De retour en Tunisie pour les funérailles de son oncle, Lilia est déterminée à élucider le mystère autour de sa mort, quitte à faire ressurgir des secrets familiaux enfouis depuis longtemps.
Tourné sur 40 jours (sur sept semaines) dans la région de Sousse, À voix basse démarre avec le retour depuis Paris de Lilia (Eya Bouteraa), à l’occasion des obsèques de son oncle Daly. Accueillie par sa mère (Hiam Abbas), sa grand-mère (Salma Baccar) et sa tante (Feriel Chamari), la jeune femme devenue ingénieure découvre vite que le contexte de la disparition de Daly cache un secret intime qui va la toucher très personnellement...
Sébastien Goepfert, qui a déjà filmé les deux précédents films de Leyla Bouzid - et qui partage également sa vie - explique la genèse du projet : « Le désir initial de Leyla était d’abord l’envie de filmer la maison de sa grand-mère. Un endroit très particulier : déjà de par son architecture, dite de style colonial des années 1930. Une chose devenue rare dans le centre de Sousse où la plupart de ces anciennes demeures ont été démolies, remplacées par des immeubles modernes qui ont désormais poussé un peu partout.
C’est aussi une maison qui est adossée à un grand jardin, laissé en friche depuis la disparition de sa propriétaire... La végétation grignotant peu à peu les murs et l’encerclant. Leyla tenait à filmer ce jardin sauvage et luxuriant au milieu d’un quartier très urbain.
Pendant la prépa, nous avions accès à la maison mais nous ne contrôlions pas complètement toute la situation sur place... Et, par exemple, quelques mois avant le tournage, on a appris qu’un jardinier était venu "nettoyer" la petite jungle qu’on aimait tant pour faire "place nette" avant le film ! Ce qui nous a forcés à décaler le tournage pour attendre que la végétation y repousse… ! »
« Il y avait donc cette volonté de filmer ce lieu un peu dans l’urgence avant qu’il ne disparaisse à son tour, au gré de la décision des héritiers. Nous nous sommes alors inspirés de cette maison, encore meublée mais inhabitée depuis plusieurs années, en essayant de capter son esprit, sa nature, et son ambiance si particulière. Cela a été très émouvant de lui redonner vie en la réinvestissant. Nous avons apporté une attention particulière dans le choix des éléments de décoration : les drapés, les tissus, l’emplacement des miroirs mais aussi l’ajout de petites lumières d’appoint qui me permettaient de travailler les nuits et dont la maison manquait.
Leyla est attentive à la composition des différentes couleurs présentes dans l’image (coordination entre tissus, objets et costumes des actrices, par exemple). Nous avons donc choisi la gamme chromatique précisément. Tout cela crée un univers visuel où nous avons tenté de retranscrire l’aspect immuable de cette maison et de ses habitantes. »
Profitant de plusieurs séjours en amont du tournage, le directeur de la photo ramène de nombreuses photos faites sur place, à différentes heures de la journée, en filmant même quelques plans pour observer la lumière. « Ce qui était vraiment particulier dans ce lieu, c’était la lumière solaire qui passait à travers la végétation du jardin en friche. C’était des effets d’ombre, de lumières changeantes perpétuellement, au gré du vent sur les feuilles, de la direction du soleil, des nuages…
Avec Leyla, nous aimions beaucoup ces lumières mouvantes qui nous semblaient retranscrire quelque chose de fantomatique qui allait bien avec le sujet du film. Dans plusieurs séquences, j’ai travaillé à intégrer, par endroit dans l’image, des lumières qui bougent et évoluent.
Par exemple, pour la séquence où le personnage principal, Lilia, pénètre dans la chambre du défunt, nous voulions faire bouger la lumière à travers les voilages pris dans le vent, donnant ainsi l’effet d’une respiration ténue. J’ai placé des ventilateurs à l’extérieur pour faire onduler les voilages blancs, et créer des ombres en mouvement grâce à une source placée en déport à l’extérieur sur le balcon. Finalement, le vent des ventilateurs ne suffisait pas, il a fallu faire onduler les voilages en les tirant avec un fil hors champ.
Pour d’autres séquences, je rajoutais parfois des feuillages devant les sources, qu’un électro faisait bouger, pour recréer ces lumières mouvantes.
Une autre particularité de la maison, c’est que, même si le soleil était très fort à l’extérieur, l’intérieur ne baignait jamais vraiment dans une lumière éblouissante. Il y avait une sorte de clair-obscur qui donne une atmosphère singulière. Nous avons alors entretenu cela, en plaçant souvent les actrices devant des fenêtres, dans des forts contre-jours qui étaient l’empreinte de cette maison.
