Entretien avec Jeanne Lapoirie, AFC, à propos de son travail sur "Cigare au miel", de Kamir Aïnouz

Selma et les cigares

par Jeanne Lapoirie La Lettre AFC n°311

Cigare au miel est le premier film de la réalisatrice Kamir Aïnouz (à ne pas confondre avec son demi-frère, aussi réalisateur, Karim Aïnouz). Entre récit autobiographique et tranche d’histoire moderne, ce long métrage propose le portrait de Selma, une jeune fille parisienne d’origine kabyle qui découvre sa liberté sexuelle. Le tout dans le contexte du début des années 1990, avec en arrière-plan la montée de l’islamisme radical en Algérie. Portrait de femme filmé par un duo de femmes (Jeanne Lapoirie, AFC, est elle-même à l’image), ce film est aussi l’occasion de mettre en scène les relations difficiles entre les générations d’une famille maghrébine aisée, partagée entre modernisme et traditions. (FR)

Comment la réalisatrice vous a-t-elle présenté son projet ?

Jeanne Lapoirie : Kamir Aïnouz est une personne très déterminée, avec des idées très précises et des images plein la tête. Parmi ses inspirations pour ce film, il y avait notamment un autre portrait de jeune fille qui découvre sa sexualité : A nos amours, de Maurice Pialat...Pas spécialement pour l’image, signée Jacques Loiseleux, mais surtout pour l’ambiance et les personnages.
Même si elle ne m’a jamais présenté un découpage précis en préparation, inspirée par une expérience précédente en documentaire, elle m’a rapidement parlé de sa volonté de tourner à deux caméras. Comme le budget ne nous permettait pas d’avoir une équipe image avec deux cadreurs et pointeurs en permanence, on a convenu ensemble qu’il y aurait comme dispositif de base une caméra principale en mouvement, la plupart du temps en plan-séquence, tandis qu’une deuxième, fixe, en plan assez large sans bascule de point, couvrirait en parallèle l’action. Personnellement, je n’avais jamais vraiment tourné avec cette méthode et j’étais moi-même curieuse de voir comment elle allait s’y prendre, et raccorder tout ça... Finalement je me suis prise au jeu et j’avoue avoir apprécié l’expérience.

Quel a été la difficulté principale sur ce film ?

JL : Le défi principal en matière d’image a été de retranscrire un scénario censé se dérouler majoritairement en été, tout en le tournant en plein hiver, entre la mi-novembre et Noël... Seule la partie algérienne du film ayant été repoussée au printemps pour des raisons d’élections sur place et de difficulté dans l’organisation locale du tournage. Bien sûr, il y a beaucoup de scènes d’intérieur dans les appartements familiaux, de repas souvent nocturnes, mais les quelques scènes d’extérieur jour, à l’image du plan de fin, ont dû se tourner par temps gris, avec des arbres nus. Difficile d’imaginer une ambiance estivale dans ces conditions. Pour compenser, on a pas mal réchauffé l’image dans les hautes lumières avec Fabien Napoli, l’étalonneur qui a fait le film chez Le Labo Paris.

Jeanne Lapoirie, à droite, et une partie de l’équipe sur le tournage de "Cigare au miel"
De g. à d. : Lucie Colombié, de profil en anorak bleu, Kamir Aïnouz, casquette sur la tête, et Joëlle Hesrant, en arrière-plan - Photo Eliph-Willow - Azzedine Ait Kaci

Le film est de toute façon dans des tons très dorés, et cela dès l’ouverture...

JL : Kamir voulait une ambiance générale plutôt chaude dès le début du film. Avec ensuite une bascule un peu plus froide pour ce qui se passe dans l’école de commerce et chez Julien, le garçon que Selma rencontre. Enfin, un côté plus désaturé, avec des couleurs plus ternes dans la dernière partie du film, après la scène du rendez-vous à l’hôtel. Personnellement, je ne suis jamais trop partante pour déterminer des effets marqués selon le script. J’aime plutôt tourner en étant le plus neutre possible, sans trop de concepts préétablis. Garder aussi ce qui peut se passer sur le plateau, à l’image de ce rayon de soleil qui perce dans l’appartement de Julien quand elle se rend pour la première fois chez lui. Comme on tournait dans des appartements en étage, avec peu ou pas de moyens d’éclairer depuis l’extérieur, ce rayon de soleil d’hiver était un cadeau pour moi !

Quelle a été votre stratégie d’éclairage ?

