Eric Gautier, AFC, un perpétuel désir

Par Ariane Damain Vergallo pour CW Sonderoptic – Leica

par Leitz Cine Wetzlar La Lettre AFC n°286

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Quand il était enfant, Eric Gautier passait de longs moments à Bondy, dans le magasin de fleurs de sa grand-mère. Il rêvassait en dévorant les albums de Tintin, ne sachant pas encore que son désir de cinéma naîtrait là, au milieu des couronnes mortuaires, et qu’il dirait bien plus tard : « Je dois tout à Hergé ».

Eric Gautier est né dans les années soixante dans un quartier populaire de Paris qui n’existe plus aujourd’hui. Des petites maisons alignées, un square et des bistrots bordaient la place des Fêtes, avec le même escalator vertigineux qui descend encore aujourd’hui dans les entrailles du métro. Avec Tintin, il découvrait le pouvoir d’évocation extraordinaire des images. Ainsi, des histoires, des voyages étaient possibles, et des personnages extravagants devaient bien exister quelque part.

Eric Gautier
Photo Ariane Damain Vergallo - Leica M, 100 mm Summicron-C

Plus tard, à l’adolescence, il découvre aussi la musique, qui devient une passion.
Son destin semble alors tout tracé. Il sera musicien de jazz. Le jazz, c’est cette musique qui change tout le temps, qui se réinvente sans cesse, une voie possible pour cet adolescent vif-argent, déjà en ébullition permanente.
C’était sans compter sur une rencontre, vers l’âge de quinze ans, de deux professeures de français qui, tour à tour, vont lui faire découvrir le cinéma et la littérature. Ses parents étaient modestes et la culture était peu présente, aussi, quand Eric Gautier voit pour la première fois Vol au-dessus d’un nid de coucou, de Milos Forman, et quand il lit l’extraordinaire Mythe de Sisyphe, d’Albert Camus, comprend-il qu’un autre destin que celui des caves de Saint-Germain-des-Prés l’attend.

Au lycée, il a l’idée de tenter le difficile concours de l’École Louis-Lumière et s’oriente donc vers un bac scientifique, qu’il réussira péniblement à l’oral de rattrapage, sauvé par sa note de Littérature. Le concours de Louis-Lumière est réussi à la deuxième tentative, mais Éric Gautier est extrêmement déçu.
Le premier jour, il doit remonter toutes les pièces d’une caméra, un Caméflex, qui lui paraît davantage ressembler à un masque à gaz qu’à une de ces énormes caméras Mitchell qu’on voyait sur les films américains, et dont il rêvait !
Heureusement, il y rencontre aussi Jean-César Chiabaut, le cadreur de François Truffaut et de Robert Bresson, qui lui donne une leçon de cinéma, toute simple, qui le guide encore aujourd’hui alors qu’il a participé à plus de cinquante films.

Comment filmer une chaise ? Une simple chaise le long d’un mur. Le jeune Eric Gautier n’a pas la solution et renvoie la question à son professeur qui lui dit alors : « Tout dépend de l’histoihre que tu racontes ».
C’est le déclic. Les images sont au service de l’histoire. Tintin, bien sûr !
Éric Gautier le savait déjà, il l’avait toujours su, et il le saurait toujours.
Cette promotion 1980 de l’École Louis-Lumière a alors la chance inouïe de rencontrer le grand directeur de la photo Bruno Nuytten, qui le remarque à cette occasion, et lui propose à la sortie de l’Ecole de faire un stage sur le film d’Alain Resnais, La vie est un roman.

Étonné d’être choisi, et inconscient de sa bonne fortune, Eric Gautier est, cette fois, pour de bon, tapi durant tout le tournage à côté de la grosse caméra Mitchell qu’il alimente en triphasé. Il observe en direct Alain Resnais tomber amoureux de Sabine Azéma, et découvre que cinéma et amour sont irrémédiablement liés.
Il ne sait pas encore que, quelques treize ans plus tard, veuf à trente-quatre ans, la rédemption lui viendra lui aussi de la rencontre avec une comédienne sur le tournage d’Irma Vep, d’Olivier Assayas.
Il repensera alors au Mythe de Sysiphe, d’Albert Camus, qui avait fasciné son adolescence. Avoir le courage de remonter la montagne en une épuisante ascension. Y croire, encore et toujours. « J’ai foi en la vie. »

Après le tournage du film d’Alain Resnais, Eric Gautier sait qu’il n’a pas du tout envie d’être assistant opérateur. Il réussit, à vingt-deux ans, à toucher son premier salaire comme directeur de la photo, sur un petit film institutionnel pour une entreprise d’emballages en Bretagne, qui souhaitait apprendre à ses manutentionnaires comment porter les cartons. Il se rend compte que ce n’est pas si simple que ça à filmer et que finalement c’est toujours la même question qui se pose.
Comment faire pour raconter une histoire ?