Avec Leyla, on s’est aussi mis d’accord sur une sorte de progression vers la lumière, avec une fin de film très solaire, au fur et à mesure que le personnage principal avance dans son trajet personnel et familial. »
Tourné entre avril et mai 2025, À voix basse propose une vision de la Tunisie inhabituelle : le ciel souvent voilé, plutôt chargé que blanc éclatant, et une lumière très douce qui tranche avec le soleil écrasant qu’on associe souvent aux villes nord-africaines. Sébastien Goepfert détaille : « Bien sûr tourner au printemps était un choix. La lumière naturelle est beaucoup plus intéressante qu’en plein été, où il fait tellement chaud et où le soleil cogne très fort… Par contre, nous n’avions pas anticipé qu’il y aurait autant de ciels gris et souvent de la pluie. Par exemple, la séquence au front de mer, où Lilia rencontre l’ex ami de son oncle, était un jour très orageux, avec du vent, des moments d’averses. Mais, je dois avouer que ce ciel chargé rajoute vraiment quelque chose à la scène... Ce décor sur la corniche, tout comme le musée où se promènent un moment Lilia et Alice sont des lieux qui racontent la ville de Sousse. Leyla a écrit pour ces lieux-là. Ils ancrent résolument son histoire dans la ville. Peut-être autant que dans cette maison qui lui est chère. Sousse est une ville à la fois très moderne, jeune et festive. Et pourtant aussi très conservatrice, exactement à l’image de l’histoire qu’elle raconte... »
Autre particularité de narration qu’on découvre dès le prologue, la volonté de mélanger différentes temporalités au sein d’un même plan, sans aucune transition. « On voulait que le passé se mêle au présent, sans effet de flash-back, ou même de cut au sein de la séquence. Que ce soit des images mentales. Pour cela, on a revu quelques films dans lesquels les réalisateurs utilisaient un peu ce genre d’effet... Je repense à Serre-moi fort, de Mathieu Amalric, ou L’Éternité et un jour, de Theo Angelopoulos. Nous voulions un effet d’apparition-disparition de certains personnages, qui semble simple et évident à l’image. Mais pour mettre cela en place, c’est un peu plus complexe. Cela nécessitait une grande précision de mise en scène, quasi chorégraphique entre les mouvements de caméra et les positions des acteurs qui s’évaporaient lors d’un furtif hors champ. C’était assez ludique aussi, les acteurs devant se cacher en un temps record, sans laisser la moindre trace autour. »
« En ce qui concerne le reste du découpage, ayant la chance assez rare sur un film de pouvoir passer beaucoup de temps sur le décor principal avant le tournage, nous avons pu travailler le découpage sur place mais aussi faire des répétitions avec les actrices et essayer, en amont, certaines idées de mise en scène. Nous pouvions trouver de nouvelles directions grâce au lieu en utilisant les perspectives, les profondeurs ou encore les miroirs présents en nombre dans la maison.
Nous avons ainsi fait un découpage précis en amont mais nous aimons aussi chercher en tournant, expérimenter des choses, ajouter un mouvement, lier plusieurs plans qui n’étaient pas prévus. Leyla affectionne particulièrement cette idée de faire durer les plans au maximum. Ce n’est pas un culte du plan-séquence, mais tout simplement l’envie de pousser chaque prise autant que l’on peut, rendant l’ensemble le plus organique possible. Pour cela, nous avons beaucoup plus utilisé le zoom ici que dans les précédents films de Leyla. Il s’est naturellement associé, par exemple, aux images mentales de Lilia, nourrissant leur côté irréel.
Certains plans étaient tout de même conçus dès le départ en plan-séquence. Comme l’arrivée dans la maison que nous avons tournée au Steadicam. Il s’agissait de découvrir cette maison, en temps réel. Et de parcourir ainsi l’espace, à la rencontre des trois femmes qui l’habitent. »
En lumière, le directeur de la photographie a tout d’abord essayé de tirer parti des ambiances naturelles. « Comme je l’évoquais, nous voulions cette atmosphère claire-obscur ainsi que ces lumières mouvantes qui définissaient pour nous cette maison. Mais parvenir à les fixer étaient une vraie difficulté. D’autant plus, que nous avions un soleil qui jouait à cache-cache en permanence. Il a donc fallu couper le soleil naturel, tout en ré-éclairant depuis l’extérieur des fenêtres. J’ai utilisé des 9 kW Cinepar sur nacelle. Et il a fallu contre-balancer à l’intérieur, ce qui a été facilité par la grande hauteur sous plafond de la maison. Nous avons installé un grill technique sur lequel nous avons pu placer des sources LED soft rediffusées par des grandes toiles. Ce qui nous a permis d’obtenir une base d’ambiance douce à l’intérieur. Pour recréer les petites tâches de lumière ou accidents de lumière sur les murs, nous placions des réflecteurs type Light Bridge ou miroirs depuis l’extérieur en reprenant le soleil, ce qui n’était pas toujours évident pour tenir les raccords.
