Le directeur de la photographie Stéphane Fontaine, AFC, parle de son travail sur "Elle", de Paul Verhoeven

Vu dans "Elle"

par Stéphane Fontaine

Dix ans après Black Book, son dernier film au cinéma, Paul Verhoeven vient tourner en France, dans la langue de Molière (qu’il parle couramment), et propose un thriller adapté de Philippe Djian dont Isabelle Huppert est le personnage central. Une plongée perverse et ludique dans la bourgeoisie urbaine qui n’est pas sans rappeler les thèmes abordés lors de ses premiers films. Aux commandes de l’image, c’est Stéphane Fontaine, AFC, qui a eu la chance d’être choisi par le réalisateur, succédant à son côté à des légendes de l’image de film comme Jan de Bont (Turkish Delight, Basic Instinct) ou Jost Vacano (Robocop, Starship Troopers). (FR)

Michèle fait partie de ces femmes que rien ne semble atteindre. À la tête d’une grande entreprise de jeux vidéo, elle gère ses affaires comme sa vie sentimentale : d’une main de fer. Sa vie bascule lorsqu’elle est agressée chez elle par un mystérieux inconnu. Inébranlable, Michèle se met à le traquer en retour. Un jeu étrange s’installe alors entre eux. Un jeu qui, à tout instant, peut dégénérer.
Avec Isabelle Hupert, Laurent Lafitte.

Paul Verhoeven et Isabelle Huppert sur le tournage de "Elle"
DR

Paul V
Stéphane Fontaine : J’adore ses premiers films comme Turkish Delight ou Spetters et j’ai un faible pour Showgirls. C’était forcément très intimidant et excitant de se retrouver sur un film avec lui et Isabelle Huppert. La barre était très haute !
Dès les premières discussions, il a tout de suite affirmé qu’il voulait tourner en numérique, à deux caméras. Paul Verhoeven n’avait pas tourné de long métrage depuis Black Book, alors en argentique.
Entre-temps il avait eu l’occasion de s’initier au numérique sur un projet de Web série néerlandaise tournée en 2011 (Tricked) qui reposait sur une sorte d’interactivité entre les spectateurs et le réalisateur. L’idée étant que le public puisse proposer des suites possibles à une histoire originale de quatre minutes. Je crois que ce projet, tourné également avec deux caméras, lui a permis de goûter à une certaine liberté dans la fabrication, une rapidité (qu’il adore !) sur le plateau, et puis bien sûr la possibilité d’explorer à fond le travail des comédiens.

Le projet Elle a été pour lui l’occasion de poursuivre cette démarche et de retrouver d’une certaine manière la liberté, la souplesse qu’il avait pu connaître au début de sa carrière. En un mot oublier peut-être un peu la lourdeur de production et des effets spéciaux du Hollywood des années 1980...
Reste tout de même qu’il a dû s’adapter à un plan de travail plus court que ce qu’il a pu connaître, et aussi à des journées plus légères que celles que l’on fait traditionnellement aux États-Unis. J’ai senti en tout cas de sa part un engagement extraordinaire sur ce projet, avec énormément d’enthousiasme, il a entre autre tenu à faire un stage intensif de français pour pouvoir diriger ses comédiens et communiquer avec l’ensemble de l’équipe.

Deux caméras
SF : Personnellement, je ne suis pas un grand amateur du tournage à deux caméras. Pas tant pour une question de lumière, contrairement à beaucoup d’opérateurs, que pour une question de cadre. Le risque étant de faire deux cadres "moyens" plutôt qu’un seul "bon".
Sur ce film, tout s’est passé très simplement à ce sujet. Mathieu le Bothlan, qui fut longtemps mon assistant, s’est chargé de cadrer la deuxième caméra. Le fait qu’on se connaisse bien a permis d’aller très vite et de trouver rapidement des solutions. Les caméras étaient parfois dans le même axe, avec des valeurs différentes, d’autres fois chaque caméra couvrait une partie différente du décor ou de l’action. Tout ou presque est filmé à l’épaule, même les plans fixes, souvent en contre-plongée à cause de la présence de comédiens très grands (comme Laurent Lafitte ou Jonas Bloquet) avec souvent des focales larges.
C’est la première fois que j’utilise autant de projecteurs LED sur un plateau, pour exploiter le petit espace laissé par le format 2,39. Ma liste lumière était composée essentiellement de SL1 Lumière, et de panneaux et bandes de LED Litegear qui étaient disposés dans les quelques recoins non filmés.

