Irina Lubtchansky, AFC, parle de ses choix sur "Frère et sœur", d’Arnaud Desplechin

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Les films d’Arnaud Desplechin nous ont souvent plongés au cœur de déchirements familiaux ; avec Frère et sœur le réalisateur réinvente son thème fétiche et propose d’explorer les sentiments qui opposent Alice, Marion Cotillard, à Louis, Melvil Poupaud. Fidèle collaboratrice du cinéaste depuis Trois souvenirs de ma jeunesse, la directrice de la photographie Irina Lubtchansky, AFC, élabore pour ce drame une image à la fois douce et réaliste, contrastée et romanesque… Frère et sœur est en Compétition officielle sur la Croisette pour son 75e Festival. (BB)

Un frère et une sœur à l’orée de la cinquantaine…
Alice hait son frère depuis plus de vingt ans. Ils ne se sont pas vus depuis tout ce temps.
Dans Frère et Sœur, le frère et la sœur vont être amenés à se croiser lors du décès de leurs parents.
Avec Marion Cotillard, Melvil Poupaud, Golshifteh Farahani et Patrick Timsit

Irina Lubtchansky avait déjà filmé Marion Cotillard dans Les Fantômes d’Ismaël et elle se souvient des craintes d’Arnaud Desplechin avant le tournage : « Il était habité par l’envie de réinventer quelque chose dans la manière de filmer Marion et il voulait que l’image soit plus réaliste que pour Les Fantômes d’Ismaël. Suite aux essais, j’ai choisi une caméra que je n’utilise pas habituellement, l’Alexa Mini. Nous avons fait beaucoup d’essais de sous-exposition car je savais qu’il allait falloir aller vite en tournage et que je n’aurais pas toujours la possibilité d’ajouter beaucoup de lumière. Il se trouve que le résultat était très beau car nous avions plus de matière dans l’image. Pour Les Fantômes d’Ismaël, j’avais pris soin de garder l’extérieur visible lorsque nous tournions en intérieur. Mais pour les décors de Frère et sœur, la lumière naturelle allait nous guider, même prédominer ! La désaturation de cette caméra dans les hautes lumières me permettait d’obtenir une image intéressante pour la surexposition des découvertes que j’allais devoir garder telles quelles. »

Photogramme


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Pour ce film entièrement tourné en décor naturel et en vrai Scope, la directrice de la photo a choisi un dispositif simple et rapide. « Mes choix d’optiques ont été dictés par le fait qu’il fallait obtenir une image douce pour Marion mais aussi parce que nous allions pas mal tourner à l’épaule, il fallait donc des optiques Scope pas trop lourdes. Nous avons choisi des Hawk V-Lite car on aimait bien les blancs qui bavent et un petit zoom Angénieux Optimo 56-152 mm pour la caméra à l’épaule. Nous avions un plus gros zoom, un Angénieux 25-250 HR pour les plans fixes. La moitié du film est tournée à deux caméras, en mélangeant des plans fixes et des plans épaule. »

Un nombre conséquent de gros plans, et même de très gros plans, détermine une géographie particulière, comme si le réalisateur-explorateur voulait embarquer les spectateurs pour visiter avec lui des territoires inconnus. « C’est un film sur le regard, les échanges de regard entre les personnages, la fan qui attend Alice à la fin de chaque spectacle, Alice regardée quand elle est sur scène. »

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« Arnaud adore les gros plans, il dit que le visage de Marion, c’est comme une carte qui dessine des choses différentes à chaque fois, une carte qui raconte plein de choses. A l’étalonnage, nous avons encore éclairci son visage. »

A propos d’étalonnage… La couleur du film, entre le froid et le chaud mais aussi les visages souvent plus neutres, les oppositions de densités, variant du sombre aux hautes lumières un peu éclatées, créent un patchwork qui résonne avec les sentiments des personnages. « Arnaud ré-étalonne les rushes au montage donc nous nous retrouvons avec une copie de travail différente de ce que nous avions au tournage. Maintenant, et fort heureusement, les changements sont indiqués sur le montage, par un petit "color effect", par exemple. On a fait une première passe en gardant ces changements et puis on est revenu en arrière car c’était trop chaud », confie Irina.

Frère et sœur est un film citadin, tourné à Lille mais une échappée de quelques séquences nous fait respirer une nature magnifique. « Nous avons tourné dans les Pyrénées, un lieu sauvage, perdu… sans électricité… En peu de séquences, nous passons par plusieurs temporalités, jour, crépuscule, nuit, petit matin. Nous devions tourner une séquence de nuit mais c’était dommage de ne pas voir du tout ce décor sublime alors nous avons pris le risque de la tourner entre chien et loup. Nous avions quarante-cinq minutes pour tout faire, j’avais installé des projecteurs Fresnel à LED sur batterie en 3 200 K qui ne marquaient pas trop au début mais nous aidaient bien juste avant la nuit. Et puis nous avons fait un petit matin américain ! », ajoute Irina.

Pyrénées : matin américain
Pyrénées : matin américain
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L’opposition entre le frère et la sœur est soulignée par différents contrastes au fil des séquences. « Louis est souvent dans l’ombre, Alice tout le temps dans la lumière. C’est une des façons de souligner leur discorde mais dans la scène du début, quand Alice vient chez son frère, l’opposition est signifiée d’une autre manière. L’ambiance dans l’appartement de Louis est très chaude avec une lumière assez directionnelle. J’ai utilisé quelques Fresnel pour pouvoir couper la lumière sur les murs. Les visages apparaissent dans une sorte de clair obscur. La lumière du palier sur lequel se tient Alice est très froide, et laisse le décor dans la pénombre. Le visage d’Alice est plus éclairé, froid aussi et assez contrasté mais doux. Ces deux univers visuels qui s’opposent évoquent la distance entre eux. »

Début du film : appartement Louis
Début du film : appartement Louis
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S’inspirant de Rois et reines, projeté à l’équipe juste avant le tournage, mais ayant pour mission de se ré-inventer, le réalisateur a confié une phrase clé à sa co-équipière : « Vous vous êtes bien entendues avec Marion. » Que fallait-il comprendre ? « J’avais réussi à filmer Marion Cotillard dans un ballet que ma caméra créait avec elle. C’est-à-dire : on a réussi à se réinventer. » Mission accomplie !

Irina (de dos) sur dolly, Camille Clément (première assistante opératrice AO), Léo Stritt (chef machiniste) et Emmanuelle Alaitru (deuxième assistante opératrice)
Irina (de dos) sur dolly, Camille Clément (première assistante opératrice AO), Léo Stritt (chef machiniste) et Emmanuelle Alaitru (deuxième assistante opératrice)
Photo Christophe Offret (accessoiriste)

(Propos recueillis par Brigitte Barbier, pour l’AFC)