Entretiens à propos de la préparation et du tournage de “Notre-Dame brûle”, de Jean-Jacques Annaud

Rallumer le feu

Contre-Champ AFC n°330

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Toujours adepte des projets à part, le cinéaste Jean-Jacques Annaud propose avec Notre-Dame brûle une plongée au cœur d’un des événements planétaires de l’année 2019. A la fois fiction et documentaire, cette production de 20 millions d’euros s’attache à retracer avec le plus d’exactitude possible l’incendie accidentel qui a dévasté la cathédrale emblématique. On y croise à la fois des personnages authentiques interprétés par des comédiens, et certains protagonistes jouant leur propre rôle (à l’instar de la maire de Paris). Rencontre avec Jean-Yves Asselin, producteur délégué, Jean Rabasse, chef décorateur, Jean-Marie Dreujou, AFC, directeur de la photo, et Jean-Christophe Magnaud, superviseur des effets spéciaux sur le plateau. (FR)

L’invraisemblable réalité des événements du 15 avril 2019 lorsque la cathédrale subit le plus important sinistre de son histoire. Et comment des femmes et des hommes vont mettre leurs vies en péril dans un sauvetage rocambolesque et héroïque.

Initié peu avant le début de la pandémie, le projet Notre-Dame brûle s’est ensuite lancé très rapidement. Profitant du premier confinement durant le printemps 2020, Jean-Jacques Annaud et Thomas Bidegain, son co-scénariste, ont finalisé le script en épluchant les très nombreuses archives et témoignages de l’événement. Une feuille de route très précise pour ensuite se lancer dans la préparation concrète du film, lors de l’été 2020, pour un tournage à suivre sur 11 semaines entre mars et mai 2021. Travaillant à l’origine à partir de simples maquettes cartonnées de la cathédrale (telle qu’on en trouve dans le commerce), le réalisateur et son équipe enchaînent les réunions pour répertorier littéralement chaque plan du film.

Réunion : Jean-Jacques Annaud, Jean Rabasse, Jean-Marie Dreujou
Réunion : Jean-Jacques Annaud, Jean Rabasse, Jean-Marie Dreujou

Jean-Marie Dreujou témoigne : « Cette première phase nous a permis de nous familiariser tous avec la cathédrale, son architecture, et tout l’enchaînement des événements décrits par le scénario. Jean-Jacques a, par exemple, utilisé une caméra endoscopique, avec fibre optique pour prévisualiser ses axes et définir ses plans.

Prévisualisation avec un endoscope
Prévisualisation avec un endoscope

Avec l’aide précieuse de Mathieu de la Mortière, le premier assistant réalisateur, on a inventorié toutes les pièces de ce puzzle qui allait s’avérer très complexe à fabriquer... ». Jean Rabasse insiste lui aussi sur l’importance de cette phase. « Au début on avait tous un peu de mal à savoir exactement ce qu’allait être le film... documentaire, fiction ? Mais peu à peu, tandis que la préparation avec les maquettes plus détaillées s’enchaînait, j’ai réalisé que Jean-Jacques se dirigeait résolument vers une fiction assumée, extrêmement documentée. Pour moi, peut-être un peu dans l’esprit de son film sur Stalingrad (2001). Si l’idée même de recréer Notre-Dame pour un film semble presque surréaliste, c’est sans doute parce que Jean-Jacques n’a vraiment aucune limite en tant que cinéaste... Il n’a littéralement peur de rien ! Et c’est grâce à ce travail de préparation minutieux entre la réalisation, la production, le décor, l’image et les effets spéciaux qu’on est parvenu à mettre au point la méthode de fabrication du film. »

