Mon Festival de Cannes 2021

Par Laurent Dailland, AFC
Le Festival de Cannes 2021 a été pour moi un évènement exceptionnel. Moi qui n’y étais jamais vraiment allé, la même année je me retrouve membre du Jury de la Caméra d’or, un film que j’ai éclairé, Aline, est en Sélection officielle Hors compétition, Agnès Godard reçoit le Prix Angénieux.

La Caméra d’or :
Les membres du Jury 2021 sont : Mélanie Thierry (actrice et présidente), Audrey Abiven (directrice de Tri-Track), Eric Caravaca (acteur et réalisateur), Romain Cogitore (réalisateur), Pierre-Simon Gutman (critique de cinéma et rédacteur en chef adjoint de L’Avant-Scène Cinéma) et votre serviteur AFC.

Le jury de la Caméra d’or 2021
Le jury de la Caméra d’or 2021
De g. à d. : Laurent Dailland, Pierre-Simon Gutman, Eric Caravaca, Mélanie Thierry, Romain Cogitore et Audrey Abiven

Pierre-Simon Gutman : Est-ce que tu savais à quoi tu t’attendais en tant que membre du Jury de la Caméra d’or ?
Laurent Dailland : Non pas du tout, je savais juste que les membres de l’AFC qui m’ont précédé avaient toutes et tous parlé d’une expérience formidable et… qu’il me fallait un smoking…
Je découvre donc qu’il y a tous les premiers films de toutes les sélections à voir, soit un total de 31 projections. Je me trouvais pour la première fois face à un marathon de cinéma. Certains membres du jury avaient déjà eu des expériences similaires mais moi, c’était la toute première fois.
Et j’ai compris dès le "brief" de départ avec les responsables de la Caméra d’or : Stéphane Letellier, Olivier Gautron et le grand Manitou, Thierry Frémaux, que l’enjeu de la Caméra d’or avec son prix unique est primordial pour les réalisatrices et réalisateurs des 31 films. Un vainqueur et 30 déçus. L’enjeu est de taille, l’investissement doit être sans faille.

P-S G : Il ne faut pas seulement choisir un bon film, mais déceler quelqu’un qui sera un cinéaste avec une grande carrière. Comment as-tu géré cette démarche ?
LD : En gros tu me demandes la différence entre un spectateur et un membre de jury. Lors des premiers échanges avec les autres jurés pour définir notre tâche, la méthode de travail, le planning des discussions, très vite, la gravité de ce prix unique nous a sauté aux yeux, et je crois que notre présidente Mélanie Thierry (depuis ce festival, je rêve de tourner avec elle !!!) a trouvé le mot juste : « Il ne faut pas seulement trouver le bon film, il nous faut trouver la personne dont on aura super envie de voir le deuxième film… et les suivants ! ». Ce Prix annoncera peut-être la naissance d’un ou d’une cinéaste.

P-S G : Avec ton bagage technique et artistique, qu’est-ce que tu cherches ou plutôt qu’est-ce que tu ressens en premier pour voir la patte d’un cinéaste ?
LD : C’est délicat. Quand je vois un film, j’ai juste envie d’être un spectateur lambda et ce n’est pas si simple. Ce serait facile de répondre qu’un film qui me séduit est celui qui me fait oublier la technique ou plutôt la fabrication. Cependant en tant que juré, quand je ressens un "bémol" technique, cela me fait sortir du propos et je peste. Pour moi, le "marqueur" d’un futur cinéaste, c’est qu’il sait filmer ou qu’il le découvre pendant le tournage de son premier film. En tout cas quelqu’un qui délivre un style. Pour que j’oublie la fabrication, et que je me laisse embarquer, il faut qu’à minima elle soit correcte.
Mais pour ne pas être réducteur, si un film a une fabrication très limite mais un style assumé, je peux être séduit aussi.
Je cherche un trait de cinéaste.
Avec l’expression "premier film" il pourrait y avoir un faux synonyme : nouveau film. Voilà, je crois que je cherche aussi quelque chose de novateur.
Après tout, une histoire filmée doit laisser une impression au sens propre et au sens figuré.

