Spencer

Après un portrait de Jackie Kennedy, interprété par Natalie Portman, le cinéaste chilien Pablo Larraín s’attaque cette fois ci à un autre personnage féminin iconique, la princesse Diana. Mis en image par la directrice de la photo Claire Mathon, AFC (Portrait de la jeune fille en feu, L’Inconnu du lac...), ce film, porté de bout en bout par Kristen Stewart, illustre le dernier Noël passé par Diana avec son époux le princes Charles et le reste de la famille royale. Une "fable inspirée d’une tragédie réelle", comme l’annonce le carton d’introduction pré-générique... (FR)

Questionnée sur le biopic en tant que genre et sur celui qu’elle aurait rêvé de faire par le passé, Claire Mathon répond sans détour : « En fait, je n’ai jamais vraiment cru au biopic. Cet exercice narratif sur une personne ayant existé est pour moi forcément un peu biaisé dans le cadre d’un film de fiction. C’est même presque un handicap à la base, car on se limite forcément dans l’inattendu ou dans la narration... Je crois beaucoup plus au portrait ou au documentaire pour relater une vie, une carrière. Pour Spencer, je n’ai jamais vraiment considéré le projet comme un biopic. D’abord, c’est une fable, comme l’annonce le carton d’ouverture. Et le scénario ne se concentre que sur les trois jours que Diana a passé à Sandringham pour Noël en 1991. On est très loin du projet qui s’attaque à la vie d’une célébrité ou même à une partie de celle-ci... C’est l’histoire d’une princesse qui décide de ne pas devenir reine mais de construire sa propre identité. C’est un conte de fée à l’envers. »

Un film hivernal
Un film hivernal

Le film est effectivement marqué dès son ouverture par une certaine étrangeté des situations, pour basculer même dans le fantastique dans le troisième acte. Pour autant le réalisateur Pablo Larraín et son équipe ont veillé à une reconstitution très minutieuse de l’époque, de l’apparat de la cour d’Angleterre, et de la ressemblance des personnages.
« C’était très important, explique Claire Mathon, de rendre plausible les décors, notamment le manoir de Sandringham. Que le spectateur y croie et se plonge dans le faste, le protocole lié à ce moment particulier qu’est Noël. Les costumes participaient aussi de cette reconstitution, ils sont inspirés des robes portées à l’époque par la princesse de Galles et recrées par Jacqueline Durran (deux oscars pour Anna Karénine, de Joe Wright et Little Women, de Greta Gerwig). Kristen Stewart elle-même s’attachant à retrouver l’accent britannique et le phrasé caractéristique de Diana... Une recréation sophistiquée que j’ai pourtant peu à peu oubliée moi-même à l’œilleton, tandis que le tournage et le film se concentrait de plus en plus sur l’intériorité du personnage interprété par Kristen. C’est vraiment elle qui est au cœur du projet de Pablo Larraín. Être au plus proche des personnages, en étant sensible et personnel. Avec régulièrement des moments où on s’éloigne d’elle pour mieux la voir se débattre tel, un petit insecte cherchant la sortie d’une immense prison dorée. Le film est pour moi un portrait. »

Tourné dans sa plus grande partie en Allemagne (le manoir de Sandrigham et ses extérieurs proches ayant été trichés sur plusieurs décors naturels à Kronberg, Nordkirchen et Berlin), le film a nécessité 38 jours de tournage au début de l’année 2021.

Kristen Stewart
Kristen Stewart

« L’intégralité du film est tournée en décors naturels, à l’exception de la salle de bain de Diana tourné en studio », détaille Claire Mathon. « Dès le départ, Pablo souhaitait tourner en argentique. Ce choix aide à donner au film ce côté fable que je dirais un peu hantée, et apporte un velouté, une douceur à l’image qui à mon goût participe à la beauté et au mystère du personnage de Diana. Je me souviens aussi de nombreuses références photographiques, un travail de recherche fait par le production designer Guy Hendrix Dias. Certaines de ces photographies argentiques avec Diana et ses deux garçons m’ont accompagnée tout au long du tournage.
Le choix du S16 est aussi celui de la légèreté, de l’ergonomie. En effet, de nombreuses séquences ont été tournées à l’épaule, au plus près des comédiens. »

Kristen Stewart et Claire Mathon sur le tournage de "Spencer"
Kristen Stewart et Claire Mathon sur le tournage de "Spencer"
Photo Pablo Larraín