D’un point de vue narratif, Jean-Jacques Annaud décide sur le film d’intégrer à la fois des images des archives de la cathédrale avant l’incendie (notamment pour la messe qui précède l’événement), des extraits des reportages et des chaînes de télévision couvrant en direct l’incendie et bien entendu d’une majorité de plans reconstitués, soit sur place, soit dans d’autres cathédrales, soit en studio. 
« Jean-Jacques Annaud est un homme de défi », raconte Jean-Yves Asselin, le producteur délégué du film (qui travaille avec lui depuis L’Amant, en 1992). « Il nous embarque à chaque projet dans des aventures nouvelles, souvent à l’autre bout du monde. Mais cette fois-ci, il a tenté de me rassurer en m’affirmant au début que seul un pass Navigo me serait nécessaire pour faire ce film... Comme je m’y attendais, l’entreprise s’est avérée encore plus complexe que d’habitude ! La première étape a été de répertorier les cathédrales existantes pouvant servir de décor réel. La cathédrale de Sens, considérée par les spécialistes comme une sorte de matrice pour Notre-Dame a logiquement été choisie. Tout comme Bourges et aussi Saint-Denis (actuellement en rénovation) pour tricher les quelques plans d’ouverture avec le chantier. En tout, six vraies cathédrales ont servi sur le film. »
Jean-Marie Dreujou rajoute : « La cathédrale de Bourges possède deux collatéraux presque similaires à ceux de Notre-Dame. C’est, par exemple, ici qu’on a pu tourner la séquence de sauvetage de la couronne, en reconstituant la chapelle des Sept Douleurs. En utilisant de la fausse pluie, et pas mal de fumée... Autre idée : profiter des voûtes et des vitraux assez raccords pour filmer le maximum de plans en contre plongée. En complément, le sol de la cathédrale de Sens, son parvis nous ont servi pour les plans en plongée, tout comme l’entrée de l’escalier en colimaçon menant au beffroi (la partie supérieure menant à la porte verrouillée étant reconstituée en studio). Ainsi, dans une séquence comme celle de la petite fille échappant à sa maman, les plans sont raccordés directement entre Sens et Bourges, selon les axes caméra. »

Une fois ce dépouillement effectué pour les plans en décor naturel, la question de la recréation de l’incendie lui-même, cœur dramatique du projet, s’est posée.
Jean-Yves Asselin poursuit : « Pour les séquences de feu à proprement parler, on s’est demandé si le tournage en intérieur studio serait possible. Une grande partie des studios de Bry étant pris à l’époque par le tournage d’Astérix, on était un peu limités en choix d’infrastructures. D’autant plus que pour envisager un tournage d’incendie, une hauteur minimale est nécessaire pour la gestion du feu et de l’évacuation des fumées... En travaillant sur la question avec la déco et les SFX , on a opté pour un décor de transept nord en extérieur, sur l’ancien parking de l’INA, tout proche des studios de Bry (pour faciliter le travail des équipes). Tout en partant sur la Cité du cinéma à Saint-Denis pour reconstituer, entre autres, le beffroi nord et la nef de la cathédrale (où s’écroule une partie de la voûte, située sous la flèche).

Décor à Bry
Décor à Bry
Photo Jean-Marie Dreujou


Montage de la nef - Cité du cinéma
Montage de la nef - Cité du cinéma

Cette configuration mixte nous permettant aussi de passer alternativement sur le plan de travail d’un site à l’autre afin de permettre aux équipes de faire évoluer chaque décor dans son stade d’avancement selon les ravages de l’incendie. »
Pour pouvoir obtenir la fameuse hauteur nécessaire sur le décor du beffroi, Jean Rabasse utilise même la fosse du grand plateau afin de gagner 3 mètres.

Décor beffroi - Cité du cinéma
Décor beffroi - Cité du cinéma

« Le beffroi nord est un bon exemple de la relation à l’exactitude qu’on a eue sur le film, et le spectaculaire souhaité par Jean-Jacques. En fait, dans la vraie cathédrale la tour nord est équipée de cloches plus petites (1,8 m de diamètre). Mais pour renforcer la sensation de danger dans ces scènes où une équipe de volontaires tente le tout pour le tout, on a décidé d’y installer une reproduction du Bourdon (2,7 m de diamètre) installé, lui, en réalité dans la tour sud. Son volume à l’image accrédite immédiatement le risque de l’effondrement de l’édifice si la cloche venait à tomber... »

