Le Train Leica de la liberté

Une histoire d’Ernst Leitz II en provenance de Wetzlar

Contre-Champ AFC n°327

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Lors du voyage au Leitz Park de Wetzlar en Allemagne, organisé par la société Leitz afin de réunir quelques directeurs et directrices de la photo européens, nous avons pu visiter l’usine et la fabrique d’optiques ainsi que le musée. Dans une des salles on peut lire un texte sur une activité que Ernst Leitz II a gardée secrète toute sa vie et pour laquelle il a pris d’incroyables risques pour lui, sa famille et son entreprise. Elle fait état du sauvetage de juifs dans les années avant et pendant la Seconde Guerre mondiale.

A l’époque où la quasi totalité des mastodontes industriels allemands ont pris fait et cause pour le national-socialisme, Ernst Leitz II a eu à cœur d’aider de nombreux juifs à sortir d’Allemagne et ainsi leur sauver la vie. Sa fille Elsie, en 1943, a même été emprisonnée car en ayant également aidé à leur fuite et ayant soutenu des travailleuses forcées ukrainiennes.
C’est aujourd’hui un épisode connu mais pas de tous tant la famille Leitz a eu à cœur de rester discrète sur cet épisode. C’est seulement après la disparition de tous les membres qui avaient vécu cette période qu’elle a commencé à s’exprimer sur le sujet.
Il me semble important d’en parler aujourd’hui tant ce type de comportement exceptionnel redonne foi en l’homme.

Ariane Damain Vergallo a confronté les éléments d’un article existant avec de nouvelles sources récentes ainsi que des données historiques et le témoignage direct du propre arrière-petit-fils de Ernst Leitz II et petit-fils d’Elsie Kühn-Leitz, Oliver Nass.
Michel Abramowicz, AFC

Le Train Leica de la liberté
Quand le visiteur pénètre dans le hall de l’hôtel Ernst Leitz à Wetzlar, en Allemagne, il est accueilli par un grand portrait pointilliste d’Ernst Leitz II, le créateur du Leica, avec cette phrase d’autant plus énigmatique qu’elle est en allemand :
« Ich entscheide hiermit, es wird riskiert », « Je décide que nous prenons le risque ».

Qui ne connaît pas un épisode de la vie d’Ernst Leitz II longtemps resté secret, imagine volontiers que ce fameux « risque » est d’ordre industriel et fait référence à l’invention et la commercialisation, contre l’avis de son entourage, par la firme Leitz du premier appareil photo moderne, le LEICA, contraction de LEitz et CAmera.

Portrait "pointilliste" d’Ernst Leitz II
Portrait "pointilliste" d’Ernst Leitz II

En effet, à l’aube de la première guerre mondiale, l’entreprise Leitz a une réputation mondiale pour la qualité de ses microscopes et de ses lentilles. Ernst Leitz II engage Oskar Barnack, un ingénieur de génie à qui il donne carte blanche.
Oskar Barnack a alors une idée dont il ne se doute pas qu’elle va révolutionner la pratique de la photographie et ainsi contribuer à une encore plus grande prospérité de l’entreprise.
Passionné de photographie mais malheureusement asthmatique, le médecin d’Oskar Barnack lui en interdit formellement la pratique tant le matériel photo de l’époque est lourd et encombrant. Il a alors l’idée d’emprunter aux Frères Lumière la pellicule 35 mm qui défile verticalement dans leurs caméras et de créer un boitier léger, maniable et robuste où la pellicule défile horizontalement, le tirage des photos se faisant à l’aide d’un agrandisseur et non plus par contact.
Ernst Leitz II part à New-York avec ce Leica 0, le premier appareil photo 24x36 au monde, et en ramène des photos spectaculaires qui provoquent une grande curiosité. Le Leica 1 est produit de manière industrielle à partir de 1925.

Un appareil de la série Leica 0
Un appareil de la série Leica 0
Document Leitz

Leitz est alors une entreprise familiale dirigée par Ernst Leitz II, le fils de son fondateur Ernst Leitz. D’origine protestante Ernst Leitz II est un patron "social" qui se préoccupe beaucoup de ses employés et est l’un des premiers à leur accorder une assurance santé et une pension de retraite.
Il est par ailleurs un membre actif du Parti Démocrate – un parti libéral de la République de Weimar – qui promeut la défense de la démocratie.
Il observe avec appréhension l’ascension fulgurante d’Adolf Hitler en même temps que le krach de 1929.

Dès 1933, l’année où Adolf Hitler est nommé chancelier de l’Allemagne, Ernst Leitz II, qui a alors 62 ans, commence à recevoir des appels d’employés juifs lui demandant son aide pour les faire sortir du pays.
Lui et sa famille sont chrétiens et, à ce titre, protégés des lois de Nuremberg qui restreignent la circulation des juifs et limitent leurs activités professionnelles.
Désireux de les aider et au mépris de sa propre sécurité, Ernst Leitz II imagine alors un moyen secret pour les mettre à l’abri et leur faire quitter l’Allemagne.
Plus tard, les historiens de l’Holocauste le nommeront « Le train Leica de la liberté », une formule à l’inverse de celle des « trains de la mort » qui transporteront des millions de juifs vers les camps de concentration. Mais cette expression résume imparfaitement le tour de force qui consiste à faire changer de pays et de vie à des centaines de personnes.