Eric Gautier a l’intuition qu’il lui faut apprendre avec les jeunes réalisateurs de demain. « J’avais compris qu’il fallait faire des choses avec des gens de ma génération. » Il éclaire presque soixante-dix courts métrages avec de jeunes cinéastes rencontrés entre autre à l’IDHEC, la Fémis d’aujourd’hui.
Il veut « faire avec passion », vivre vite.
À cette époque, il peut partir seul au milieu de la nuit sur un coup de tête et se retrouver au petit matin à admirer le lever de soleil sur Étretat.
« Encore maintenant, je vis à peine dans le présent, je vis dans le futur très proche. Je suis comme la statue de Giacometti, L’homme qui marche, je ne sais jamais à l’avance de quoi mon désir sera fait. »

À l’IDHEC, il fraternise avec Arnaud Desplechin pour qui il fera la photo, huit ans plus tard, de La Vie des morts, leur premier film. Éric Gautier a alors vingt-huit ans et sa carrière de directeur de la photo est définitivement lancée avec ce film important et novateur qui est un gros succès.
La Vie des morts est un moyen métrage tourné en onze jours sans budget, sans star ni aucune publicité mais qui va tenir une année dans deux salles à Paris, et même faire la couverture du magazine Télérama.
Entretemps, Bruno Nuytten, son mentor, l’homme qui lui a appris à construire une lumière, est devenu réalisateur. Il voit La Vie des morts et l’appelle aussitôt. Ils se rencontrent dans un café près de la Sorbonne et passent tout l’après-midi à discuter en buvant des bières. Eric Gautier se souvient comme si c’était hier de sa stupéfaction quand Bruno Nuytten lui a proposé d’être le directeur de la photo de son prochain film, Albert souffre.

Il faut se replacer dans la galaxie du cinéma des années 1990. Le cinéma fête alors sa centième année et une star de la lumière brille au firmament. Bruno Nuytten fascine et aimante les jeunes générations de cinéastes. Être choisi à 29 ans pour être le directeur de la photographie d’un des plus grands directeurs de la photo était tout simplement invraisemblable ! La suite de la carrière d’Eric Gautier allait prouver que Bruno Nuytten avait fait un choix judicieux, voire implacable, et qu’il avait ainsi désigné son héritier spirituel.
À l’aube de ses trente ans, la machine s’emballe.
Les films pleuvent. Les gros budgets. Les grands réalisateurs.
Walter Salles, Ang Lee, Olivier Assayas, Arnaud Desplechin, Amos Gitaï, Patrice Chéreau, Léos Carax, Claude Berri, Agnès Varda, Julian Schnabel, Costa Gavras, Raoul Ruiz et Alain Resnais. Une filmographie qui ressemblerait presque, déjà, à une rétrospective de la Cinémathèque française !

Eric Gautier est aussi homme de paradoxes et de métamorphoses.
Paradoxes quand il choisit la même année - 2006 - de faire à la fois le film de Sean Penn, l’envoutant Into the Wild, et le film Cœurs, d’Alain Resnais, qu’il retrouve vingt-cinq ans après avoir été son stagiaire. Deux réalisateurs dissemblables, voire opposés, mais dont le plus petit dénominateur commun est incontestablement le talent et surtout la croyance dans le cinéma.
Métamorphoses quand, sur un tournage, il ralentit le pas avec Alain Resnais, âgé et lent et l’accélère avec Patrice Chéreau, excité et très rapide. « Je suis un caméléon, j’ai tendance à ressembler au réalisateur. »
Son perpétuel désir de changement est assorti d’instinct et souvent de générosité.
« Je donne de l’enthousiasme aux autres. Je me donne entièrement pour aider à fabriquer le film. »

À nouveau, cette année, Eric Gautier a fait le grand écart entre le film d’Amos Gitaï tourné en sept jours dans le tramway qui parcourt Jérusalem d’est en ouest, et le film fleuve de Jia Zhangke, Ash Is Purest White, qu’il vient de tourner en Chine pendant six mois. « C’est un des plus beaux films que j’ai faits. »
Ash Is Purest White raconte l’histoire, pendant dix-sept ans, d’un amour impossible sur fond de rivalité entre mafias. Trois époques se succèdent, pour lesquelles Eric Gautier a pris trois caméras et trois séries d’optiques différentes. Il a voulu tourner la partie contemporaine avec la caméra RED et les Summilux-C de Leica qu’il a également parfois mis sur la caméra 35 mm Aaton. « Les Summilux-C ont une image assez contrastée mais douce, sensible au flare et les noirs ne sont pas trop denses. Le rendu des couleurs est précis, subtil. » Une douceur qui lui rappelle celle de son appareil photo Leica M6 argentique et des deux optiques Summilux qu’il avait, dans sa jeunesse, achetés d’occasion et à crédit, et qui l’accompagnent encore aujourd’hui.
Un amour de la photographie qui jette un pont vers le cinéma qu’il pratique aujourd’hui.
Eric Gautier se voit comme un "orchestrateur" du talent du réalisateur et de l’équipe de tournage, quelqu’un qui donne de la couleur, de l’ampleur et de l’enchantement à un film.

Il y a quelques années, Clint Eastwood avait produit pour la BBC un documentaire sur Theolonius Monk, le célèbre pianiste de jazz. Dans un plan de quelques secondes, on voit les longs doigts parcourir avec dextérité les touches du piano, puis suspendre le mouvement et au dernier moment, se diriger vers une autre touche pour produire une dissonance.
Eric Gautier aime quand surgit ainsi l’inattendu.
« Le moment suspendu, celui où l’on n’a absolument aucune idée du prochain désir. »