Alexa part à Venise et découvre un Raptor

Dossier sur les nouvelles caméras Arri, RED et Sony

Contre-Champ AFC n°333

En ce début d’été 2022, Arri vient de lancer officiellement la sortie de sa nouvelle caméra 4 K native en format S35 (l’Alexa 35). Mais il y a six mois à peine, les deux autres fabricants majeurs de caméras de cinéma numérique avaient fait de même (avec la Sony Venice 2 et la RED V Raptor). Nous avons voulu refaire un petit point d’étape et rappeler les grandes décisions prises par les trois constructeurs. (FR)

L’Alexa 35, la version N de l’Alexa ?

Les dirigeants de chez Arri ne s’en sont pas cachés lors de sa présentation parisienne, les conditions de définition minimale imposées en production par Netflix avaient de facto mis de côté leur caméra Alexa, leader pourtant depuis plusieurs années sur les tournages de cinéma. Un constat les forçant à développer des produits comme la gamme LF, où l’assemblage de plusieurs capteurs permettait alors de gagner en définition. Une solution qui fonctionne, mais qui met de côté un parc d’optiques énorme ne couvrant plus le full frame notamment dans les focales courtes.

Reprenant la légendaire qualité et fiabilité de la caméra précédente (qui reste la championne sans contexte de longévité dans la famille des caméras numériques), l’Alexa 35 est donc la réponse à cette situation, avec comme élément central un tout nouveau capteur revenant au standard du film à défilement vertical (le Super 35, soit 28x19 mm), qui offre une définition de 4,6 K dans son utilisation en rapport natif (3/2). « Un développement qui remonte pourtant bien avant l’explosion de la demande des plates-formes, mais qui nous a pris une dizaine d’année de travail », affirme Stephan Schenk, responsable des ventes internationales chez Arri. Néanmoins, cette « mise en conformité » sur la définition n’est sans doute pas la plus grande des nouveautés proposées par l’Alexa 35. A la vue des premiers films de démo mis en ligne par Arri parallèlement à la sortie de l’Alexa 35, la nouvelle dynamique du capteur, notamment dans les hautes lumières, semble en être le plus grand atout . « La réponse dans les blancs est impressionnante », commente Samuel Renollet (directeur du département caméra chez RVZ). « La latitude de pose est très grande et il est vraiment difficile de faire clipper les blancs avec cet outil. De même, lors du tournage du film de la série "Encounter", en France, éclairé par Christophe Graillot avec une des Alexa 35 qui nous avait été confiée par Arri, nous avons pu constater la très bonne tenue des couleurs, ce qui semble valider le nouveau workflow couleur proposé par la caméra. »

Autre conséquence de cette très grande latitude, la sensibilité nominale qui passe de 800 à environ 1 600 ISO, avec une pointe pouvant atteindre 6 400. L’option "double ISO" n’ayant pas été retenue par Arri, en revanche, un mode de réduction du bruit peut être enclenché à partir de 2 500 pour améliorer le rendu. C’est un dispositif qui repose sur une analyse séquentielle de chaque temps d’obturation (soit entre chaque image captée) permettant à la caméra d’identifier les zones avec du bruit, et de mapper en temps réel un filtre "antibruit" issu de cette analyse. Un process qui limite alors le nombre d’images par seconde à 60 et impose de facto un angle d’obturation supérieur ou égal à 180°.


On pourra enfin souligner l’apparition d’une fonction "Texture" d’image, qui se veut proposer aux opérateurs une intervention directe sur le négatif numérique. Un réglage activé en amont de l’enregistrement, qui, à la différence des looks (placés comme une couche de prévisualisation, sans altérer l’image enregistrée), sont bel et bien gravés dans le ProRes ou, et c’est une nouveauté, le Arri RAW. Seulement quelques préréglages assez subtils sont proposés à l’heure de cet article ("Nostalgic", avec un grain film ou "Cosmetic" , réduisant les microcontrastes sur les visages), le dosage irréversible de cette fonction texture étant assez délicat à juger sans tests préalables visualisés sur moniteur très haut de gamme ou mieux en salle d’étalonnage. « Je pense qu’on ira ensuite plus loin vers des choses plus audacieuses, mais je préfère que les utilisateurs commencent par des choses subtiles pour s’habituer à cette nouvelle sorte "d’émulsion numérique" », explique Stephan Schenk. Le dirigeant d’Arri s’annonçant très satisfait d’avoir répondu à la demande de pouvoir faire des choix forts dès la prise de vues, à l’image de ce qu’un choix de pellicule pouvait représenter en argentique.