Tentant de tourner le plus possible en Kodak 50D pour les parties en Super 16, afin de diminuer la granularité, la dop s’est en revanche portée sur la 500T pour certaines scènes nocturnes en 35 mm.
« Nous ne souhaitions pas de manière générale faire trop apparaître le grain dans l’image, nous avons donc choisi de tourner les scènes de nuit les plus fragiles, les plus sombres, avec le plus de basses lumières en 35 mm. D’autres scènes souvent assez courtes ont aussi été tournées en 35 mm, le choix était alors plus intuitif, pour donner par exemple plus d’éclat à certains plans. Pour les nuits, le 35 mm nous permettait de conserver une douceur dans les noirs en gardant une granulation assez fine.
La différence de structure de grain entre les émulsions 16 et 35, même à ces sensibilités si éloignées se sentait lors des finitions. J’ai donc dû retravailler en étalonnage chaque séquence pour soit dé-grainer un peu le 16 ou au contraire redonner du grain au 35. Une opération assez lente et fastidieuse car elle ne peut encore s’effectuer en temps réel.
D’autre part, il nous semblait important de tenir jusqu’au bout notre désir de douceur avec des noirs légèrement décollés. Notre œil s’est habitué aujourd’hui à un certain contraste, à des brillances dans l’image. J’ai cherché à travailler le contraste, les contrastes par la couleur. »

Pablo Larraín et Claire Mathon sur le tournage de "Spencer"
Pablo Larraín et Claire Mathon sur le tournage de "Spencer"
Photo Frédéric Batier

S’il faut chercher une inspiration dans la grammaire visuelle de Pablo Larraín sur ce film c’est bien du côté de Kubrick qu’on la trouve. Prépondérance des très courtes focales, symétrie fréquente dans les plans larges, longueur des mouvements et des plans... Certaines séquences semblent être même des hommages directs à Shining (le plan générique en plongée totale évoquant par exemple celui du labyrinthe de l’Hôtel Overlook, ou bien sur le dialogue nocturne dans la chambre froide).
Claire Mathon s’explique sur ce sujet : « Stanley Kubrick est un réalisateur que Pablo affectionne particulièrement. On a revu certaines séquences d’Orange mécanique ensemble par rapport aux courtes focales, aux mouvements, au rythme et à la plasticité des plans. Également Barry Lyndon pour les scènes à la bougie et les scènes d’extérieur jour au début du film. Ce top shot sur lequel s’inscrit le titre présente Sandringham comme une forteresse, une prison duquel essaye de s’extirper Diana. Il y a un travail sur la démesure des décors, sur l’opulence en général, le faste des décors comme le salon rouge avec le sapin de Noël, ou l’attention portée à la nourriture. Tous ces détails accentuent le malaise du personnage interprété par Kristen ».

L’histoire se déroulant sur une durée de trois jours, le tempo et la sensation du temps qui passe était un autre élément clé de narration. Claire Mathon poursuit : « C’est donc un film sur les trois jours qui entourent ce dernier Noël de Diana en tant que princesse de Galles. Le scénario était très précis sur ce point, chaque partie du film étant agrémentée d’un intertitre indiquant le jour. C’était donc un des enjeux pour moi de faire sentir les journées, le suspens de ce dernier Noël. On aurait pu très bien se diriger vers une image hivernale plutôt froide, pourquoi pas avec de la neige (il y a eu beaucoup de neige pendant le tournage), assez proche d’une image de conte. Mais ce n’était pas du tout ce qu’on imaginait avec Pablo. Nous voulions un film chaud. Les extérieurs sont plutôt neutres, avec des verts très présents et parfois un peu de soleil quand il perce les nuages. Dans le manoir, j’ai délibérément opté pour un mélange de température de couleur avec des ambiances chaudes sur les carnations, laissant les fenêtres et les découvertes de la lumière de décembre partir dans un blanc froid. On a aussi tourné quelques plans à l’extérieur du château, à l’aube et le soir, dans des lumières particulières pour faire ressentir le passage du temps ».

L’ouverture pré-générique du film est comme un clip, avec peu de dialogues et une musique accompagnant les images. La première séquence dialoguée présentant une Diana débarquant dans un restaurant populaire au bord de route, perdu au milieu de la campagne anglaise...

Scène du "fish and chips"
Scène du "fish and chips"

« On voulait marquer le coté incongru sur cette ouverture avec elle. Le fait qu’elle conduise seule, sans chauffeur ni garde du corps. Et puis qu’elle se retrouve dans ce lieu tout aussi improbable. Une situation qui n’a pas dû arriver souvent ! Pablo voulait aussi faire ressentir au spectateur que c’était Diana en personne. D’où cette scène dans ce "fish and chips" où soudain, tout le monde se retourne vers elle dans cette ambiance populaire et enfumée. Le choix du lieu est toujours très important pour Pablo. Il voulait ici faire ressentir qu’elle était connue, reconnue par tous. La douceur du Super 16 se sent bien dans ces images associées à la grande profondeur de champ. En lumière, je me souviens que j’étais tellement contente que le soleil soit présent ce jour-là. Non pas que la scène soit prévue sans lumière additionnelle, mais dans ce plan large notamment, l’attaque des rayons à travers les fenêtres accentue cet éblouissement que nous recherchions. J’ai souvent pensé à Robbie Ryan dont j’apprécie le travail et dont j’ai revu à l’occasion La Favorite dans lequel il s’est passé de sources électriques. »

