Les entretiens AFC au Festival de Cannes 2026

Antoine Cormier parle du tournage de "Garance", de Jeanne Herry

Par François Reumont pour l’AFC

Contre-Champ AFC n°379

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Après Pupille (2018) et Je verrai toujours vos visages (2023), la réalisatrice Jeanne Herry se lance dans le portrait d’une jeune comédienne luttant contre son emprise par l’alcool. Interprétée par Adèle Exarchopoulos, Garance est aussi une chronique de la trentaine, et des années Covid, marquée dès l’ouverture par la voix off du personnage nous racontant sa vie un peu comme dans un journal intime. Un film qui oscille également entre le réalisme de la vie, avec la caméra épaule pour évoluer au gré de la narration vers une forme plus posée quand le personnage semble se stabiliser. C’est aussi une histoire d’amour où la mort guette, la maladie et la dépendance prenant peu à peu le premier plan narratif. Antoine Cormier signe les images de ce film en Compétition officielle pour la Palme d’or 2026. (FR)

Garance est une jeune actrice alcoolique. Huit ans d’un parcours fait de déménagements, de travail, de rencontres, de fêtes et d’angoisses, de joies et de coups durs… Mais aussi une révolution intime, amicale et sexuelle, un chaos aux allures de "grande récré" où se mêlent autant d’amour que de destruction.

Tourné sur 50 jours entre septembre et décembre 2025, le nouveau film de Jeanne Herry est un film entièrement raconté du point de vue du personnage principal.
« Adèle Exarchopoulos était quasiment de toutes les scènes », explique Antoine Cormier. « Impossible d’envisager une semaine de tournage sans elle, elle était presque tous les plans... »
« Au départ, à la lecture du projet, j’ai tout de suite pensé à The Worst Person in the World (Julie en 12 chapitres), de Joachim Trier (2023). À la fois pour sa forme, cette chronique d’une femme d’une trentaine d’années traversant différentes périodes de sa vie, mais aussi pour son image. Il y avait quelque chose dans la manière de filmer le visage de Julie, dans cette sensation de proximité, de naturel, de vie saisie sur le moment, qui faisait écho à ce que Jeanne recherchait pour le film. Les différents chapitres présents dans le scénario de Jeanne au départ renforçaient aussi ce rapprochement.
« Même si, à l’issue du montage, cette temporalité n’est plus restée aussi explicitement annoncée, il subsiste des fondus au noir qui viennent marquer les transitions entre les différentes parties du récit. Une autre référence importante était Betty, photographié par Bernard Zitzermann, dans lequel Marie Trintignant incarnait, elle aussi, une femme en lutte contre l’alcool.

« Aussi, Jeanne a pensé très tôt à Thelma et Louise, de Ridley Scott (1991), notamment pour le contraste que Adrian Biddle avait réussi à construire, avec ses noirs vraiment très fermés dans l’image, notamment dans la scène du bar au début du film qui était une inspiration lumière pour notre bar du Boucan. »

Découpage : La découverte du "Boucan"
Découpage : La découverte du "Boucan"


Confronté à un très grand nombre de décors (une cinquantaine au dépouillement), l’équipe se lance dans une préparation très minutieuse pour aborder cette chronique de la vie d’une femme.

« Tout l’été qui a précédé le tournage a été consacré aux repérages et au découpage. Jeanne aime beaucoup tourner à deux caméras, et surtout trouver les décors les plus justes possibles, sans tricher avec l’espace ou les contraintes réelles. On s’est donc parfois retrouvé dans des endroits tellement exigus que je me demandais sincèrement comment on allait réussir à tourner dedans. Que ce soit le premier appartement que Garance partage avec son compagnon, la maison de campagne de Pauline ou encore le Bar du Boucan, ce sont tous des lieux réels, que nous avons longuement explorés pendant la préparation.

« En parallèle, nous avons aussi travaillé sur des essais image, notamment autour du rendu des visages. Jeanne voulait quelque chose de très pris sur le vif, presque documentaire. Une image organique, avec une peau très naturelle, capable de traduire de manière subtile les effets de l’alcool sur le visage de Garance au fil du récit. Plusieurs stades ont été définis selon l’évolution de l’addiction et de la narration, et Hélène Fabre l’assistante réalisatrice a été très attentive à préserver cette continuité malgré l’ordre parfois éclaté des scènes au cours d’une même journée. D’un point de vue optique, nous avons choisi les K35 de Canon, que j’aime beaucoup pour leur équilibre : un beau contraste, des couleurs très fidèles, mais aussi une légère douceur sur les visages et les peaux.
« Pendant la prépa, j’ai également développé avec l’étalonneur, Arthur Paux, une LUT à partir de photos argentiques prises dans les décors, ainsi que d’essais en 16 mm tournés avec Adèle. »

Essais filmés 16 mm carnation avec Adèle Exarchopoulos
Essais filmés 16 mm carnation avec Adèle Exarchopoulos