P-S G : Est-ce que tu as conscience que ce que tu as vu pendant les projections de la Caméra d’or, c’est ce qui se fait de mieux au monde pour un premier film, un flash de l’état du jeune cinéma mondial ?
LD : Si c’est vraiment la manne des premiers films mondiaux, on s’aperçoit que dans le cinéma mondial, il y a toutes les qualités. Il y a des films qui m’ont totalement déplu, d’autres que j’ai trouvé extrêmement communs, à se demander s’ils étaient ici à leur place. Des films consensuels, sans signature, normés, sans aucun esprit de mise en scène, il y en a eu un peu trop. Cela m’a attristé. Trop de films "corrects". Investi par ma fonction de juré, je m’attendais à voir plus d’oeuvres qui m’emmènent.
Attention je ne nie pas le travail fourni ou l’enthousiasme de la première création de tous ces films.
Évidemment d’autres films nous ont séduits, surpris et ont suscité de magnifiques débats parfois contradictoires… Passionnant ! C’est pourquoi je me suis battu pour les films qui sortaient du lot, même avec des défauts.

P-S G : Alors, quel est le film qui t’a le plus surpris, ou quels sont les films qui t’ont le plus surpris ? Nous sommes longtemps après la désignation du lauréat, donc tu peux te sentir libre de parole.
LD : Bon, c’est sûr, j’ai eu des coups de cœur, des vrais, pour n’en citer que quelques-uns sans ordre de préférence.
Hit the Road, de Panah Panahi (le fils de…) : Mon expérience du tournage, de la fabrication fait que quand je regarde un film, j’en comprends les moyens… Et là, l’intelligence du cinéaste en herbe fait qu’il a su utiliser son modeste budget, pour faire quelque chose de très particulier et très unique qui colle à la peau de son sujet. Et d’ailleurs je suis persuadé que son prochain film ne ressemblera pas du tout à celui-ci. Et en dehors du budget on se doute qu’il a vraisemblablement tourné son film très confidentiellement, peut-être même est-il assigné à résidence comme son père. Je me suis fait embarquer, c’est brillant et très fort.

Olga : Au regard de l’actualité ukrainienne, c’est plus difficile d’en parler puisque l’histoire se déroule pendant la révolution orange. Mais là, ce qui m’a séduit, c’est le couple réalisateur-opérateur. Le choix très assumé du format 1,50. Encore une fois, comme c’est souvent le cas dans les premiers films, un budget modeste, et malgré cela une image remarquable (Lucie Baudinaud). Étant très sensible à la complicité réalisateur /directeur de la photographie, j’ai tout de suite vu que la faiblesse budgétaire était devenue une force créatrice.

Murina : C’est le film que le jury a désigné pour recevoir la Caméra d’or. Un film d’une maîtrise remarquable, l’image d’Hélène Louvart est d’une justesse exemplaire. Bien sûr, c’est sans doute un film plus "confortable" budgétairement parlant, quoique… La réalisatrice n’est jamais tombée dans les pièges complaisants. La sobriété sur tout vous interpelle, la retenue sur tout vous envoûte. Comment te dire, je me suis senti pour la première fois de ma vie dans la peau d’une jeune fille de 16 ans !
Admirable !
Une petite pensée pour la réalisatrice Antoneta Alamat Kusjanović, qui a traversé le Festival très très enceinte et qui, repartie en urgence dans son pays, a accouché et reçu la Caméra d’or le même jour.

Antoneta Alamat Kusjanović
Antoneta Alamat Kusjanović

Pour citer encore une fois ce qui nous a animés au cours des projections de ces 31 films, c’est la consigne de notre présidente Mélanie Thierry : « Désigner la ou le cinéaste dont on voudra voir le prochain ! »
Je n’ai parlé ici que de trois films parmi tant d’autres et je veux remercier notre jury (dont tu fais partie) pour la qualité de nos discussions et la rigueur de nos positions. Les débats ont été passionnants et chaque film qui nous a séduits, a eu sa chance jusqu’au bout.

P-S G : Avant de parler d’Aline à Cannes, redis-moi ce qu’est le prix Angénieux qu’a reçu cette année Agnès Godard.
LD : Angénieux est un fabricant français légendaire d’objectifs et de zooms. Chaque année, ce prix est remis à un directeur de la photographie pour ce qu’il a apporté au cinéma tout au long de sa carrière. Pour moi, ce n’est pas simplement un hommage, c’est un remerciement. La preuve, ce prix est vraiment concret, il s’agit d’un zoom star des usines Angénieux gravé au nom du récipiendaire, une invitation à poursuivre la magnifique tâche de faiseur d’image. Avec Agnès, on sait que ce zoom rejoindra très vite une caméra !
Cette année nous étions une poignée de directrices et directeurs de la photographie à entourer Agnès Godard sur le tapis rouge et à la soirée organisée par Angénieux. Un moment très émouvant pour Agnès et pour tous ceux qui apprécient son travail exceptionnel sur tellement de films. Une très belle personne.