La cheffe opératrice Ari Wegner, ACS, en tournage avec la caméra Arri Alexa 35
La cheffe opératrice Ari Wegner, ACS, en tournage avec la caméra Arri Alexa 35


« Nous sommes extrêmement contents des premiers retours et des commandes. La demande, comme je l’expliquais, dépasse de loin nos prévisions, un peu comme lors du lancement de la Mini. Je pense que la situation est liée en partie à la sortie de la pandémie. En fait, le lancement de cette nouvelle caméra était programmé pour le printemps 2020, mais tout a été retardé à cause du Covid. Ces deux années de report n’ont pas été perdues pour autant, nous permettant d’affiner certaines fonctions et d’effectuer plus de tests en situation. Pendant ce temps, peu d’investissements semblent avoir été faits par nos clients, et les porte-monnaie se sont en parallèle remplis avec la demande de contenus toujours en forte croissance. C’est donc une très bonne conjoncture pour nous de proposer cette nouvelle caméra maintenant. »
Reste à savoir à quelle cadence la firme de Munich sera capable de fournir le nouveau bijou, beaucoup de directeurs de la photo étant déjà sur les rangs pour l’utiliser dès cet été...
La file d’attente risque donc d’être un peu longue selon les premiers retours des loueurs.

La RED V Raptor, la compacité et le rapport qualité prix

Chez RED, le troisième acteur majeur sur les tournages de film cinéma, on vient de lancer à la fin de l’année dernière un nouveau corps caméra dont le nom "VRaptor" séduira sans doute les fans de la série "Jurrassic Park". A part ce patronyme synonyme de petite taille, de rapidité et de dents acérées, ce nouveau corps caméra reste exactement dans la ligne philosophique du constructeur américain, à savoir un bloc très dépouillé (nommé "brain" depuis déjà quelques générations) sur lequel on vient placer des accessoires selon les besoins. La compacité est donc la caractéristique principale de cette nouvelle RED – même si le fabricant a annoncé la sortie prochaine d’une version "XL" dont l’embonpoint devrait être notable, proposant des filtres ND internes, plus de prises accessoires, et plus de facilités de travail en studio à l’image des Alexa.


Niveau capteur, cette caméra fait le choix d’un très grand format (41x21 mm), de définition 8 K , pouvant bien entendu être utilisé dans des déclinaisons plus petites (6 K en mode S35). On l’aura compris, depuis des années, le credo de RED est bien le capteur le plus grand possible, donc pas de retour comme chez Arri au S35 natif... Ce nouveau capteur offre également une sensibilité revue (+2 diaphs) et surtout des possibilités de prise de vues au ralenti qu’aucune des concurrentes n’atteint (120 images/seconde en 8 K format natif 17/9, et surtout 240 i/s en 4 K 17/9). On peut même aller jusqu’à 600 i/s en 2 K 2,4/1, ce qui la rend extrêmement attractive pour le milieu de la publicité. Samuel Renollet observe : « En fait il y a énormément de demandes pour cette caméra quand on a besoin de travailler en dehors des conditions "studio" traditionnelles. Dès qu’on doit, par exemple, l’utiliser sur stabilisateur ou dans des voitures, la RED fait merveille et devient une caméra très pratique. »


Autre particularité du système RED (mis en place dès la première génération en 2005), la possibilité de doser la compression du RAW. Une idée qui a été depuis déclinée par Sony (avec le X OCN) mais qui n’existe toujours pas chez Arri... « En passant d’un plan à l’autre, d’une séquence à l’autre du 8 K, au 6 K, et en adaptant la compression du RedCode, on utilise vraiment à fond les fonctionnalités très logiques de la caméra », explique Samuel Renollet , « comme, par exemple, David Fincher et Erik Messerscmidt ont pu le faire sur leur dernier film The Killer, en partie tourné à Paris avec notre parc de caméras ». Dernier point, et pas le moindre, le prix de la Raptor, qui avec ses 35 000 $ pour un pack de production complet (avec cartes média) se place à moins de la moitié de ses deux concurrentes avec un équipement équivalent...

La Sony Venice 2, la polyvalence et la définition

Chez Sony, la sortie de la caméra Venice a été vraiment un événement pour la marque japonaise en 2018. Saluée par beaucoup d’opérateurs comme étant à l’époque l’une des toutes meilleures en terme de rendu de couleurs et de sensibilité (offrant, comme l’a aussi fait Panasonic, un mode double ISO natif permettant de filmer à 2 500 ISO avec une qualité assez inouïe). Depuis début 2022, la Venice 2 a été annoncée, se retrouvant livrée chez les loueurs au compte-gouttes depuis le mois de mars (à peine 100 en Europe sur un carnet de commande au moins huit fois supérieur). « Une situation qui devrait rentrer dans la normale en ce début d’été, Sony ayant dû faire face à des retards sur sa chaîne de production liés à la pénurie de certains composants et le récent confinement très strict en Chine », selon Fabien Pisano, directeur des ventes pour l’Europe du Sud. Cette version 2 de la caméra full frame (36x24 mm) est désormais proposée avec un nouveau capteur 8 K, dont la dynamique semble elle aussi avoir été améliorée.