Pour ce faire Ernst Leitz II engage à l’usine de Wetzlar des personnes d’origine juive qui, après une période de formation dans son entreprise, sont affectées au bureau Leitz, Inc de New-York, en Amérique. Ils prennent ensuite le train pour Brème, dans le nord de l’Allemagne où ils embarquent dans un paquebot muni d’un appareil photo Leica. À l’issue de leur traversée, ils reçoivent un pécule et le bureau Leitz, Inc de Manhattan les aide à trouver un emploi dans l’industrie photographique. Ils deviennent ainsi designers, réparateurs d’appareils photo, vendeurs et journalistes pour la presse photographique.

En novembre 1938, après la Nuit de Cristal, au cours de laquelle synagogues et magasins juifs sont incendiés à travers l’Allemagne, ce ne sont pas seulement les employés juifs de Leitz qui empruntent le "train Leica de la liberté" mais aussi les membres de leur famille et même parfois leurs amis qui se retrouvent ainsi affectés aux bureaux de vente Leitz partout dans le monde.

Puis, le 1er septembre 1939, alors que l’Allemagne envahit la Pologne et ferme ses frontières, "Le train Leica de la liberté" s’interrompt par la force des choses.
Mais pas l’aide qu’Ernst Leitz II entend continuer à apporter aux juifs et aux travailleurs forcés que le troisième Reich met à sa disposition durant la guerre.
Car parallèlement à cette activité secrète et dangereuse, Ernst Leitz II est le patron d’une entreprise qui fournit du matériel essentiel à la guerre que mène alors Adolf Hitler à partir de 1939.

En effet, Leitz fabrique des systèmes de commande pour fusées V2, des détecteurs de portée et des systèmes optiques de visée pour les armes, les chars et l’aviation. Joseph Goebbels, le ministre de la propagande, équipe même ses photographes et ses journalistes d’appareils photo Leica.
À cette époque Leitz est considérée comme une entreprise modèle dont la renommée internationale et le prestige bénéficient au Reich. Les nazis n’ont aucun soupçon à l’égard d’Ernst Leitz II, en revanche il est en permanence sous observation car il emploie dans son équipe des personnes "non conformes", comme son directeur commercial qui a aidé une famille juive et qu’il est contraint de mettre à la retraite non sans lui payer intégralement son salaire ou son directeur financier qui est suisse.

Ainsi, ne pouvant plus faire sortir de juifs d’Allemagne, Ernst Leitz II continue d’aider ceux qui ont dû rester. Il rachète des biens de personnes juives au-dessus de leur valeur et leur fait passer l’argent à l’étranger, les aide financièrement ou leur donne des voitures pour qu’ils puissent s’enfuir. Sa fille Elsie Kühn-Leitz s’occupe des 700 travailleurs forcés d’origine ukrainienne regroupés dans des camps. Elle leur fournit quotidiennement de la nourriture, des soins et aussi des divertissements bienvenus.

En 1941, pour éviter l’expropriation, Ernst Leitz II est obligé d’adhérer au NDSAP, le parti nazi, ce qu’on lui reprochera beaucoup après la guerre. Pourtant son courage, au-dessus de tout soupçon, ne sera connu qu’au début du vingtième-et-unième siècle lorsque l’Anti Defamation League, aux Etats-Unis, lui décernera le "Courage to Care Award", Ernst Leitz II gagnant au passage, à titre posthume, le titre de "Schindler de l’industrie optique".

En 1943, les nazis apprennent par une dénonciation que la fille de Ernst Leitz II, Elsie Kühn-Leitz, a aidé une femme juive habitant Wetzlar à fuir vers la Suisse.
La Gestapo l’arrête avec son père. Elle prend toute la responsabilité sur elle et est emprisonnée sans procès à Francfort. Au bout de trois mois son père réussit à la faire sortir de prison lui évitant d’être déportée en camp de concentration.
Ernst Leitz II comprend alors qu’il est dans le viseur des nazis en dépit de son utilité pour le régime et, en 1944, ne supportant plus la situation, fait une grave dépression nerveuse.
Après-guerre il apprendra même que les nazis avaient toujours eu l’intention de le mettre à l’écart.

Ernst Leitz II meurt en 1956, à l’âge de 85 ans, sans que quiconque, même dans le cercle familial, connaisse ses actes héroïques.
Fidèle à sa devise "Faire le bien mais ne pas en parler", ses descendants n’en feront jamais état. Ce n’est qu’après la mort du dernier témoin de cette époque que le récit sera révélé.

Et c’est en connaissant son courage que la phrase énigmatique qui accueille le visiteur du Leitz Park, à Wetzlar en Allemagne prend tout son sens :
« Ich entscheide hiermit, es wird riskiert », « Je décide que nous prenons le risque ».

Et quel risque !
Ernst Leitz II était cet homme exceptionnel qui mettait toujours ses convictions en pratique.
Ariane Damain Vergallo