Filmer le vertige. Retour d’expérience sur deux tournages en milieu vertical

Par Stephan Massis, AFC

par Stephan Massis La Lettre AFC n°306

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Parfois j’ai le plaisir de participer à des projets qui me permettent d’allier image et montagne. Ce sont des aventures peu communes, qui nécessitent souvent de réinventer les façons d’aborder la prise de vues. Voici un retour d’expérience sur deux de ces films : le court métrage Sur le fil, que j’ai présenté avec Sigma lors du dernier Micro Salon AFC, et la publicité "Schmidt Vertical Home", réalisée par Neels Castillon et produite par Quad, que nous avons tournée au printemps 2018.

Voir Sur le Fil
Comment raconter le vide, le vertige ? Comment apporter nos caméras de fictions dans l’univers vertical et faire du cinéma là où les images sont surtout les œuvres de sportifs ou de documentaristes ? Est-ce envisageable de tourner en falaise avec des moyens techniques relativement simples et financièrement abordables ?
J’ai eu envie de raconter une petite histoire me permettant d’éprouver une méthode pour filmer des scènes en falaise avec une grammaire de fiction, en utilisant uniquement les techniques d’évolution sur corde, que l’on pratique en escalade, et en m’appuyant sur les possibilités de postproduction pour mélanger les images de caméras grand capteur et de drone.
Un script et un story-board en poche, j’ai constitué une petite équipe d’amis et nous nous sommes rendus à Pen Hir, en Bretagne, début juillet 2019.

L’équipe était constituée d’Axelle Zavatta et Julien Frison, les deux acteurs grimpeurs, Alan Graignic, pilote de drone, Jean-Michel Poulichot, assistant caméra et cadreur deuxième caméra, Marie Guédon, aux data, et moi même.
Grace au soutien de RVZ, de Frames Dealer et de Sigma, nous avons pu avoir deux caméras : une RED Monstro et une Helium, une série d’optiques SigmaCineLens qui couvrent le 8K, deux zooms Sigma 16-35 et 50-100 mm qui couvrent le S35, et un drone Inspire DJI.

Repérages
La falaise de Pen Hir était idéale d’un point de vue logistique. On pouvait accéder aux voies par le haut et il y avait un parking juste au-dessus du site. En revanche, l’exposition au soleil n’était pas des plus favorables. La falaise étant plein ouest, le soleil venait toucher notre décor vers 11h. Nous avions prévu trois jours de tournage, il s’agissait donc de valoriser au mieux les positions caméra par rapport au soleil, l’histoire que je souhaitais raconter se déroulant en une journée.
Nous savions que nous ne pourrions éviter de tourner à des heures où le soleil serait trop face ou trop zénithal et je comptais sur l’étalonnage pour redonner un volume à ces images qui allaient manquer de profondeur et de relief.

Tournage
Julien allait grimper une voie proche d’une autre ligne équipée de "spit" (pitons scellés à demeure dans la paroi), d’où je pourrais installer des cordes fixes qui serviraient à m’assurer pour le filmer. Autoproduction oblige, je n’avais pas de guides-machinos, j’ai dû donc installer moi-même ces lignes de vie et cette opération m’a occupé beaucoup, aussi bien physiquement que nerveusement. J’ai d’ailleurs noté sur mon carnet de bord : « Plus jamais sans machinos ! »
Nous avons tourné à deux caméras. Jean-Michel Poulichot avec l’Helium et les zooms, et moi avec la Monstro et les focales fixes.
J’étais équipé d’un baudrier sellette qui permet de rester longtemps suspendu, la caméra, configurée au plus simple, en bandoulière. A mon harnais était accroché un sac contenant une optique, des filtres, une batterie et une carte de rechange.
En fonction de l’orientation du soleil, je choisissais une des cordes statiques que j’avais installées auparavant, et ce serait l’axe depuis lequel je travaillerais pendant l’heure suivante. Je pouvais me déplacer de bas en haut, en descendant en rappel ou en remontant au jumar. Se déplacer horizontalement était plus délicat, enfin tout dépendait de l’équipement en place.
Une majeure partie des plans du film furent tournés ainsi, en étant suspendu dans le vide.


