La mélancolie bleue du Gujarat, filmée en Zeiss CP.3

par Zeiss Contre-Champ AFC n°327

En compétition dans la sélection Documentary Shorts à Camerimage cette année, Testimony of Ana a pour personnage principal une dame âgée vivant dans une région rurale de l’État du Gujarat, sur la côte nord-ouest de la péninsule indienne. Peu à peu, au travers de sa parole, de ses prières et d’aperçus de son quotidien, le spectateur comprend le cauchemar qu’elle a traversé il y a quelques années, quand elle fut la proie d’une chasse aux sorcières. Filmé durant la mousson avec une Canon C300, une série de cinq focales Zeiss CP.3 et en (rare) lumière naturelle, le film dépeint également une campagne paisible, d’un vert et d’un bleu profonds, à la fois fertile et menacée par la corruption des hommes qui maltraitèrent Ana.

En marge de l’agitation du festival, le réalisateur Sachin Dheeraj Mudigonda et le directeur de la photographie Rohin Raveendran Nair ont répondu à nos questions sur la fabrication de leur documentaire élégiaque.

Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Sachin Dheeraj Mudigonda : Par un ami mutuel. Je cherchais un directeur de la photo en Inde pour mon projet de fin d’études (à l’Université d’Austin, Texas), et on m’a fait passer le nom de Rohin. Je l’ai appelé pour voir s’il serait intéressé par le sujet que je souhaitais aborder, et quand je le lui ai présenté, il a rejoint le projet. Au tout début de notre travail ensemble, nous n’avions pas encore d’idée très claire sur la direction que le film prendrait.

Vous aviez votre personnage ?
SDM : Non ! J’avais un thème sur lequel je souhaitais mener des recherches. Je savais qu’il y avait eu de nombreux cas de chasses aux sorcières au Gujarat, mais il fallait que je me rende en Inde pour trouver mes personnages. J’y suis allé un mois en avance, puis j’ai appelé Rohin qui est resté vingt jours avec moi. Au cours de ce mois, j’ai fait des recherches, rencontré des journalistes, des avocats, qui m’ont aidé à trouver des survivants. La chasse aux sorcières n’est pas quelque chose de nouveau en Inde, il y en a dans plusieurs états, tels que l’Andhra Pradesh, l’Assam, l’Uttar Pradesh ou le Chhattisgarh. Ces états n’ont pas de législation anti-chasse aux sorcières stricte. Dans d’autres états, c’est un crime, et on peut aller en prison. Il n’y a pas de loi au Gujarat, et comme il n’y a pas de loi, il n’y a pas de peur.

Est-ce qu’Ana a tout de suite été d’accord pour vous parler ?
SDM : Ça a été un processus complexe. L’équipe n’était pas encore là quand je l’ai rencontrée pour la première fois. Elle a cru que j’étais du côté de ses tortionnaires. Il m’a fallu du temps pour lui faire réaliser que je n’étais là que pour partager son histoire avec le monde. Dans le film elle pose la question : « Qu’est-ce que tu peux faire, avec ton film ? » Je n’ai pas de réponse. Tout ce que je peux faire, c’est contribuer à préserver la mémoire du traumatisme qu’elle a subi, avec le film comme médium, et le montrer au monde. Quand Rohin et l’équipe sont arrivés, elle avait gagné en confiance. Ça s’est construit progressivement.

Rohin, vous connaissiez cet endroit avant de tourner ?
Rohin Raveendran Nair : Non. C’est essentiellement un district tribal. La plupart des Indiens ignorent que le Gujarat recèle de tels paysages, si verts pendant la mousson. Ça a été une découverte complète pour nous.

SDM : Nous étions dans la partie méridionale de l’État. En général, le Gujarat est un État très urbain. Notre lieu de tournage est très reculé, et la communauté qui y vit sont les Adivasis, un peuple tribal dont l’existence dépend de la forêt. La survie d’Ana et de sa famille dépend de la nature. Les sécheresses sont très difficiles.

