Denis Lenoir, AFC, ASC, ASK, du glamour, des Supreme et une touche de "diff" pour un "Pas de deux"…

par Zeiss La Lettre AFC n°307

Mardi 18 février, la réalisatrice Yaël Cojot-Goldberg et la productrice Lola Gans (24 Mai Production) ont aimablement accepté de nous ouvrir les portes de la salle d’étalonnage de leur court métrage Pas de deux, chez Mikros.

Alors que la session touche à sa fin, s’engage une discussion sur le niveau de contraste global du film. Sur la suggestion de Denis, un avant/après montré par l’étalonneur Nicolas Guibert semble faire basculer le film d’un genre à l’autre, d’un univers cinématographique à l’autre. A l’étape ultime de la fabrication de son film, la réalisatrice se retrouve une nouvelle fois confrontée à un choix d’écriture décisif… Pour Denis, « J’aime les deux, c’est ton choix. » Elle sera donc seule à trancher.

Salle d’étalonnage chez Mikros
De g. à d. : Yaël Cojot-Goldberg, une jeune stagiaire non identifiée, Lola Gans et Denis Lenoir

Mettant en scène un couple interprété par Mélanie Thierry et Arieh Worthalter, Pas de deux a été tourné en décembre 2019, avec notamment le soutien de TSF, et aura pour première fonction d’abonder le dossier du long métrage que la réalisatrice et sa productrice défendent devant les financeurs. Mais il est aussi l’occasion pour la scénariste qu’est Yaël Cojot-Goldberg de réaliser pour la première fois et de fédérer une équipe et des comédiens autour de son projet.
Denis Lenoir souhaitait tourner en format large avec une Sony Venice et a profité de l’occasion pour essayer une série Zeiss Supreme Primes.

Dans un appartement rempli de plantes vertes et baigné de la lumière d’hiver entrant par une grande baie, Mélanie Thierry, parfaite de courage et de fragilité, fait face, avec un sourire attendrissant, à un doute profond sur les fondements de son couple. Pour la réalisatrice, il fallait une image glamour pour porter cette histoire de crise conjugale chez les "Dieux de l’Olympe".

Mélanie Thierry dans "Pas de deux", de Yaël Cojot-Goldberg, photographié par Denis Lenoir, AFC, ASC.

Denis Lenoir : La réalisatrice avait cette demande de glamour et je lui avais répondu très honnêtement que ça dépendait des comédiens, des décors et des costumes. Je suis convaincu que l’image d’un film, c’est le décor, les visages, les costumes. Les premières cinq minutes à l’étalonnage hier, j’ai dit à Nicolas qu’on voulait une image à la fois brillante et douce, et Yaël était d’accord.

C’est la première fois que tu tournes en format large ?
DL : Je voulais essayer le Full Frame 24x36, pour voir. C’est l’occasion d’essayer. Sur une durée de court métrage, les données ne pèsent pas trop lourd. J’ai bien fait, je trouve ça magnifique. Je ne suis pas assez technique pour dire exactement pourquoi (et j’ajoute qu’il faudrait que je compare en aveugle pour décider lequel je préfère). Ça n’a pas changé la distance entre ce que je filme et la caméra, je cherche d’abord la distance à l’œil, en tournant autour du sujet et, de toute façon dans le cinéma que je fais, la caméra n’est ni très proche, ni là-bas, au 150 mm.

La profondeur de champ réduite t’a intéressé peut-être ?
DL : J’aime bien le rendu des optiques à pleine ouverture mais je préfère toujours tourner entre T.2 ½ et T2.8, parce que je ne veux pas que le point soit un problème. Je ne supporte pas qu’on refasse des prises à cause du point. Au sortir de l’étalonnage, je crois que j’aurais bien aimé encore plus de flou derrière, pour atténuer le côté théâtral.

Marine Goulet, première assistante opératrice, intervient : « A 2.8 en plein format, le rendu est proche d’une ouverture à 2 en Super 35. »

