Benoît Delhomme, l’image et le geste

Par Ariane Damain-Vergallo pour Leitz Cine Weltzar
En 1935, le grand père de Benoît Delhomme - Georges Delhomme - avait participé à la création de Lancôme, une maison de parfums dont il réalisait alors les flacons, sculptures de verre aériennes, lumineuses et pleines de fantaisie. "Magie", "Trésor", "Peut-être", "Joyeux été" étaient les noms des senteurs que ces flacons renfermaient et qui devaient rendre les femmes plus heureuses au sortir de la guerre.

Quand L’Oréal rachète Lancôme en 1964 et se débarrasse de Georges Delhomme, c’est une blessure familiale loin d’être refermée pour son petit-fils qui, encore maintenant, éprouve une légère appréhension avant d’accepter une pub pour Lancôme. Une manière de se souvenir de ce grand-père admiré, cet inventeur de beauté qui avait fréquenté, enfant, les plus grands peintres, Degas et Renoir.

La vocation artistique allait sauter une génération puisque le père de Benoît Delhomme devait s’engager dans une spécialité de chirurgie - l’urologie - bien loin de la création mais nécessitant aussi acuité du regard et précision du geste. Qu’il était impressionnant, pour ses quatre enfants, ce père en blouse blanche qui pouvait être appelé de jour comme de nuit pour aller opérer un patient à l’hôpital et cette mère, orthophoniste, qui aidait les gens à recouvrer l’usage de la parole. Ses parents étaient des sauveurs.

Un amour du cinéma sincère et passionné les unissait et ils pouvaient s’engueuler des heures après avoir vu La Maman et la putain, de Jean Eustache. De ces disputes cinéphiliques, Benoît Delhomme garde un léger traumatisme et il n’est pas loin de penser maintenant qu’avoir les mêmes goûts en matière de cinéma est un gage de félicité conjugale.

Benoît Delhomme, juin 2019
Photo Ariane Damain-Vergallo - Leica M (Type 240), Leitz Summicron-C 100 mm

Avant de venir habiter à Paris à l’âge de 20 ans, Benoît Delhomme avait vécu avec sa famille dix ans à Sarcelles, dans l’un de ces HLM flambants neufs des années 1960, puis à Cherbourg, la ville que le cinéaste Jacques Demy venait d’enchanter avec son film. C’est ici, à l’âge de quatorze ans, qu’il a un éblouissement.

Dans la solitude d’un labo photo faiblement éclairé de lumière jaune, surnageant au fond du bac de révélateur, une image en noir et blanc apparaît progressivement. De la magie pure.
Plus encore que le geste de photographier - regarder et saisir l’instant - c’est le geste de développer et de tirer les photos argentiques qui décide de la vocation de Benoît Delhomme. « Je suis né à l’image ce jour-là ».

Ses parents le convainquent pourtant que le cinéma nourrit plus son homme que la photographie, et il tente le concours de l’École Louis-Lumière, qu’il réussit à la deuxième tentative.

À l’École Louis-Lumière, Benoît Delhomme est un parmi d’autres étudiants introvertis et timides que les professeurs effraient avec leur description du métier. Il faut à tout prix éviter de voiler la pellicule, de sous-exposer, de surexposer ou de faire des images floues. Loin de l’encourager à parfaire ses connaissances, cette "culture de la peur" le démoralise et son seul bonheur est alors d’aller au cinéma avec une fille et d’imaginer ainsi la séduire.

La sortie de l’Ecole est pire encore. Il croit toucher le fond en étant stagiaire au journal de 20h de TF1 mais il constate qu’en étant deuxième assistant opérateur sur LE tournage de l’année 1985, Jean de Florette et Manon des Sources, réalisés par Claude Berri, avec Gérard Depardieu et éclairés par le chef opérateur Bruno Nuytten, il n’est pas plus heureux, voire même pas heureux du tout.
Puis, Benoît Delhomme accepte un dernier film comme premier assistant opérateur. Dix semaines de nuit sur une aire d’autoroute et un cauchemar malgré la présence lumineuse de Catherine Deneuve.

« Pour arriver au paradis des chefs opérateurs, il faut passer par ce pont où des morts vivants essaient de vous arracher les pieds », dit-il en une étrange métaphore.

La technique n’est définitivement pas pour lui.

Il a un peu plus de trente ans quand, enfin, une porte s’ouvre miraculeusement avec la proposition d’éclairer un premier film, L’Odeur de la papaye verte, réalisé par Tran Anh Hung. Les acteurs sont inconnus, parlent vietnamien et le film se déroule dans une rue de Saïgon reconstituée en studio à Bry-sur-Marne. Un énorme pari et un gros succès.
Le film remporte la Caméra d’or au Festival de Cannes, est nommé aux Oscars et obtient le César du Meilleur premier film. Les doutes sont balayés.

