anaïs Ruales, Cyrille Hubert, Coralie Blanchard, Florian Berthellot, Georges Harnack - DR

Le festival a lieu dans la ville de Bydgoszcz en Pologne, ce qui d’emblée a ses aspects positifs (le restaurant entrée-plat-dessert à huit euros) et d’autres un peu moins réjouissants (la tombée de la nuit à 15h45). Tous les événements proposés ont lieu dans un périmètre restreint autour du centre névralgique du festival : l’Opera Nova, ce qui permet d’aller d’un workshop à une séance de cinéma sans jamais à avoir à marcher plus de dix minutes. Chacun d’entre nous s’est fait son programme, certains privilégieront les projections, d’autres les conférences et les visites de stands.
Ce qu’on retient avant tout du séjour à Bydgoszcz, c’est la présence de chefs opérateurs comme Sławomir Idziak, PSC, Sean Bobbitt, BSC, Tom Stern, ASC, AFC, Vittorio Storaro, AIC, ASC ou Bruno Delbonnel, AFC, ASC. Une grande majorité du public de Camerimage est composée de jeunes aspirants chefs op’, la plupart étudiants dans les écoles de cinéma européennes (La FAMU à Prague, la DFFB à Berlin, le VGIK de Moscou, etc.) si bien qu’à certaines conférences on a l’impression d’être au milieu d’un public de fans venus pour applaudir les " big boss " du métier et entendre les secrets de tournage de leurs " stars " personnelles. La présentation " Away with Words " de Christopher Doyle, HKSC, notamment, s’est achevée par une standing ovation. Il faut dire que malgré l’attitude nonchalante que Chris Doyle adopte sur scène avec ses quatre bières, sa veste en jean et ses bottes de cow-boy, sa présentation était très bien conçue. Il lisait des poèmes sur fond de musique folk, présentait des extraits de ses films jusqu’à des vidéos qu’il avait tournées par hasard en Chine avec un caméscope de poche. Il nous parlait de sa vision du métier de chef op’, de sa remise en question perpétuelle sur ce que c’est que de construire des images, de partir à l’aventure sur des tournages quitte à adopter un parcours de vie atypique. Autant dire que face à un public qui fait ses premiers pas dans le métier, les mots, les fameux mots dont il veut se débarrasser, ont su résonner. Le restant de la semaine, il n’était pas rare d’entendre dans un bar de Bydgoszcz : « Were you at the Chris Doyle’s presentation on tuesday ? »

Christopher Doyle
Christopher Doyle
Photo Anaïs Ruales


La conférence Kodak avec Sean Bobbitt et Bruno Delbonnel a elle aussi récolté son lot d’applaudissements par le point de vue honnête et lucide des deux chefs op’ concernant le (faux) débat rémanent numérique/argentique. Oui, le film a un rendu, une texture qui lui sont propres ; oui, le film est en train de mourir ; oui, on peut aussi raconter des histoires en numérique et des choses nouvelles restent à découvrir. Le ton de la discussion, appuyé par certains climax comme les exclamations de Bruno Delbonnel au représentant de Kodak « You’re telling us the dynamic range of your film is about 14 stops ! That’s a BIG lie ! » était très agréable par contraste avec certaines présentations qui déguisaient à peine leur rôles de coup de pub vivant illustrés par des témoignages d’ingénieurs et de chefs opérateurs aux allures des pages commerciales de l’American Cinematographer.

« Les secrets de tournages et les meilleures astuces des chefs opérateurs vont vous être dévoilés ». Voilà comment certaines conférences étaient présentées pour rameuter son lot de jeunes chefs opérateurs en devenir. On entendait parfois des questions du type : « Quel est ton diaph, ta focale, ton projecteur préféré ? ». Comme si d’un seul coup de baguette magique, la réponse allait fuser et nous transcender : voici la clé. Heureusement, plusieurs directeurs de la photo ne sont pas dupes et enterrent rapidement ce genre de questions pour nous parler avant tout de collaboration.
En expliquant sa manière de préparer les films, Bruno Delbonnel préfère parler d’art abstrait, de mélange de couleurs, quitte à dessiner sur Photoshop des palettes de couleurs et à en discuter avec le réalisateur. Son travail, explique-t-il, ne se résume pas à telle ou telle technique mais vient plutôt d’une émotion que l’on puiserait au fond de nous quand nous lisons un scénario et que nous tentons de transmettre par l’image. Elle est bien là cette clé que nous cherchons. Une collaboration n’est pas qu’une affaire de technique mais de sensibilité.
Il est aussi un des seuls à affirmer que la place d’un directeur de la photo à notre époque ne se situe plus que sur le plateau mais que 50 % de son travail se fait en postproduction. Mots qui résonnent avec l’essai de Sławomir Idziak sur l’évolution de notre métier : « What you see is what you get » paru en première partie de son livre qui analyse les problèmes suscités par la prolifération du combo et l’instantanéité de l’image montrée et livrée aux yeux de tous.