Essais filmés 16 mm carnation avec Adèle Exarchopoulos
Essais filmés 16 mm carnation avec Adèle Exarchopoulos


Création de LUT - Empreinte 250D
Création de LUT - Empreinte 250D


Empreinte - Création de LUT décor
Empreinte - Création de LUT décor


Création de LUT - Empreinte décor
Création de LUT - Empreinte décor


« L’idée n’était pas de reproduire artificiellement une texture pellicule, mais plutôt d’en retrouver certaines couleurs, certaines sensations. C’est d’ailleurs une méthode que j’ai gardée tout au long du film, en réalisant régulièrement des empreintes photo en 250D dans les décors, avec les comédiennes éclairées dans les conditions du film. Ces images nous ont accompagnés pendant tout l’étalonnage, autant pour trouver le bon contraste de certaines séquences que pour retrouver une référence juste et vivante des carnations, qui restent pour moi parmi les plus belles en argentique. »

Empreinte 250D - Tournage avec Thibault Danjou
Empreinte 250D - Tournage avec Thibault Danjou


Empreinte 250D
Empreinte 250D


Empreinte 250D
Empreinte 250D


Si le film s’ouvre avec des plans en mouvement suivant la protagoniste, on est vite frappé par la récurrence des angles de caméra en 3/4 dos…
« Ça, c’était vraiment nos "plans Betty" ! », explique Antoine Cormier. « C’est quelque chose qui nous avait beaucoup marqué dans le film de Chabrol, et dont on s’est assez naturellement inspirés tout au long du film. « Avec une légère plongée, juste au-dessus de l’épaule, j’ai énormément filmé Adèle comme ça, surtout au début du récit, ou chaque fois que ça faisait sens émotionnellement.
« C’est une caméra qui observe, mais avec une vraie proximité… sans être dans le voyeurisme. On aimait beaucoup ce point de vue un peu étrange, un peu fuyant aussi, où le personnage ne nous regarde jamais vraiment. Comme si elle n’affrontait pas complètement ce qui lui arrive. Puis, plus le film avance, notamment après sa rencontre avec Pauline, plus la caméra devient frontale. On commence davantage à faire face à son regard. Mais cette fuite n’est jamais totalement loin. Il y a par exemple cette scène de voiture avec sa mère, dans la deuxième partie du film, où on a volontairement décidé de ne jamais faire un seul plan de face. Pour nous, c’était presque la séquence parfaite pour pousser jusqu’au bout ce langage inspiré de Betty. »

Photo de plateau - Photo : Léna Landaud
Photo de plateau
Photo : Léna Landaud


La première séquence où le personnage de Garance s’affirme , celle aussi où on rentre dans l’intime est celle de la rupture avec son compagnon devant l’ascenseur. Une scène qui marque la fin d’un premier chapitre et une prise de conscience dans sa vie.
Antoine Cormier se souvient : « C’est une séquence qui a évolué au fur et à mesure de la préparation. Une scène avec du mouvement, des arrêts, et deux personnages qui tournent autour de quelque chose avant de finir par se parler vraiment, les yeux dans les yeux. On s’est un peu pris la tête pour que ça paraisse simple et fluide à l’image.
« À l’origine, cette scène était censée se passer en extérieur nuit, dans la rue qui menait à l’immeuble. Mais après réflexion, la rue qu’on avait sur place était beaucoup trop linéaire et ne convenait pas du tout au rythme de la scène. C’est en la jouant dans le hall d’entrée, avec ces différents moments, puis cet ascenseur qu’ils attendent, qu’on a trouvé le bon timing. Deux plans-séquences au Steadicam nous ont permis de couvrir la scène, avec une sensation de petite bulle intime dans ce hall d’immeuble très impersonnel. Et une lumière en douche, un peu plus dure, qui marque les visages et accompagne cette rupture assez brutale. »

Découpage : Le hall de l'immeuble
Découpage : Le hall de l’immeuble


Autre moment clé, la rencontre avec Blanche et le baiser au bord du quai.
« Sur ce premier baiser, on est au bord de l’eau, sur le canal de l’Ourcq. Les lumières changeantes de l’arrière-plan évoquent le club du Boucan de la séquence précédente, et l’univers de fête nocturne qui y est associé, auquel Garance est en train de s’ouvrir. Ce contre-jour, et surtout ce plan de profil, ont été mis en écho avec la séquence, plus tard dans le film, du baiser avec Pauline, dans ce petit dressing très étroit. Exactement le même plan de profil, avec cette fois-ci le soleil qui sort d’un nuage pendant la prise, redirigé par un petit miroir. Une lueur d’espoir qui annonce déjà que Garance doit peu à peu faire face à son addiction, et cesser de fuir. »

Photo de plateau - Photo : Lola Rougier
Photo de plateau
Photo : Lola Rougier


Sur la difficulté d’un projet aussi porté par les comédiens, Antoine Cormier explique :
« La chose la plus compliquée pour moi, c’était de tourner plus de la moitié du film à deux caméras, tout en essayant que ça ne se ressente le moins possible à l’image. Quand on se retrouve dans cette situation en tant que chef opérateur, on est toujours tenté de placer les comédiens à 90 ° d’une fenêtre pour se simplifier la tâche, et obtenir une direction de lumière agréable pour les deux comédiens en champ/contrechamp. Mais parfois, il faut accepter de sortir de ça et s’adapter, avoir un champ quasiment éclairé de face, et l’autre presque à contre-jour, sans pour autant envahir le plateau de technique. Surtout quand on tourne dans des décors naturels, à l’échelle réelle, sans possibilité de tricher avec le hors-champ ou de pousser les murs.