« Je me sentais bien, à ma place, je n’avais plus peur de rien. »

Dans les années 1990, Benoît Delhomme se voit comme un puriste de l’image, animé d’une mission. Il collabore avec de grands réalisateurs français comme Jean-Jacques Beineix, Cédric Klapisch ou Benoît Jacquot puis, à l’aube des années 2000, sa carrière s’oriente presque exclusivement vers le cinéma américain.

Quelques années auparavant, il s’était mis à peindre, clandestinement, comme un retour à l’enfance, de grandes toiles qu’il mettra vingt ans à montrer.

À la fin d’un tournage, il aime s’affronter au silence et à la solitude de son atelier, retrouver cette toile contre le mur qui l’attend depuis des semaines, s’emparer d’un pinceau et de peinture et y décharger le trop plein d’idées que le film a fait naître en lui.

Du geste naît une image comme lorsqu’il filme les visages des acteurs, leur mystère. L’acteur est pour Benoît Delhomme cet alter ego, ce "frère" dont il cherche l’approbation, voire l’affection.

Aux États-Unis, il s’est frotté sur trois longs métrages au plus grand d’entre eux, le mythique Al Pacino, qui l’avait d’abord jaugé froidement de ses yeux noirs pour ensuite l’adouber définitivement jusqu’à le toucher avant chaque prise comme un talisman. « Benoît, you are here to capture my soul. »

Faire partie du cercle magique d’Al Pacino est comme « un médicament définitif contre l’anxiété du cinéma » auquel Benoît Delhomme repense chaque fois que des doutes peuvent l’assaillir à nouveau.

Avec le comédien Philip Seymour Hoffman sur le film d’Anton Corbijn, A Most Wanted Man, ce fût plus dur de nouer le contact, avec l’impression qu’il ne le voyait même pas. Jusqu’à ce jour inattendu où l’acteur le complimente sur son chapeau et prétend même ne jamais pouvoir rivaliser avec son élégance.
Benoît Delhomme, ému de ce qu’il perçoit comme une offre d’amitié, s’engage à le lui offrir quand il passera à New-York. Une promesse dont il regrette encore aujourd’hui de n’avoir pu l’honorer car Philip Seymour Hoffmann allait mourir brusquement quelque mois plus tard.

Cet amour des acteurs et des personnages qu’ils incarnent peut aller jusqu’à l’identification totale. Comme lorsqu’il doit enfiler pantalon et chaussures du comédien Willem Dafoe pour se filmer en plan subjectif dans le film At Eternity’s Gate, de Julian Schnabel.
À ce moment-là, Benoît Delhomme EST Van Gogh qui marche dans la campagne et dont les pensées folles vagabondent par delà les clochers d’Arles, un peintre maudit, un artiste qu’il souhaite aussi être dans la vraie vie. Une mise en abyme.

Ce film, At Eternity’s Gate, Benoît Delhomme était allé le chercher. Il voulait absolument le faire, pressentant que ce serait un film majeur. Et en effet, il y a été heureux comme jamais, porté par la confiance absolue du réalisateur Julian Schnabel et du comédien Willem Dafoe, et assisté par Fabienne Octobre dont « l’art de faire le point est pure poésie. C’est au-delà de la technique, jamais je n’aurais pu faire le film sans elle. »

Benoît Delhomme vient de tourner Minamata, d’Andrew Levitas, où Johnny Depp incarne le photographe Eugène Smith vivant quatre ans au Japon dans le dénuement le plus complet afin de photographier les victimes de la pollution au mercure. Les photos d’Eugène Smith sont rectilignes, d’une simplicité et d’une composition maîtrisées, c’est pourquoi Benoît Delhomme a choisi de tourner avec les optiques M0.8 de Leitz. « J’ai aimé la pureté des couleurs, les noirs magnifiques et la précision du rendu. »

Longtemps Benoît Delhomme se rappellera de l’euphorie et du bonheur qui se sont emparés d’eux alors qu’il suivait avec sa petite caméra Johnny Depp photographiant une foule japonaise avec son appareil. Par la magie du cinéma, tous les deux étaient devenus le photographe Eugène Smith, un héros de l’image.

Et longtemps il se rappellera du simple conseil que Julian Schnabel lui avait donné à propos de ses trois passions que sont la peinture, la photographie et le cinéma : « Regarde le monde autour de toi ».