Il y a de vraies particularités à tourner dans une ville où le soleil tape fort et où les façades des maisons sont très blanches. Par exemple, au départ, je voulais tourner dans les pièces quand le soleil n’y entrait pas, pour garder une maîtrise et les raccords. Mais j’ai dû changer mon fusil d’épaule car j’ai découvert qu’il éclairait alors les façades d’en face et cela agissait comme de puissants réflecteurs, inondant les pièces de lumière réfléchie et brûlant les découvertes. C’était finalement plus simple de tourner avec un soleil entrant en direct, quitte à le couper avec des casquettes au-dessus des fenêtres. »
Questionné sur ses choix d’optiques et de caméra, Sébastien Goepfert confie : « Vu la relative étroitesse des pièces de la maison, et le nombre de personnages conséquent, j’ai tout de suite pensé qu’un capteur Full Frame serait le bienvenu pour ce film. Ça me permettrait d’allonger un peu les focales comparé à du Super 35, tout en conservant un champ suffisamment large. J’ai choisi de partir avec l’Alexa Mini LF car c’est une caméra avec laquelle j’ai l’habitude de tourner et qui offre une belle dynamique notamment dans les hautes lumière. Après quelques essais chez notre loueur Panavision, en filmant l’actrice principale qui a gentiment accepté de se prêter à l’exercice, mon choix s’est arrêté sur la série Panaspeed que je trouvais particulièrement avantageuse pour le rendu des peaux, et des contrastes. Utilisée aux alentours d’une ouverture de 2 en nuit, tandis que les jours étaient plutôt tournés entre 4 et 5,6 pour garder si possible tous les comédiens présents dans la profondeur de champ, et donner au lieu plus de présence. Associées à la série fixe, nous avons pris également un zoom Pana Série 70 FF 28-80 mm et un zoom Primo S35 24-275 mm pour sa grande plage de zoom. »
Parmi les incursions dans le passé, néanmoins une séquence marque la narration par son originalité. C’est celle des photos de famille prises pendant le mariage de son oncle que découvre Lilia. « Cette séquence », explique Sébastien Goepfert, « était présente dès les premières versions du scénario. Elle commence comme un album de photos de famille qui surgissent mais la particularité, c’est qu’elle se transforme en une vraie scène qui raconte une petite histoire. C’est une séquence un peu inspirée de La Jetée, de Chris Marker (1962).
Avec Leyla, nous sentions que c’était une idée assez originale, expérimentale certes, mais qui valait le coup d’être tentée. Et la productrice nous a suivis. Pour la mettre en place, on s’est dit qu’il fallait utiliser de l’argentique pour vraiment retrouver le look des photos de famille des années 1980. Notre choix s’est porté sur des appareils jetables, avec flash intégré. Mais c’était un peu risqué, on n’avait vraiment aucune garantie sur le rendu ni même sur le cadre. Nous avions donc anticipé la présence d’un Canon 5D numérique en complément, équipé d’un flash, que nous avions également testé en prépa. Il nous a beaucoup servi pour les moments de jeu : pour mieux contrôler la justesse des regards, et d’être sûr du bon fonctionnement de la scène dans les parties narratives.
Le tournage de cette scène était assez déroutant au début. Car il y avait beaucoup de figurants, en costumes de mariage années 1980, de la déco, une reconstitution… Et tout ça n’allait pas être filmé mais photographié en mode rafales dans plusieurs lieux ! Plusieurs techniciens perdaient leur repères de tournage. Petit à petit, nous avons trouvé un nouveau mode de fonctionnement, le son enregistrait ces scènes de manière autonomes par exemple. C’était une expérience passionnante dont le résultat me semble retranscrire une certaine nostalgie. Je crois que la scène vient saisir le spectateur de manière assez particulière. »
(Propos recueillis par François Reumont pour l’AFC)
À voix basse
Réalisation : Leyla Bouzid
Direction de la photographie : Sébastien Goepfert
Décors : Meriem Ben Romdhane
Costumes : Randa Khedher
Son : Aymen Laabidi
Montage : Lilian Corbeille
Musique : Yom
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