La scène de chute : nous tournons à deux caméras plus le drone, qui sera effacé ensuite

S’il le fallait, nous doublions ou triplions les prises. Bien sûr, pour gagner du temps, nous exploitions au mieux chaque position caméra avant de nous déplacer. Une fois que nous étions satisfaits de ce que nous avions enregistré avec les deux caméras, nous libérions le champ afin de tourner les plans de drone.

Postproduction
Amazing Digital Studios a été impliqué dès le début de cette expérience.
Sachant que l’exposition ouest de notre falaise serait un souci, je comptais sur un bon partenaire à l’étalonnage. Je voulais aussi me rendre compte des réelles possibilités du mélange des images de drone Inspire avec les 8K de la RED Monstro et de l’Helium. Fred Savoir a développé des outils fantastiques pour stabiliser et fluidifier les images du drone. De la même façon, il a travaillé les courbes DJI et RED, et a réussi à ce que les images de ces différentes caméras matchent totalement (cf. Color Breakdown).

Sur le fil
Avec Axelle Zavatta et Julien Frison
Texte de Sylvain Tesson
Réalisé par Stephan Massis
Image : Stephan Massis, AFC, Jean-Michel Poulichot
Drone : Alan Graignic, Tiltop films
Data : Marie Guedon
Musique : Côme Aguiar
Montage : Vianney Meurville
Matériel caméra : RVZ (RED Monstro, RED Helium, série SigmaCineLens, zoom Sigma 16-35 mm et 50-100 mm)
Drone DJI : Mavic
Postproduction sonore : Thomas Thymen, David Trescos
Etalonnage : Fred Savoir, Amazing Digital Studios.

Pour le tournage de Sur le fil, je souhaitais que la technique soit simple et abordable. C’était à la fois lié à la réalité de la production d’un court métrage autoproduit et cela correspondait à un credo que je voulais éprouver.

Pour le tournage de la publicité Schmidt Vertical Home, réalisée par Neels Castillon et produit par Quad, le projet a nécessité des moyens bien plus conséquents.

"Schmidt Vertical Home"

Schmidt construit des cuisines sur mesure. L’entreprise souhaitait montrer au public qu’elle est capable de répondre à tous les désirs de leurs clients, même les plus fous, comme par exemple installer une cuisine et un dressing en montagne, en pleine paroi.
Le spot de pub ne durerait que 20 secondes, mais tout devait être fait "pour de vrai", il n’était pas question d’utiliser de fonds verts ou des trucages.
Un "web doc/making of", qui faisait partie intégrante du concept de la communication, raconterait toutes les étapes de cette aventure (surtout les épisodes 1,3, 5 et 7).
Neels Castillon m’a contacté avec ce double désir : tourner les huit épisodes du web doc, et le spot de 20 secondes.

Premiers tests, les équerres servant à l’installation de la cuisine sont encore en place

Pour ce tournage particulier, j’ai constitué une équipe de techniciens aguerris, ayant aussi des compétences en alpinisme. Il fallait aussi qu’ils soient de bons camarades capables de supporter la vie en expédition pendant deux semaines puisque nous serions logés en refuge ou sous tente.

Le camp de base
Photo Vincent Blasco

Repérages
La falaise idéale devait être est bien exposée, en altitude mais accessible et offrir à la fois sécurité et aventure... Pour la lumière, je souhaitais une falaise exposée sud sud-est, qui offrirait des perspectives vertigineuses et permettrait d’avoir le soleil dans le champ le matin. Nous souhaitions aussi une belle dalle verticale suffisamment grande pour accueillir le décor qui faisait 9 mètres de long.
La falaise devait être accessible par le haut, avec une zone relativement plane à son sommet afin d’y travailler. Il était indispensable de trouver, non loin de ce décor, un espace pour installer un camp de base, où logerait la trentaine de personnes de l’équipe. Enfin, nous devions trouver un lieu pour lequel la production obtiendrait les autorisations administratives sans trop de difficultés, alors que la région est très protégée.
Notre premier choix s’était porté sur la falaise de l’aiguille de Varan, en Haute-Savoie. C’était un décor magnifique, qui correspondait parfaitement visuellement mais qui nécessitait un travail de purge pour sécuriser notre zone de travail. Cette sécurisation du site s’avéra être bien plus complexe que ce que nous espérions et nous avons dû renoncer à ce décor qui nous enchantait et pour lequel nous avions déjà commencé à travailler.
Notre plan B était la falaise du Parmelan, au dessus d’Annecy, qui était plus "production friendly". Le sommet était moins haut, l’accès plus simple. Il y avait un refuge proche qui pouvait accueillir une partie de l’équipe le soir. Un vieux téléphérique servant à l’approvisionnement du refuge serait d’une grande aide pour l’acheminement du matériel. D’un point de vue de l’image, ce fut un léger renoncement. La face est certes bien exposée au sud mais à l’est, d’autres falaises nous cachaient le soleil pendant une bonne partie de la matinée. Les perspectives étaient moins impressionnantes, moins "haute montagne" que ce qui avait été écrit dans le script. Néanmoins, c’était un très beau décor, très raide et nous avons très vite fait le deuil de notre première option.