Les courtes focales sont à la base du travail d’image sur ce film. Claire Mathon détaille les enjeux de ce choix de réalisation : « Par exemple, le 8 mm a souvent été utilisé pour les longs travellings qu’affectionne Pablo. Mais même pour les plans rapprochés sur les comédiens, on a beaucoup travaillé en très courte focale, Pablo était ravi de voir combien Kristen était belle même filmée dans ces conditions peu habituelles. Cela donne un sentiment de liberté et c’est aussi une manière de travailler la séparation entre elle et son environnement, de l’extraire, de l’élire, d’inventer une proximité très particulière. Par exemple les premiers plans d’elle dans la voiture conduisant au début du film sont faits au 9,5 mm... Le choix des très courtes focales en S16 est assez restreint. J’ai donc choisi d’associer aux Leitz Summilux, avec lesquels je voulais filmer ce projet, les Zeiss Ultra 16 pour les focales en dessous du 16 mm (la focale la plus courte de la série Summilux). Certaines scènes, tournées en S16 mélangent donc les séries d’optiques et ont nécessité un peu de travail à l’étalonnage pour raccorder leurs définition et colorimétrie respectives. »

A la fin du premier acte, arrivée la dernière dans la propriété royale, Diana se plie plus ou moins au protocole et rejoint enfin le reste de la famille royale lors d’un premier dîner fastueux.

Scène du dîner
Scène du dîner

« Cette scène fait partie de celles tournées en 35 mm. Éclairage à la bougie avec le gain en luminosité, la précision et la douceur des Summilux. La profondeur de champ est soudain plus faible, ce qui m’a permis d’isoler Kristen au point même sur des plans larges. La douceur a été retravaillée à l’étalonnage pour raccorder avec le S16 mm, les noirs étant naturellement plus profonds en 35 mm. Et à cela s’ajoutait l’impossibilité d’utiliser de la fumée (non autorisée sur ce décor naturel).

Scène du dîner
Scène du dîner
Kristen Stewart sans collier de perles

En lumière cela commence de manière assez réaliste, comme si seules les bougies éclairaient la scène puis la lumière est de plus en plus englobante au fur et à mesure que la scène évolue et souligne son malaise, Diana s’extrait peu à peu de ce dîner qui devient un cauchemar. Cette séquence est très importante dans le film, car c’est à partir de ce moment-là que les fantômes, les visions, le coté fantastique s’immiscent dans la narration. Comme on peut le constater, le collier de perles revient à son cou dès la séquence suivante.

Scène du dîner
Scène du dîner
Kristen Stewart avec collier de perles

Et on comprend que l’issue de ce dîner n’est sans doute que le fruit de l’imagination de la princesse. La musique qui se met peu à peu à changer, à se tordre est également au centre de la mise en scène de Pablo. On parle d’ailleurs souvent de rythme sur le plateau, et de chorégraphie. Sur cette scène, on voit tout de suite le ballet des serveurs qui ouvrent le dîner, la musique étant exceptionnellement jouée en direct sur le plateau par un quatuor à cordes. Pablo m’a souvent fait écouter les maquettes de la bande originale (composée par Jonny Greenwood) en cours de fabrication ou des musiques s’en approchant.

Stella Gonet et Claire Mathon, scène du dîner
Stella Gonet et Claire Mathon, scène du dîner
Photo Frédéric Batier

A propos du rythme : lors de mon arrivée pour la prépa du film, je me suis retrouvée dans une grande salle de réunion avec une gigantesque table ovale. On se serait cru dans le décor de Docteur Folamour ! Tout autour de la pièce les 108 pages du scénario affichées sur les murs, avec le dépouillement des costumes, des décors... En me rapprochant, subjuguée par la quantité de détails et d’informations, je découvre un codage tricolore étrange sur chaque séquence. Et malgré mon expérience, impossible pour moi de savoir à quoi ces trois couleurs pouvaient faire référence. Pablo alors m’explique que les séquences ont une couleur suivant leurs rythmes intérieurs : lent, moyen ou rapide. Une classification qui m’a beaucoup marquée et que j’avais ensuite en tête à chaque moment du tournage. »

Autre partie résolument fantastique, l’escapade nocturne dans sa demeure d’enfance.

