Au "toucher de l’image" des films d’Abbas Kiarostami

La Lettre AFC n°267

Suite à la disparition du cinéaste Abbas Kiarostami, survenue lundi 4 juillet 2016 à Paris, Le Monde a publié une double page où l’on pouvait lire un "texte de mémoire et d’adieu" que le philosophe Jean-Luc Nancy, auteur de L’Evidence du film, Abbas Kiarostami, a écrit pour le quotidien. Nous en proposons ici quelques extraits.
Abbas Kiarostami au moment du tournage du "Goût de la cerise", près de Téhéran en 1997
Photo Abbas / Magnum Photos

[...] Son cinéma est tout entier une pensée sensible. Une de celles auxquelles convient le mot "méditation" (ou bien "rumination", repris de Nietzsche, et qu’il aurait préféré). Méditation ou rumination d’un visage, d’un arbre, d’une route, du grain des images, de la Coupe du monde regardée sous une tente de fortune, de l’émotion créée par les spectacles, le combat de Hossein ou l’aube de Juliette.
Son cinéma ne cesse de se réfléchir – en tous les sens – non pour se plaire à lui-même mais pour nous pénétrer de l’image, de la force de sa pensée. Il dit à chaque instant : regardez, scrutez, considérez. Chaque image montre qu’elle montre et comment et pourquoi. Aujourd’hui, je comprends mieux pourquoi il disait préférer la photo. Un arbre, encore, une rangée d’arbres, les pierres d’un ruisseau ou le bond un peu flou – et un peu fou – d’un cheval. [...]

Toute la pensée dans le faire. Non dans un produire ni dans un fabriquer : ce qu’il fait, c’est aller au-devant de l’image. La chercher et la laisser approcher. Il y a toujours un contact, un toucher de l’image dans ses films : une tôle, un rocher, les plumes d’un canard, un foulard sur une joue modèlent l’écran selon leur texture et leur souffle. [...]

Chez lui peu de nuit et beaucoup de jour. Le jour du ciel ou celui d’une salle de cinéma ou de théâtre : le jour qui fait paraître. Les ombres, oui, qui partagent la rue ou bien la terre qui tranche sur la neige ; les nuages de poussière, oui, derrière la voiture qui s’éloigne ; des lunettes de soleil, oui, pour mieux voir le si blanc tissu du voile. Encore et toujours il montre, il fait voir, les images qu’il fait éclairent le regard, le nettoient et le polissent comme on fait d’un miroir. [...]
Et surtout avec une confiance immense et inlassable, une foi obstinée et active dans une "vérité absolue" (ce sont ses mots : celle qu’une caméra est capable de faire surgir, sans démonstration ni argumentaire, devant nous, pour peu que nous suivions son regard. Plus qu’un philosophe, en effet, bien plus : un formateur d’idées. Car l’Idée, l’idea de Platon, c’est l’image vraie ou l’image-vérité. [...]

Jean-Luc Nancy, Le Monde, mercredi 6 juillet 2016.