Préparation
Le spot de 20 secondes était "story-boardé" et validé par le client, l’agence et la production, il fallait donc respecter chacun des plans et tourner scrupuleusement ce qui avait été écrit.
Neels Castillon souhaitait une caméra vivante, à l’épaule, proche du comédien. Les plans du "board" imposaient de devoir me déporter de la falaise d’au moins 5 mètres. Je devais pouvoir enchaîner différentes positions relativement rapidement pour pouvoir profiter au mieux de la lumière naturelle.
Il fallait aussi penser à mon confort, même relatif. Nous prévoyions bien sûr que les clients, installés sous une tente près du refuge, auraient besoin de discuter du plan et que j’allais parfois devoir patienter.
Nous avons réfléchi avec Vincent Blasco, chef machiniste et cordiste, à un système qui réponde à toutes ces demandes : vitesse d’exécution, confort et sécurité. Vincent a habilement rebondi sur un dessin que j’avais gribouillé sur une nappe entre le dessert et le café, lors de notre première rencontre, et a construit une chaise suspendue, déportée par un gril de 13 mètres par 7, lui-même fixé une dizaine de mètres au-dessus du décor. Un système de cordages manipulés par des winchs permettait de déplacer la chaise dans les trois axes.
Je serai le seul à être déporté de la falaise, Vincent avait donc prévu un système pour que je puisse intervenir sur la caméra sans risquer de faire tomber une optique (les précieux et magnifiques Zeiss Supreme Prime que nous étions parmi les premiers à utiliser) ou une batterie...

Dolly verticale
Photo Vincent Blasco


Le gril
Photo Vincent Blasco

Jean-Michel Poulichot, assistant caméra, serait positionné sur le gril, pour commander le point au moteur. Notre installation de machinerie complexe faisait aussi partie du projet de communication de la marque et Guy Péchard, notre directeur de production, a validé et soutenu cette option.

Photo Vincent Blasco


Changement d’optique : ne rien lâcher ! Une caisse que je peux amener à moi me permet d’intervenir sur la caméra sans risques. Des liens assurent chaque accessoire de la caméra
Photo Vincent Blasco

Tournage
Le plan de travail prévoyait deux jours pour tourner les onze plans du script.
L’histoire que nous racontions se déroulait le matin. Dans l’idéal, il nous fallait un soleil bas et fort mais nous savions que ce serait difficile de tenir ce raccord sur tous les plans. Le temps change vite en montagne, en deux jours nous allions sûrement tourner dans différentes ambiances lumineuses.
Afin de permettre au montage de créer une narration "lumineuse" cohérente et de ne pas rentrer sans la totalité des plans, nous avions mis en place une méthode.
Il y avait deux plans référents qui allaient donner l’ambiance du film, ceux dont l’heure de tournage était cruciale par rapport à la position du soleil. Il fallait que nous ayons de la chance pour ces deux plans, les autres pouvant supporter les fausses teintes éventuelles ou des positions de soleil moins favorables.
Par sécurité, nous avons assuré le "board" en tournant les plans dès qu’il était possible de le faire. Nous tournions même lorsque l’ambiance lumineuse n’était pas idéale, il s’agissait d’engranger des plans dans la crainte d’une dégradation de la météo.
Nous nous réservions néanmoins la possibilité de tourner à nouveau certains plans si la lumière devenait plus belle, plus juste ou si les choses ne s’étaient pas déroulées comme souhaité la première fois.
Pour pouvoir tourner dans de belles ambiances, nous savions qu’il allait falloir être très réactifs et très souples, capables de changer nos fusils d’épaule rapidement et prêts à jouer avec une météo forcément capricieuse : en montagne l’imprévisible est prévisible.