Escapade nocturne
Escapade nocturne

« Cette nuit est celle qui m’a le plus questionnée, torturée même. La lune, le brouillard... beaucoup de questions sur l’image. Je craignais qu’on sorte du film par trop d’artifices. Mon idée de départ était qu’elle soit seule avec sa torche, dans le noir, simplement... Difficile à tenir. En tout cas l’idée était de la faire passer dans un autre monde, une autre dimension. Une nuit américaine a un temps été envisagée. Mais cela me semblait hors de l’esthétique du film. J’ai alors eu l’idée du brouillard, et j’ai eu de la chance avec le vent et que la lune soit présente et dans le champ la nuit du tournage. Je me souviens avoir fait des essais avec des lampes torche pour que cette source lunaire soit la moins bleue possible. En intérieur, je me suis appuyée sur la torche tenue par Kristen, et on a beaucoup perché la lumière avec l’aide et l’inventivité de Ernesto Giolitti, mon gaffer. Au début j’avais envisagé de placer une petite source sur la caméra, en m’inspirant notamment de ce que Stéphane Fontaine avait pu faire sur Jackie. Mais avec de telles courtes focales, c’était juste impossible. En fait je me suis contentée de montrer ce qu’elle avait besoin de voir... pas plus. Il fallait rester simple tout en déréalisant un peu la lumière, les ombres. Pour l’apparition fantomatique d’Anne Boleyn par exemple, j’ai fait gommer numériquement l’ombre de la comédienne sur le mur pour renforcer l’étrangeté. Finalement, le fait de tourner cette séquence – sur le papier destiné au studio – en décor naturel m’a beaucoup aidée à garder l’obscurité et la simplicité dans les effets. Même si le froid, notamment pour Kristen, était physiquement dur et un vrai challenge pour le maquillage que je trouve par ailleurs souvent très réussi. Le travail de Wakana Yoshihara, la "hair/makeup artist" a grandement participé à la transformation de Kristen. »

A l’issue de toutes ces moments assez claustrophobiques dans le palais et alentours, le film s’offre soudain une bouffée d’air et de repos en s’établissant le temps d’une scène au bord de la plage...

Au bord de la mer
Au bord de la mer
Sally Hawkins et Kristen Stewart

« Même si les alentours du manoir nous donnent l’impression d’être en pleine campagne, la réalité est que la côte n’est pas loin. Cette scène fait d’ailleurs partie des rares à avoir été tournées réellement dans le Norfolk, près du vrai Sandringham en Angleterre. Pour la scène entre Maggie (Sally Hawkins) et Diana, on a avant tout essayé de trouver le lieu idéal, simplement ! Je me revois encore chercher avec Pablo la bonne hauteur, le bon angle par rapport au soleil. Ce bord de dune, avec ces herbes hautes qui se transforme en cachette à ciel ouvert. L’ouverture sur la plage nous semblait aussi pertinente pour donner de l’air à Diana. Son personnage n’a de cesse de tenter de trouver de l’intimité mais elle est en permanence observée, contrainte. Le seul endroit privé qu’elle a c’est sa salle de bain... et encore. Cette séquence est tournée très vite, en Super 16 en 50D dans le créneau horaire très étroit pour la lumière. Les deux comédiennes sont impressionnantes. Pour moi, on est là au cœur de ce qu’on imaginait avec Pablo pour le film. Cette douceur offerte par le lieu, la lumière descendante d’hiver. Les peaux sont belles, sa veste verte et rouge joue la touche de contraste couleur... Cela a été pour moi une image de référence pour le travail sur la texture du film. On retrouve toute la simplicité que j’ai souvent recherché à l’image pour ce film. »

Propos recueillis par François Reumont pour l’AFC

Bande-annonce d’un des distributeurs américains


https://youtu.be/Lagauhb5GyY

Spencer
Réalisation : Pablo Larraín
Image : Claire Mathon, AFC
Chef décorateur : Guy Hendrix Dyas
Costumes : Jacqueline Durran
Maquillage et coiffure : Wakana Yoshihara
Musique : Jonny Greenwood

Portfolio

Équipe

1er assistant opérateur : Daniel Erb
2e assistante opératrice : Laura Naschlenas
Chef électricien : Ernesto Giolitti
Chef machiniste : Bernd Mayer

Technique

Matériel caméra : Arri Rental Berlin (Arri 416 et Arricam LT, série Summilux et série Ultra 16 Zeiss)
Kodak 50D, 250D, 500T en Super 16 et 500T en 35 mm
Laboratoire : Hiventy Paris

synopsis

Le mariage de la princesse Diana et du prince Charles s’est terni depuis longtemps. Bien que les rumeurs de liaisons et de divorce abondent, la paix est ordonnée pour les festivités de Noël au domaine de la reine à Sandringham. Il y a à manger et à boire, à tirer et à chasser. Diana connaît le jeu. Mais cette année, les choses seront bien différentes. Spencer est une illustration de ce qu’il aurait pu se passer pendant ces quelques jours fatidiques.
Diffusion en France uniquement sur Amazon Prime Video