Passant en revue l’étendue des matériaux susceptibles de résister au feu (dont bon nombre de composites utilisés actuellement en construction), Jean Rabasse a finalement choisi de travailler avec des produits traditionnels : « Après plusieurs tests de combustion effectués avec Jean-Christophe Magnaud, on s’est aperçu que seule la combinaison acier, plâtre et bois tenait vraiment le coup à haute température (certaines parties nécessitaient d’être exposées à 1 200° le temps d’une prise). J’ai donc engagé tous les staffeurs qui restaient sur la place de Paris pour sculpter et reproduire les fausses pierres et les différentes parties sculptées présentes sur chaque décor. Un savoir-faire qui disparaît et que j’ai eu beaucoup de plaisir à voir travailler. Les cloches, dont je parlais à l’instant, sont, par exemple, réalisées avec cette technique, et sans aucune matière composite. Les poutres qui constituent la charpente du beffroi sont, elles, en bois brut d’épicéa, passées au Kärcher très haute pression pour les décaper en surface et les vieillir, brûlées ensuite en surface à la flamme et enfin patinées avec une peinture spéciale pour le feu...

Décor beffroi
Décor beffroi

Un aspect, là encore, bien plus marqué que sur les poutres de la vraie cathédrale mais nécessaire pour être crédible à l’écran quand éclairées uniquement par les flammes... Un autre aspect du tournage dans le beffroi a nécessité une collaboration sans faute avec Jean-Jacques Annaud : « Chaque poutre en feu étant équipée de rampe à gaz, chaque axe caméra devait être déterminé en amont pour pouvoir les dissimuler dans la construction. Mais, là encore, je dois saluer l’extrême précision des choix de Jean-Jacques. Une fois la préparation achevée, et le tournage lancé rien n’a jamais été remis en question et tout s’est tourné exactement comme il l’avait demandé », rajoute Jean Rabasse.

La sécurité étant aussi au cœur des préoccupations, les plateaux de la Cité du cinéma sont équipés d’une série de détecteurs (température, oxygène, monoxyde de carbone...) qui déclenchent automatiquement une alarme en cas de dépassement des limites. « Quand on tournait avec les rampes allumées à fond, au bout de 5 minutes, on entendait l’alarme se déclencher, signe d’évacuation du studio et coupure des vannes de gaz afin de renouveler l’air et pouvoir enchaîner avec la prise suivante », explique Jean-Marie Dreujou. « Ce processus nous faisait perdre à chaque prise une bonne demi-heure, mais c’était inévitable vu la quantité de gaz brulé et l’accumulation naturelle de monoxyde de carbone en partie basse. »
Jean-Christophe Magnaud rajoute : « La température pouvait monter assez vite en intérieur. Si on est resté aux alentours des 75° dans les cintres du studio sur les scènes du beffroi, le plateau accueillant le décor de la nef a eu plus chaud. Notamment sur la séquence de l’effondrement de la voûte, où on a relevé près de 240° en pic au plafond sur quelques secondes... »
Tournant parfois à proximité des flammes, les équipes sont vêtues de tenues antifeu et encadrées par de nombreux pompiers professionnels. « Avec une citerne de 4 tonnes de gaz installée aux portes du studio, et des dizaines de conduites de cuivre amenant le combustible sur le décor, on peut dire décemment qu’on a construit une vraie usine à gaz... », plaisante Jean-Yves Asselin.

Rampes de gaz sur le décor du beffroi
Rampes de gaz sur le décor du beffroi

« Le tournage avec de telles quantités de flammes en direct était vraiment un choix esthétique de Jean-Jacques », explique Jean-Christophe Magnaud. « C’est un réalisateur qui préfère exploiter le plus possible les effets de plateau, même si sa maîtrise de la technique lui permet aussi avoir recours aux VFX. Chose qu’il a faite parfois pour augmenter encore la dangerosité visuelle des flammes. En tout cas, sa demande initiale d’un feu énorme n’était pas si simple... Pour l’anecdote, la structure du transept nord, reconstruit en extérieur à Bry sur la base de poutrelles métalliques, était déjà voilée après deux jours de tournage ! C’est à force d’essais, de collaboration avec la déco, qu’on a pu peu à peu affiner les choses et gravir cette sorte de montagne qui se présentait à chaque page du script. »