Vous aviez la volonté de filmer pendant la mousson ?
SDM : Ça a été un heureux accident ! Je savais que la mousson arrivait, mais son intensité était inattendue. Il a plu sans discontinuer pendant une dizaine de jours. Nous étions quatre dans l’équipe, nous avions un seul parapluie [rires], et il était pour la caméra.

Est-ce que vous saviez déjà que le décor revêtirait un rôle si important dans le film ? Ana est le personnage principal évidemment, mais en fait on l’entend plus qu’on ne la voit…

SDM : Ce langage a émergé pendant le montage. Mais sur le tournage, filmer les paysages était tout à fait délibéré, principalement parce que, historiquement, les sorcières étaient considérées comme des guérisseuses spirituelles, qui tirent leurs pouvoirs de la nature. Nous devions filmer tout l’environnement d’Ana, sa maison, son village, qui ont joué un rôle important dans ce qui lui est arrivé. Tous les jours, sur les deux heures de route qui nous séparaient de la ville où nous logions, nous nous arrêtions pour filmer les paysages. Nous ne savions pas comment ça s’intégrerait au montage, mais nous étions certains d’en avoir besoin.

RRN : Nous étions au clair sur la manière de filmer les habitants du village, l’échelle à laquelle les filmer. On ne les a jamais filmés de près.

SDM : Oui, nous voulions garder une distance. Filmer en plan large montrait à quel point ils sont minuscules comparés à Mère Nature.

Quand vous avez découvert le lieu, vous saviez déjà quel matériel utiliser ?
RRN : En documentaire, je suis très à l’aise avec la Canon C300. Et les Zeiss CP.3 sont parmi les meilleurs objectifs que j’ai trouvés pour filmer avec la C300. C’était très commode. J’aime le contraste et le rendu légèrement froid des CP.3.

Vous ne vouliez pas de zoom, comme c’est souvent le cas en documentaire ?
SDM : [Rires] Nous avions immédiatement décidé que ce seraient des objectifs fixes.

RRN : Pour moi, beaucoup de choix ont été faits dès le début : comment filmer les villageois, les paysages et, pour les objectifs, ça devait être des focales fixes. Nous avions un 35 mm, un 25 mm, un 15 mm, un 85 mm et la plus longue focale était un 135 mm.

SDM : Rohin savait parfaitement que nous pourrions bouger rapidement en choisissant cet équipement, donc je lui ai fait confiance. Il m’a dit que les CP.3 seraient bons, j’ai dit : « OK, on les prend ». La maison d’Ana est très petite, donc nous n’avons pas utilisé de trépied, Rohin stabilisait la caméra à la main. Certains plans sont si stables que je l’appelais le Trépied qui marche. [Rires]

RRN : Nous n’avions pas de pointeur. J’avais un assistant caméra mais c’est moi qui faisais le point. Je crois que la génération précédente des Zeiss CP.2 avait une course de point plus longue * ; avec les CP.3, faire le point est plus facile quand on est seul. Autre raison de les choisir.

Est-ce que vous aviez aussi une main sur la bague de diaph, pour l’ajuster aux variations de luminosité ?
RRN : Oui, l’annulaire était pour le diaph, et le majeur pour le point [rires]. Je me basais sur le waveform interne pour la pose. Nous n’avons pas été jusqu’à T2,1, nous tournions surtout à 2,4, 2,8, ce qui compensait la perte de définition qu’on pouvait avoir à pleine ouverture.

Est-ce que vous aviez de la lumière additionnelle ?
RRN : Nous avions prévu quelques projecteurs à LEDs, mais tout ce qu’on voit dans le film n’a été filmé qu’en lumière naturelle. Les parties éclairées n’ont pas été montées.

SDM : Nous avons tourné des entretiens avec des journalistes et des avocats, mais finalement on ne les a pas conservés.