« Finalement, c’est souvent dans ce genre de situations très simples qu’on commence à quitter certains réflexes habituels et à trouver d’autres manières de filmer et d’éclairer.
« Et puis, 50 jours de tournage, c’est long. Il faut réussir à tenir une ligne, rester fidèle à ce qu’on avait décidé au départ, même quand la fatigue ou les contraintes commencent à s’installer. Mais on a eu énormément de chance, parce qu’on pouvait s’appuyer sur une équipe vraiment formidable. Au-delà d’être humainement incroyable, chaque personne était aussi extrêmement talentueuse dans son domaine. Je pense sincèrement que le film s’est construit grâce à cette confiance collective et à cette envie commune d’aller dans la même direction.

Photo de plateau - Photo : Lola Rougier
Photo de plateau
Photo : Lola Rougier


« Je me souviens notamment d’une des séquences les plus compliquées pour moi en lumière : le déjeuner où Garance se fait remercier par sa troupe de théâtre. Une scène tournée à deux caméras dans un décor rempli de baies vitrées ouvertes sur l’extérieur, mais où la lumière a soudainement chuté, transformant cette journée d’octobre un peu tourmentée en crépuscule… en plein milieu de la séquence. Mais malgré ça, on a continué à tourner, dans l’adversité, parce qu’il se passait quelque chose de très fort dans le jeu. Mon chef électricien, Thibault Danjou, a d’ailleurs su rebondir avec beaucoup de justesse pour nous permettre de prolonger ce jour qui disparaissait sous nos yeux. On a essayé de rester fidèles à l’idée de départ du découpage, sans tout remettre en question, presque en avançant tête baissée et en se faisant confiance. Et quelques jours plus tard, quand Laurence Briaud, la monteuse, nous a fait ses retours sur cette scène, c’est là qu’on a compris qu’on était probablement sur la bonne voie pour la suite du film. »

Découpage : Le déjeuner avec la troupe
Découpage : Le déjeuner avec la troupe


Autre enjeu, celui des saisons, le tournage s’étant étalé de la fin de l’été jusqu’au cœur de l’hiver... Antoine cormier se souvient : « Il nous a souvent fallu, en lumière, recréer des ambiances estivales de la manière la plus naturelle possible, afin qu’elles puissent se fondre parmi de véritables instants captés quelques semaines plus tôt. Nous nous sommes majoritairement appuyés sur des sources tungstène, notamment plusieurs 12 lampes, pour retrouver cette sensation d’été indien et ce mélange de couleurs amené par un tungstène peu ou pas corrigé en extérieur. C’est d’ailleurs la seule lumière crue qui me semble véritablement naturelle, et que nous avons souvent choisi d’utiliser en direct, sans aucune filtration… Je me souviens de séquences où le véritable soleil décidait de se faire la malle en plein milieu d’une scène, et où le relais pris par les 12 lampes devenait presque imperceptible. C’était notamment le cas de la séquence de dessin sous la pergola de la mère de Garance. »

Questionné sur une scène qu’il retient en particulier, le directeur de la photo répond : « Peut être un autre baiser, celui dans le hall de la gare Montparnasse. L’une des inspirations de départ pour cette séquence venait de Suzanne de Katell Quillévéré. Il y a ce plan magnifique de justesse, de ce couple qui n’arrive pas à se quitter, filmés de loin, depuis un immeuble, comme un instant volé au réel. Cette sensation nous avait beaucoup marqués.
« L’idée était de retrouver quelque chose de cet ordre-là avec Adèle Exarchopoulos et Sara Giraudeau, mais au milieu du hall bondé de la gare Montparnasse... Donc paradoxalement, une séquence assez lourde à mettre en place : énormément de figuration, des blocages, une vraie
organisation de grosse scène… avec pourtant l’envie que, à l’écran, tout paraisse comme si la caméra était simplement tombée sur ce moment. « Au final, le plan est filmé assez simplement, en longue focale, depuis l’étage supérieur de la gare.
« Et je crois que ça résume assez bien notre rapport au film : ne jamais chercher à travestir le réel mais plutôt essayer de l’accompagner, et de capter ce qu’il produit naturellement. »

(Entretien réalisé par François Reumont pour l’AFC)