Sur ces scènes où on suit la première équipe de combattants du feu, manifestement bien seuls par rapport à l’ampleur du brasier, Jean-Marie Dreujou a dû également mettre en place un dispositif assez lourd pour assurer le raccord avec les images d’archives. « Comme le transept nord était déjà passé dans l’ombre dès la fin d’après-midi lors de l’incendie, il m’a fallu donc dresser un immense cadre de 12x12 mètres couvert de tissus anti feu pour couper le soleil sur le parking de Bry, En complément de la lueur des flammes, forcément un peu faibles par rapport à celles du vrai brasier, j’ai placé une batterie de Dinolights mis sur variateurs pour renforcer l’effet. »

Le transept
Le transept
Photo Jean-Marie Dreujou

Particulièrement chanceuse avec la météo, l’équipe a bénéficié d’un temps majoritairement ensoleillé et sans vent – ce qui aurait singulièrement compliqué la tâche notamment à Bry avec les flammes.
Pour les scènes tournées sur le vrai parvis de la cathédrale, là encore, la contrainte de la position du soleil était réelle : « La façade de la préfecture de police (en face de la cathédrale) était dans l’ombre au moment des faits. Il nous a donc fallu attendre que ce soit le cas pour filmer car il n’ y avait pas de moyen réaliste de tricher les arrière-plans. », explique Jean-Marie Dreujou.
Partant sur une configuration de base à trois caméras (une en longue focale et deux à l’épaule), le directeur de la photo a aussi utilisé souvent une grue qu’il opérait lui-même aux manivelles. « Comme le film va être exploité dans le réseau des salles Imax, j’avais un cahier des charges à respecter pour le matériel caméra. Parmi ces recommandations, la caméra Alexa LF. Le format 1,85 à été choisi pour optimiser les cadrages dans les cathédrales... J’ai choisi, pour ma part, de tourner avec les nouveaux zooms Angénieux Full Frame (EZ-1 45-135 et EZ-2 22-60), pour multiplier les plans rapidement, tous équipés en remote pour le diaph, ce qui nous permettait de nous adapter très vite aux conditions de lumière en fonction des axes et des flammes. Le film est entièrement tourné à 800 ISO, avec des diaphs souvent assez fermés pour les scènes de feu, la pose juste avec les flammes oscillant souvent entre 11 et 16 selon les cas à 24 i/s. »
Pour certains plans tournés au cœur des flammes (notamment sur la scène du beffroi, dans la dernière partie du film), deux caissons spéciaux ont même été utilisés. Composés de matière isolante et refroidis par une gaine ignifugée raccordée à un système d’air conditionné, chacun intégrait une Blackmagic Micro.

Assemblage caisson caméra "anti-feu"
Assemblage caisson caméra "anti-feu"
Photo Jean-Marie Dreujou

Placés au milieu des rampes à gaz, ces dispositifs ont pu rapporter des plans fixes assez spectaculaires. A l’exception d’un rare travelling (toujours dans cette même séquence), effectué sur un système tubulaire mis au point par le chef machiniste Bruno Dubet et poussé à distance par le biais d’une longue perche de 4 mètres.

Un film à part qui semble rester un excellent souvenir de tournage pour toute l’équipe :
« J’ai l’image d’un pas de vis qui s’enclenche bien », souligne Jean-Yves Asselin. « Un enchaînement vraiment parfait, que ce soit face au Covid qu’on a pu éviter ou aux enjeux de sécurité sur le plateau qu’on a finalement parfaitement gérés. »
Jean Rabasse garde lui aussi en mémoire la méticuleuses préparation : « Ce film représente pour moi vraiment la confiance dans le cinéma. Un projet qui semble au départ infaisable, et qui grâce aux talents conjugués trouve peu à peu ses solutions... »
« Une très bonne équipe, au service d’un réalisateur précis aux demandes élevées », rajoute Jean-Christophe Magnaud. « Une situation idéale qui pousse forcément tout le monde à se dépasser. »
« Une expérience unique liée à un lieu unique », selon Jean-Marie Dreujou, « à laquelle on s’est tous sentis vraiment privilégiés de pouvoir participer. »

(Propos recueillis par François Reumont, pour l’AFC)

Notre-Dame brûle
Réalisateur : Jean-Jacques Annaud
Production : Pathé
Producteur exécutif : Jean-Yves Asselin
Premier assistant réalisateur : Mathieu de la Mortière, AFAR
Chef décorateur : Jean Rabasse, ADC