Lettre à Jacques Perrin

Par Thierry Machado, AFC

par Thierry Machado Contre-Champ AFC n°332

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Jacques,
Trente-cinq années d’échanges ont du mal à se résumer en quelques lignes. Ce que je sais, c’est que tu avais une relation particulière avec chacun de nous, c’était ta force. Tu as pu soulever une armée de cinéastes pour partir à la conquête de tes folies, nous faire croire que rien d’autre n’avait plus d’importance que le cinéma et que seule la poésie donnait du sens à la vie.

Tu détestais que l’on dise « je », il n’y avait que le « nous », l’idée du collectif encore et toujours.
Faut-il écrire ici ton charme ? Tes mots à peine chuchotés, tes regards bienveillants ? Tes silences ?
Ou mettre un coup de canif sur cette image trop parfaite pour être vraie et avouer nos désaccords, nos incompréhensions, nos ras-le-bol ? L’envie de t’envoyer paître avant que tu ne le fasses toi ? Et tu ne t’en n’es pas privé !
Oui tu étais tout cela, bien installé au cœur de tes contradictions. Mais c’est pour cela que je t’ai tant aimé.

Nous n’avons jamais été tes fils, mais des compagnons de routes, des camarades, sur qui tu pouvais compter.
Et puis grâce à toi, Jacques, oui bien grâce à toi, nous avons vécu le merveilleux, celui qui donne envie de prendre l’autre dans les bras et lui dire merci. Merci pour tout, pour rien, pour si peu...

Thierry Machado, en montgolfière, sur le tournage du "Peuple migrateur"
Thierry Machado, en montgolfière, sur le tournage du "Peuple migrateur"
Thierry Machado, sur le tournage du "Peuple migrateur"
Thierry Machado, sur le tournage du "Peuple migrateur"

Merci Jacques, tu vois j’en chiale en écrivant ces mots, j’en chiale de rage, de tristesse, de joie ! Putain qu’on a eu de la chance de te croiser, qu’on a eu de la chance de se battre à tes côté pour un cinéma si particulier, pour le cinéma tout simplement... J’entends encore les producteurs me dire : « Tu n’es pas chez Perrin ! » Non effectivement j’ai été si souvent malheureux ailleurs.
Tu as laissé beaucoup de tristesse ici mais que ta sortie a été belle, accompagné par les pas lents de la légion et de la marine tu t’en es allé. Quel plan de fin !
Tu aimais dire qu’un film était une promesse... Je t’en fais une… Non ! (je t’entends déjà râler)... Nous t’en faisons une, celle de continuer. Et nous prolongerons ce "souffle" au bout de nos forces avec l’espoir que d’autres reprennent nos respirations.

Jacques Perrin and Thierry Machado at Stanford University for the film "The Photographer"
Jacques Perrin and Thierry Machado at Stanford University for the film "The Photographer"

Tu vois je devais parler de toi, je n’ai sans doute pas réussi mais tu seras dans chacune de mes images... Comme tu seras toujours présent en chacun de NOUS.

Je suis pas pressé de te retrouver alors je ne te dirai pas « à très vite ».

Mais promis j’emmènerai avec moi le Caméflex. Tu l’as oublié !!!

Thierry

En vignette de cet article, Jacques Perrin, à gauche, Thierry Machado, au centre, et Vincent Blasco, sur un tournage en Islande - Photo Mathieu Simonet