Le tournage était prévu les 5 et 6 juin 2018. La météo a été catastrophique ce printemps-là, des orages furieux s’abattaient sur nous presque chaque jour pendant la préparation, nous obligeant à interrompre notre travail. Personne, dans l’équipe, ne pouvait jurer que nous serions prêts le jour J, pourtant nous avions un devoir de résultat.
Les équipes de la déco (Jérôme Krovicki, Barthelemy Robino) de la machinerie et de la cascade (Vincent Blasco, Arthur Erhet, Remi Canaple,) magistralement secondées par nos guides et les équipes de travaux acrobatiques Ydems (Yannick Demizieux) ne comptaient pas leurs heures et leurs efforts pour que nous soyons prêts à temps. Enfin presque…

Prêts… Vincent Blasco et Arthur Erhet, machinistes de haut vol à leur poste de commande

Le premier jour de tournage, la cuisine était installée, le gril et ma chaise en place, mais nous n’avions pas encore eu le temps de tester le mécanisme de la chaise et la déco avait encore quelques arrangements à faire. Pourtant il fallait tourner, alors tournons… Le premier plan devait être un long travelling arrière très rapide en hélicoptère, sauf que ce matin-là il faisait mauvais, le décor disparaissait dans une brume épaisse.
Nous avions espéré une éclaircie, en vain. Le soleil ne se montrera ni ce jour-ci ni le lendemain. Pire, de gros orages se sont abattus sur nous l’après-midi nous obligeant à interrompre le tournage et à fuir le décor.
Ces deux jours étaient heureusement couverts par les assurances.
Alors qu’une partie de l’équipe redescendait en vallée prendre un repos bienvenu, la déco et la machinerie ont profité de ce délai pour finaliser ce qui n’avait pas encore pu être fait. Lorsque quelques jour plus tard le temps s’était enfin éclairci et stabilisé nous étions totalement prêts, et le tournage fut presque une formalité.

C’est bien sûr assez rare que des scénarios proposent des scènes qui se déroulent en milieu vertical, encore plus rare en fiction. Quel plaisir lorsque cela arrive que de pouvoir associer ma passion de la montagne et mon métier de directeur de la photographie.
En montagne comme pour n’importe quel autre décor mais avec peut-être encore plus d’enjeux, il est de notre responsabilité de chef opérateur que de proposer des solutions techniques prenant en compte la réalité du terrain et les impératifs de production pour offrir la plus belle image, celle qui fait sens et qui répond à l’attente et à l’ambition de la mise en scène.

C’est à chaque fois un pari car si le décor est magnifique, il ne se laisse pas filmer facilement. Difficile d’aborder de tels tournages avec nos réflexes et nos habitudes des plateaux urbains. A nous de trouver les bonnes méthodes adaptées à ces projets hors-normes.
Pour arriver à filmer la nature verticale la tentation est grande, et je n’y ai pas résisté, de recourir à des moyens qui soulèvent des questions écologiques qu’on ne peut plus éviter de se poser aujourd’hui.

C’était aussi pour cela que j’ai tenté l’expérience de Sur le fil : comment raconter en image la nature, la montagne et le vertige avec des moyens peut-être plus vertueux que ce que nous avions pu faire auparavant.

Photo Alex Buisse

Réalisateur : Neels Castillon
Cast : Kenton Cool
Agence : Full Six
Production : Quad
Directeur de production : Guy Péchard
DoP : Stephan Massis, AFC
Cadreur deuxième caméra : Thibaut Koralewski
Assistant caméra : Jean-Michel Poulichot
2e assistant caméra : Pierre Addoun
Data et montage : Sébastien Rouquet
Grip : Vincent Blasco, Arthur Erhet
Cascade : Rémi Canaple
Travaux acrobatiques : YDEMS, Yannick Demizieux
Electricité : Frederik Vanard
Etalonnage : Arthur Pau
Matériel caméra : (RVZ, RED Monstro et Zeiss Supreme Prime)
Drones : Mavic (2 pro DJI et Inspire DJI)
Caméra hélicoptère : Cineflex Ultra (RED Helium, zoom Canon 30-300 mm).