Open Space
SF : Paul est extrêmement précis dans ses demandes. Le choix de la maison du personnage de Michelle (Isabelle Huppert) a donc été crucial pour nous. Le scénario et le film regorgent de situations très précises où la circulation des comédiens devait pouvoir se faire sans coupe au montage, et où la narration et les relations entre les personnages dictent absolument la topographie des lieux.
Par exemple, il y a toute la partie avant de la maison, avec la vue sur la rue, et le pavillon des voisins en face. On a aussi le jardin arrière, avec l’ouverture sur la cuisine, et le salon qui a une importance dans la scène d’ouverture, et beaucoup de séquences nocturnes comme celle du dénouement.

Et puis il y a comme une sorte de déclinaison de la maison par rapport au lieu de travail de Michelle, qui fonctionne comme un open-space, avec son grand espace à la fois ouvert et structuré. Vu toutes ces contraintes, on pourrait imaginer qu’un tournage en studio s’imposait. Pourtant, on a réussi à trouver le décor naturel idéal, à Saint-Germain-en-Laye.
Tout a été fait là-bas, pour de vrai. Et la seule petite tricherie a été de littéralement couvrir par une structure occultante le jardin de la maison, de façon à ne pas bouleverser le plan de travail de jour pour toutes les séquences nocturnes avec découverte. Autrement les choix de tonalité sur les murs, la palette des couleurs utilisée par le chef décorateur Laurent Ott, ont permis de faire ressortir la carnation assez pâle d’Isabelle Huppert.

Certains me disent que l’intérieur fait un peu new-yorkais... Peut-être est-ce lié au fait que le projet a longtemps été envisagé comme un film tourné aux USA. D’ailleurs, le film en conserve quelques traces, comme le personnage interprété par Virginie Effira, très catholique traditionaliste, les grâces qu’elle prononce avant le repas ou l’installation de la crèche grandeur nature dans le jardin de sa maison.

Le viol
SF : La séquence du viol de Michelle a demandé beaucoup de préparation. Ça a commencé par des discussions entre Paul, son assistant, le cascadeur et moi-même pour régler la chorégraphie. Ensuite tout a été story-boardé très précisément. À ce sujet, Paul dessine avec beaucoup de facilité. Il passe son temps en préparation à faire des croquis de toute nature, qui sont ensuite transmis au story-boarder et qui nous servent sur le plateau.
Bien que la majeure partie du film ait été tournée le plus possible dans l’ordre chronologique, cette séquence (et les autres cascades) ont été reportées un petit peu plus loin dans le plan de travail, afin de mettre tout le monde en confiance, et surtout, pour Isabelle Huppert de mieux rentrer dans son personnage. Je ne garde pas un souvenir très compliqué de ces séquences, à part celle du dénouement, qui se déroule de nuit, et pour laquelle quasiment tout le plafond était dans le champ.
Toute la lumière vient alors de l’extérieur, des projecteurs Fresnel tungstène filtrés un peu par les voilages. Seuls quelques petits ajouts à la face permettant de lire les visages, tout en gardant le mystère et la pudeur nécessaires. Des sources "classiques" que j’utilise assez peu et qui convenaient pour cette ambiance un peu plus stylisée que le reste du film.

Isabelle H
SF : Isabelle Huppert est connue pour être très généreuse de son talent. Son investissement total sur le film pousse chacun à donner le meilleur de soi. Elle possède en outre beaucoup d’humour, chose que Paul Verhoeven a parfaitement su exploiter.

Douceur
SF : A chaque nouveau tournage je me pose cette question : « Est-ce que la photographie du film doit ressembler au propos ou aux situations décrites ? » Et à chaque fois l’option du contrepoint visuel d’une image plutôt douce pour un film dur ou lumière très contraste pour un film très joyeux est étudiée. Sur ce film, le choix d’une image très douce s’est imposé dès le départ, pour éviter de surligner toute la violence des situations.
C’est la première fois que je diffuse autant à la prise de vues ! J’ai fait des essais en situation (dans le décor de la société de jeux vidéo), l’offre en filtres de diffusion et de contraste étant pléthorique. Finalement j’ai abouti à une combinaison de plusieurs filtres utilisés en permanence sur la série Leica Summicron du tournage. Une base de Hollywood Black Magic 1/4 et de Classic Black Soft, avec en plus parfois un Mitchell A ou B.

Le flash-back des années 1970
SF : Il est inspiré d’archives de l’INA. Les bandes vidéo ont mal vieilli. Les couleurs sont parties dans des choses complètement bizarres, il y a des rémanences de hautes lumières des caméras à tubes. Il y avait aussi beaucoup d’actualités tournées en 16 mm inversible, contrasté et granuleux.
Pour émuler ce "look", on a réglé la caméra RED Dragon utilisée pour le reste du tournage en 3K et à 2 000 ISO. Cette combinaison nous a permis de tordre l’image et d’arriver à cette granularité si forte à l’écran.

(Propos recueillis par François Reumont pour l’AFC)

Elle
Décors : Laurent Ott
Son : Jean-Paul Mugel
Montage : Job Ter Burg
Mixage : Cyril Holtz