Au fur et à mesure de la semaine, les conférences sont devenues de plus en plus enrichissantes. Chapeau bas notamment à Arri, qui avait mis à disposition une Alexa, des moniteurs, un peu de lumière et un projecteur 2K pour des ateliers interactifs. Si Tom Stern et Reed Morano, ASC, ont inauguré l’installation, on retient surtout le passage jouissif de Sean Bobbitt à propos de la caméra-épaule.
Que dire de ce directeur de la photo venu transmettre avec une très grande générosité son expérience dans ce domaine ? Cours pratique et théorique à propos de ce que signifie que tenir une caméra à l’épaule. Il n’a pas hésité à nous faire partager sa méthode quitte à se pavaner en tenue de protection intégrale pendant plus de deux heures devant nous : « If some people laugh at you because you are doing your jog before shooting, fuck them ! », et de reprendre : « I know I look ridiculous, but I want to handle a camera until 75 years old ! ».
Son atelier est bien préparé, démonstration, exemples et extraits à l’appui, les questions fusent dans la salle et il parle de plus en plus vite pour nous transmettre un maximum d’informations avant de nous quitter faute de temps : la salle applaudit en délire, nous venons d’assister à un moment fort de Camerimage. Ce genre d’évènement qui vous donne l’envie de revenir l’année prochaine.

Atelier Arri avec Tom Stern et Reed Morano
Atelier Arri avec Tom Stern et Reed Morano
Photo Etienne Bacci
Tom Stern
Tom Stern
Photo Anaïs Ruales
Sean Bobbitt
Sean Bobbitt
Phot Anaïs Ruales


Entre deux rendez-vous, la visite déambulatoire des stands de l’Opera Nova fait partie du quotidien du festivalier. Là aussi on aurait pu craindre un surplus de publicités, mais les stands étaient en fait très agréables, comme une petite cour de récréation. S’il était possible de jouer avec une Arri Amira, des nouvelles séries d’objectifs anamorphiques ou une Sony F-65, les représentants présents étaient très accessibles et il n’était pas rare que l’un de nous parte sur une discussion de trois quart d’heures avec un responsable de Sony, de Hawk, Natasza Chroscicki d’Arri, Jean-Yves Le Poulain d’Angénieux, ou avec nos hôtes cités en introduction. Camerimage a, de ce point de vue, été l’occasion d’avoir un nouveau regard sur les entreprises ; de constater une fois de plus que derrière leurs logos s’associent la politique singulière qu’elles adoptent, leurs stratégies commerciales, leurs approches de l’évolution technique, et plus généralement leurs approches des métiers du cinéma. On entend par exemple que certains aspects de la FS-100 ont été pensés en réponse aux attentes des utilisateurs de DSLR, que Free-fly tente un procédé de Steadicam pour les productions plus modestes, ou encore que Hawk mise sur le goût de ses clients pour les imperfections optiques en sortant une série sphérique ouvrant à T:1.

Pouvoir avoir un rapport plus humain, plus direct avec les fabricants. Cette sensation était palpable à la conférence menée par Philippe Ros, AFC (qui par ailleurs a été notre guide personnel tout au long du festival) concernant les problématiques liées aux workflows. En parlant des problèmes techniques, on emploie souvent ce " ils " impersonnel. « Avec tous les outils numériques, il est compliqué aujourd’hui de conserver de bout en bout l’image que l’on souhaite, mais les choses vont évoluer, ils trouveront bien une solution ».
Ce " ils ", identité abstraite, lointaine, semblait subrepticement s’incarner. Dans la même salle on avait des représentants de Sony, de Canon et d’Arri à l’écoute des expériences des utilisateurs et notamment de chefs opérateurs comme Roberto Schaefer, ASC, AIC, et Denis Lenoir, AFC, ASC. Chacun était libre de participer dans le public, et quand un Polonais d’Imago a pris la parole pour demander aux fabricants une plus grande transparence dans la confection de leurs caméras (notamment dans le processus de débayerisation), on sentait que l’on était dans un lieu d’écoute, propice aux changements, et aux possibles normalisations.

Cela étant dit, puisque aucun de nous n’a pour ambition de travailler comme ingénieur, et est plus motivé par la façon d’utiliser les outils que de les fabriquer, les projections étaient parfois salvatrices au milieu d’une journée de conférences. Alors quid de la sélection des films de Camerimage ? On peut affirmer sans prendre trop de risque qu’elle était très hétérogène. Certaines similitudes se faisaient sentir, avec d’un côté les films polonais aux thématiques sociales et de l’autre des blockbusters comme Rush, L’Odyssée de Pi ou Avatar.
Personnellement, avec le dernier Polanski, c’est sûrement le cycle consacré au travail d’Idziak qui nous a le plus marqué. Se rappeler à quel point dans La Double vie de Véronique, et Trois couleurs : bleu la mise en scène et la lumière peuvent travailler ensemble, à quel point on peut faire confiance aux images pour raconter des histoires. Un bon tiers d’entre nous a glissé le livre d’Idziak à 80 zlotys dans son sac de voyage entre les bouteilles de vodka polonaises.
Arrivés à l’aéroport, les adieux sont faits. Difficile de revenir dans un monde où, même dans les cercles cinéphiles les noms des directeurs de la photo cités dans cet article n’évoquent pas toujours quelque chose ; on est maintenant loin de Camerimage et de l’émulation, un peu excessive, certes, qui faisait applaudir la salle uniquement quand le nom du chef opérateur apparaissait à l’écran. Arrivés à l’aéroport donc, les adieux sont faits ; Jacques, Marc, Philippe, Jean-Yves, merci encore.

(Augustin Barbaroux est étudiant en Image à La fémis et Cyrille Hubert, sorti de l’ENS Louis-Lumière en juin 2013)