Est-ce que filmer dans cette ambiance de perpétuel crépuscule de la mousson était difficile pour vous ?
RRN : Honnêtement, non, parce que j’aime jouer dans le pied de courbe. Comme je suis très à l’aise avec cette caméra et ces optiques, il s’agissait surtout de réagir à ce qui se passait. Nous ne tournions que quatre ou cinq heures par jour, mais nous étions très concentrés. Je crois que tous ces facteurs nous ont permis de créer ce film.

Sachin, comment voyiez-vous l’image en tournage ?
RRN : Il faisait confiance à son chef op’ ! [Rires]

SDM : La moitié du temps, surtout dans la maison, c’est Rohin. Tout ce que j’avais à faire, c’était de lui expliquer l’action que j’avais besoin qu’il filme. C’est Rohin qui choisissait les angles et le cadre. Pour les plans de paysage, il m’arrivant de mettre l’œil dans le viseur.

RRN : En intérieur, tu me disais que j’étais ta seconde paire d’yeux. S’il sentait que je passais à côté de quelque chose d’important, il me faisait un petit signe, et c’est devenu un raccourci entre nous.

SDM : Presque comme un langage des signes. Nous devions être très coordonnés car certains moments ne se reproduiraient pas. Il fallait les filmer. Une des plus belles choses qui soient arrivées a été quand Ana eut sa petit fille, bébé, chez elle. Rohin l’a filmée magnifiquement. Sa fille n’était là que pour une journée, elle vit loin et ne rend pas souvent visite à Ana.

Et le workflow ?
SDM : Nous avons tourné en 2K pour garder 12 bits. En plus des fichiers pleine définition, la C300 enregistre des proxies sur une carte SD donc, tous les soirs, après avoir transféré et sauvegardé les rushes, nous regardions toutes les images, tous les quatre.

Tous les soirs ?
SDM : Tous les soirs. Avant d’aller se coucher, on regardait tous les rushes. Nous avons tourné dix à douze heures en quatorze jours. Je savais dès le début que ça serait un film court, donc on a fait en fonction.

Comment s’est passé l’étalonnage ?
RRN : Nous n’avons pas utilisé de fenêtres ou autres. L’étalonnage s’est fait à distance, Sachin était à Austin, l’étalonneuse à Bombay, et moi dans une troisième ville.

SDM : Nous voulions travailler avec Mahak Gupta parce que c’est une très bonne amie de Rohin, et que nous admirons son travail. Nous avions envie d’un look très marqué, surtout dans les bleus : c’est une histoire très mélancolique, et nous voulions que l’atmosphère le fasse ressentir.

C’est bleu, mais pas froid…
SDM : Rohin a tourné certaines scènes avec une température de couleur assez froide à la caméra, mais ce n’était pas extrême, donc quand nous avons envoyé les images à la coloriste, nous lui avons expliqué que nous cherchions à exprimer cette mélancolie.

Les noirs très profonds sont aussi intentionnels. Nous trois avons essayé de montrer à quel point le personnage est entouré de vide, et qu’il n’y a pas d’échappatoire.

RRN : Généralement, en Inde, les cinéastes craignent de jouer dans les basses lumières, et Sachin a été un merveilleux partenaire en acceptant ces noirs profonds. Je me suis bien amusé.

Au début du film, il y a de très beaux plans avec des rayons de lumière dans la poussière… Où ont-ils été filmés ?
SDM : C’est dans la chambre d’Ana !

RRN : 90 % du temps, il ne faisait que pleuvoir. Lors de cette journée-là uniquement, la lumière était si vive qu’on aurait dit qu’un Mole Beam avait été allumé à l’extérieur. C’est uniquement la lumière du soleil.

SDM : Il n’a été là qu’une seule journée et, par chance, nous l’avons filmé. Mère Nature était avec nous !

Le film sera projeté au FIPADOC, à Biarritz, du 17 au 23 janvier, dans la sélection Jeune Création.

* L’angle de rotation de la bague de point des ZEISS CP.2, comme des ZEISS CP.3, est de 300°. Cependant, le diamètre des CP.3 est plus petit. (NDLR)

(Propos recueillis par Hélène de Roux)