Est-ce que tu as filtré ?
DL : J’ai mes propres filtres, qui sont des Tiffen. Il y a des années, je faisais des recherches sur les filtres diffuseurs : les fogs, les low contrasts, etc. Personne n’a pu me dire quoi que ce soit de cohérent, parce que personne ne savait, sauf M. Ira Tiffen, que j’ai interviewé par téléphone. Il m’a dit : « C’est très simple, tous ces filtres font trois choses : 1) ils enlèvent de la netteté à l’image ; 2) ils diminuent le contraste et 3) ils ajoutent du flare en diffusant les hautes lumières. Ils font tous ça à différents niveaux, et la question est de savoir quel effet domine. » Tout à coup, je comprends à la fois ce que j’aime et ce que je veux. Donc je loue, puis achète des filtres SFX, qui floutent un peu, diminuent assez peu le contraste, et flarent assez peu. J’utilise ensuite des Ultra Contrast, qui bien qu’ils s’appellent Ultra, sont en fait moins forts que les Low Contrast, et qui eux, s’occupent beaucoup plus de contraste que les autres. Et pendant des années, je les mixe. Je mets un SFX1 avec un UC ½, je les monte et les descends les uns par rapport aux autres. Un beau jour, j’apprends qu’ils font des combinaisons, donc maintenant j’ai un seul verre pour faire SFX-UC1, SFX-UC2, etc. Et il y a quelques mois, Tiffen (où n’est plus Ira Tiffen), met sur Internet un tableau en triangle, avec aux trois pointes le flare (halation), le contraste et le flou (resolution reduction), et leurs filtres placés dans ce triangle. J’ai eu le plaisir de voir que mon SFX est bien à une pointe du triangle, et que l’UC est à l’autre. Donc là, j’avais apporté des Etats-Unis ma petite valise de filtres, que j’ai utilisés...

Denis se tourne vers Marine, qui complète : « Un Soft FX 1/2 + Ultra Contrast 1/2 , et pour les gros plans, un SFX1-et UC 1/2 ».

DL : Et c’est tout. Ça n’a rien de secret.

Quelles que soient la caméra et les optiques, systématiquement une petite diff ?
DL : Oui, surtout compte tenu de la demande ici… On aurait tourné dans un squat, je n’aurais pas forcément filtré, mais là, il fallait être glamour. Déjà, en Alexa, avec un capteur 18x24, j’aurais tendance, dans ce genre de film, à arrondir un peu donc à plus forte raison en 6K.

Un bilan à tirer des Supreme Primes ?
DL : Avec les Supreme, tout s’est très bien passé et je serai ravi de recommencer. Mais il faudrait refaire des tests à l’aveugle pour que je puisse me faire une opinion plus arrêtée. Peut-être qu’on parviendra à organiser la suite de nos tests en aveugle, avec des optiques couvrant le plein format…

La réalisatrice nous rejoint : elle a pris sa décision, ce sera le niveau de contraste plus important.

Yaël Cojot-Goldberg : J’avais dit à Denis que je trouvais qu’il y avait une sorte de fausse modestie du cinéma français sur la lumière, on aurait trop peur de faire du cinéma un peu glamour. J’ai cité Todd Haynes et on a regardé ensemble des images de Snow Therapy, qui sont contrastées et assez brillantes. Au départ, il faut qu’il y ait une idée d’un lieu paradisiaque, les personnages sont très beaux, et je trouve que dans le contraste, il y a ça, et aussi une petite menace dès le début. Mon obsession dans le long métrage, c’est de faire se contraster, justement, la dureté de ce qui arrive aux personnages, avec le cadre idyllique du Caracas des années 1970 : ils sont beaux, la maison est sublime, ils font des dîners avec des robes en lamé au champagne, et ils se déchirent.
J’avais fait tout le découpage et Denis l’a validé tout de suite. On a trouvé ensemble la façon de faire le gros plan sur elle au ralenti, caméra à l’épaule. J’avais un peu peur d’une grammaire d’accident de voiture, mais il s’agit bien d’un moment de bascule pour elle. Il a fallu s’adapter, inverser des déplacements, tirer parti d’un grand miroir impossible à déménager pour leur dialogue dans la chambre… Je savais que j’aurais peur et je voulais me dire que je n’aurais pas pu faire mieux, travailler plus.

Lola Gans : Il faut dire que vos conversations sur le court métrage étaient précédées de conversations sur le long, et que l’idée de ce film est de donner à voir ce qu’une équipe comme celle qu’on a réunie peut donner. Même si ce sont deux films très différents, il fallait que ça en jette. On l’a fait pour les partenaires financiers mais aussi pour nous, tout le monde a encore plus envie de faire le long. Je suis persuadée que toutes les étapes, même la réécriture, vont en bénéficier.

YC-G : J’ai fait au mieux pour ce qui m’incombait, mais c’est tellement porté et rendu possible par l’expérience et le talent de tous ces gens, qui n’ont rien à prouver. Ce que je trouve plus spectaculaire, c’est que le scénario était un peu premier degré, "la scénariste a une démonstration à vous faire", et là, par la performance des comédiens, mais aussi par la conjugaison de toutes les intelligences, de toutes les compétences et tous les regards, il y a une subtilité qui rend le propos moins démonstratif. Tu te demandes pourquoi tu te retrouves à faire des V22 de ton scénario… J’ai eu le sentiment que je n’aurais pas réussi à gagner en écriture ce que j’ai gagné en tournant.

(Propos recueillis, le 17 février 2020 chez Mikros, par Hélène de Roux pour Zeiss)