On retrouve aussi le mode dual ISO (désormais à 800/3 200), très apprécié par les DoP qui permet d’envisager des prises de vues nocturnes en mode extrême en lumière naturelle avec des optiques grande ouverture. Ou peut-être plus simplement d’avoir soudain plus de latitude sur l’ouverture du diaph selon les besoins narratifs, ce qui est selon les utilisateurs capital quand on l’utilise en full frame. Parmi l’une des particularités de la Venice 1, sa tête détachable de la partie recorder ce qui transforme soudain la caméra à la main en un boîtier à peine moins discret qu’un gros reflex photo (à condition d’avoir un sac à dos pour y placer le recorder). Une configuration très utile également dans les intérieurs voiture, ou tous les décors exigus déjà très populaire sur la version 1 mais qui ne sera disponible qu’en janvier 2023.

Fabien Pisano insiste aussi sur certains détails pratiques que les équipes aiment sur le plateau : « La présence d’un filtre ND variable dans la caméra, la consommation électrique modérée (55 W en 24 V en comparaison avec les 75 W de l’Alexa 35), ainsi que sur le temps de mise en marche, très rapide, par exemple, lors d’un changement de batterie en plein travail.
Enfin, niveau codec, on retrouve comme sur la 1e Venice l’option RAW compressé "XOCN" permettant d’enregistrer une image 8 K 16 bits en seulement 800 Mb/s, soit environ quatre fois moins de données que le RAW natif. »

Profitant de l’arrivée d’un des premiers modèles ce printemps chez RVZ, Samuel Renollet nous parle de ses premiers essais avec : « Quand la Venice 2 nous a été livrée, on s’est amusés tout simplement à l’équiper avec tout un tas d’objectifs de notre stock, juste pour voir ce que ça donnait... Et j’avoue que quelle que soit l’optique, quelque chose de fou se passait sur le moniteur ! Le 8 K amène de manière très lucide un plus... sans être pour autant ressenti comme l’overdose de piqué qu’on a tous connu au début de la 4 K. En résumé, c’est un capteur avec vraiment beaucoup de pixels... mais pas trop ! »

Tournage avec la caméra Sony Venice 2
Tournage avec la caméra Sony Venice 2


Reste une question fondamentale : le 8 K, est ce vraiment nécessaire ? (les projections en salle restent majoritairement en 2 K, tandis que les dispositifs de home cinéma ne sont pour les plus récents qu’en 4 K) « Disons que tourner en 8 K, ça laisse forcément beaucoup de marge au montage », souligne Samuel Renollet. « C’est bien sûr une arme à double tranchant, par exemple quand un réalisateur décide soudain sur un plan en pied de zoomer sur un comédien jusqu’au plan poitrine. C’est possible avec la définition de la Venice 2. Mais ce n’est peut être pas le choix de l’opérateur qui aurait sinon éclairé différemment le plan à la prise de vues... Cette question – presque philosophique – sur le cadrage qui doit ou non être respecté au montage va dans le sens de la décision de Arri... En effet, sur une Alexa 35 en 4,6 K, vous ne pourrez pas changer de valeur de plan au montage, ou très peu seulement… De ce point de vue le choix de définition et de la librairie de textures d’Arri va sans doute dans le sens du tournage argentique cher à la marque allemande. Une manière de travailler où l’image du film se faisait plus sur le plateau qu’en salle d’étalonnage... » 
Cette espèce de retour au "négatif numérique" va-t-il prendre chez les directeurs de la photo ? Les mois et les années qui viennent nous le diront...

(Propos recueillis et mis en forme par François Reumont, pour l’AFC)

Messages

  • le Super 35, soit 28x19 mm

    Plutôt une sorte de "super" Super 35.

    même si le fabricant a annoncé la sortie prochaine d’une version "XL" (...) donc pas de retour comme chez Arri au S35 natif

    Il y a justement eu une annonce d’une variante en "S35" peu après celle de l’Alexa 35 : https://www.instagram.com/p/CeEUhW4Fmo0

    C’est vrai que la réputation de la marque, surtout sur le marché français, souffre un peu d’une sorte de manque de reconnaissance. Si bien qu’on croise même certains opérateurs qui tournent avec… mais qui n’osent pas trop en parler ! »

    Les raisons ne sont pas secrètes.
    De plus, l’industrie se doit d’être cartésienne au sujet d’un tel matériel (une des pièces maîtresses d’un tournage), où la marge d’erreur doit être la plus minimisée possible, avec un maximum de fiabilité, quelque soit le budget. Un tel produit est également indissociable de son écosystème, color-pipeline, customer support, etc. Un ensemble qui représente un réel challenge pour ces fabricants.

    Voir en ligne : 8K S35 Jarred Land Instagram