JL : Utiliser avant tout du matériel léger, rapide d’installation et de réglage. En l’occurrence des tubes LED Astera, qui possèdent leur propre alimentation et dont la couleur et l’intensité peuvent être contrôlées sur tablette en direct sur le plateau. Pour l’appartement bourgeois des parents de Selma, un grand nombre de lampes de décoration étaient présentes et j’ai pu souvent m’appuyer dessus pour construire l’image, en complément quelques SL1 pouvaient également me servir. Presque à chaque mise en place, on avait une caméra mobile, soit sur dolly, soit sur stabilisateur porté, et la deuxième caméra fixe en plan assez large dans un angle opposé. Je devais donc éclairer des zones assez larges, en laissant un maximum de liberté aux comédiens. Heureusement, de ce point de vue, que le personnage principal était une jeune fille de 20 ans dont le visage est plutôt facile à éclairer.

Tournage d’un plan avec dolly et stabilisateur
De g. à d. : Ugo Villion , Jeanne Lapoirie, Camille Bonin et Lucie Colombié - Photo Eliph-Willow - Aïnouz

Êtes-vous satisfaite des Astera sur les visages ?

JL : Je ne les utilise quasiment jamais en direct, même avec leur diffuseur intégré. J’aime plus les filtrer à travers un Depron pour les adoucir au maximum sur les visages. J’ai donc tourné sur ce film avec des niveaux de lumière assez bas en rapport avec ces journées d’hiver pour conserver des découvertes suffisamment lumineuses..., tout en sachant qu’après 16h, on dégringole ensuite très vite.

Et en matière d’optiques ?

JL : Je ne change que très rarement de matériel caméra sur chaque projet. En l’occurrence, une Arri Alexa et des zooms Angénieux Optimo. En effet, je trouve que la qualité et la luminosité de ces zooms modernes me permettent, la plupart du temps, de me passer de focales fixes, tout en facilitant et accélérant les mises en place. Sur ce projet, la réalisatrice m’a initialement fait part de son envie de tourner en 2,4:1 avec des objectifs vintage pour retrouver un peu le coté années 1990 dans lequel est située l’histoire. Ne souhaitant pas passer en focales fixes, surtout vu le plan de travail assez serré, je n’avais que peu d’espoir de trouver deux zooms identiques pour équiper nos deux corps caméras. En faisant quelques essais, j’ai finalement déniché un zoom SOM-Berthiot 38-150 mm dont l’image me plaisait bien, et qui pouvait tout à fait servir sur la caméra fixe. En revanche, sur la caméra principale mobile, j’ai conservé mon Angénieux 28-76 habituel, équipé de filtres Schneider Digicon pour assurer le raccord avec le zoom vintage. Quelques séquences ont aussi nécessité de tourner avec deux Optimos car on était tout simplement un peu juste en diaph pour conserver le SOM-Berthiot (ouverture 3,8). Ensuite le raccord à l’étalonnage entre les deux optiques s’est plutôt bien passé, avec un petit peu d’ajustement sur les flares (le zoom vintage étant particulièrement sensible aux hauts contrastes), mais les filtres Digicon rajoutant déjà une base de flares sur les images de la caméra A. Seule une petite différence de définition peut se sentir sur ces plans fixes, mais réellement sans conséquence.

Le film se déroule il y a environ 30 ans, pourtant vous n’avez pas trop joué la carte de l’image "d’époque"...

JL : J’ai sur les films d’époque aussi la même réticence à surenchérir à l’image... Par exemple, je préfère que les costumes soient discrets, sans jouer exagérément la carte de le recréation historique, surtout quand on est dans du contemporain. Par exemple, je me souviens que sur Les Roseaux sauvages, d’André Téchiné, on avait habillé très simplement les comédiens sans pour autant jouer la carte de la mode des années 1960. J’ai adopté sur ce film une démarche un peu similaire. En privilégiant le naturel et la neutralité, et sans rentrer dans une image "des années 90", en m’inspirant, par exemple, du cinéma de cette époque. Parallèlement, j’utilise d’ailleurs toujours la même LUT sur chaque film. Un profil qui correspond du temps de l’argentique à un tirage sur pellicule positive Vision Premier. C’est-à-dire avec des noirs très denses et des couleurs assez saturées.

(Propos recueillis par François Reumont pour l’AFC)

Neuilly-sur-Seine, 1993, alors que le terrorisme émerge en Algérie, Selma, une jeune Algérienne rangée, enclenche une dynamique qui va entraîner pour elle et sa famille des conséquences beaucoup plus radicales qu’elle ne l’imaginait lorsqu’elle décide d’acter son désir sexuel.

Avec Zoé Adjani (Selma), Amira Casar (la mère), Lyès Salem (le père), Louis Peres (Julien).

A noter que Cigare au miel est sélectionné, et en film d’ouverture, à la section parallèle "Giornate degli Autori" (Venice Days) de la Mostra de Venise 2020.

Cigare au miel
Production : Eliph Production/Willow Films
Réalisation : Kamir Aïnouz
Image : Jeanne Lapoirie, AFC
Décors : Angelo Zamparuti
Costumes : Isabelle Pannetier
Maquillage : Natali Tabareau
Son : Laurent Benaïm, AFSI / Melissa Petitjean, AFSI
Montage : Albertine Lastera