P-S G : Dis-moi, cela fait beaucoup de "montées des marches" ! Et encore une fois pour la grande soirée de mi-festival avec la projection de Aline, le film de Valérie Lemercier. Tu étais membre d’un jury et en même temps tu avais un film en sélection officielle hors compétition.
LD : Cela m’a fait du bien de sortir de la bulle "juré" avec ce moment très important pour moi puisque c’était la première fois que j’assistais à la projection d’un film dont j’avais fait l’image dans la mythique et immense salle Lumière du Festival de Cannes. L’angoisse d’un agrandissement aussi grand de mon travail devant quelques 2 500 spectateurs avait été évacuée par un test de projection in situ la nuit précédente. Il n’empêche que je n’en menais pas large. J’avais envie que cette audience si particulière de Cannes aime le film. Pour le travail de tout le monde et surtout celui de Valérie.

À la fin ce cette projection, pendant les ovations et le triomphe de Valérie et de ses acteurs québécois, je me suis fait submerger par un sentiment assez égocentrique : mon parcours. J’étais là, derrière Valérie, les applaudissements duraient, duraient et je me suis vu au volant d’une 504 break quand j’étais chauffeur-électro pour les reportages du magazine "Aujourd’hui Madame", un sentiment d’accomplissement avec un grand film dans l’amphithéâtre Lumière, film dont je suis très fier en revoyant ce que j’ai pu lui apporter par l’image. L’impression d’une finalité. C’était à la fois très agréable et un petit peu triste…

P-S G : Qu’est ce que tu garderas du Festival de Cannes 2021 ?
LD : Une expérience incroyable. Cannes 2021, c’était mon année avec quatre raisons majeures.
- Être membre d’un jury aussi important que celui de la Caméra d’or

- Les montées des marches, parce que c’est quand même un sacré truc !

- La projection d’Aline dans l’amphithéâtre Lumière devant 2 500 personnes

- Le prix d’Agnès Godard.

Et je n’oublierais pas non plus, la recherche d’un smoking (merci Catherine Leterrier et Berluti), les exfiltrations des salles de projections par Olivier et Stéphane pour que l’équipe des films sélectionnés ne voient pas nos expressions, la panique lors de la première montée officielle des marches (avec une musique de La Cité de la peur)


https://vimeo.com/704871313

La bienveillance de tout le monde pour les jurés et d’autres émotions plus personnelles comme celle de tenir la main de ma présidente devant les photographes…

Bref, il faut que je continue de faire des beaux films pour revenir, parce que la Caméra d’or, ce n’est qu’une fois.

P-S G : Cannes 2021, c’était un achèvement, mais avec tous les films que tu as vus, c’est une manière de te ressourcer de repartir avec de nouvelles bases ?
LD : C’est une belle idée ! Depuis la fin du festival j’ai beaucoup repensé à tout cela, aux quelques 50 films que j’ai tournés et plus particulièrement aux premiers films. J’ai envie ici de les citer :
- Le Goût des autres, d’Agnès Jaouï
- Aram, de Robert Kechichian
- Trahir, de Radu Mihaileanu
- La Cité de la peur, d’Alain Berebérian
- Didier, d’Alain Chabat
- Les Deux mondes, de Daniel Cohen
- La Personne aux deux personnes, de Nicolas & Bruno
- Sans laisser de traces, de Grégoire Vigneron
- Jamais le premier soir, de Mélissa Drigeard
- Papa ou maman, de Martin Bourboulon
En espérant n’oublier personne…

Je crois que d’avoir vu autant de premiers films avec leurs qualités et leurs défauts, cela m’a donné assurément l’envie de continuer à en tourner. C’est là que je peux encore apprendre.

Propos recueillis par Pierre-Simon Gutman (L’Avant-Scène Cinéma)

Pierre-Simon Gutman
Pierre-Simon Gutman