Tribune

Pour un groupe de réflexion sur le changement de la façon de produire en France

Par Marc Galerne, K5600 Lighting

La Lettre AFC n°317

Il y a six mois, j’ai publié un article dans la Lettre de l’AFC afin d’alerter sur les dangereuses dérives de la Production Cinématographique en temps de COVID. Certains se sont manifestés autour de l’idée de créer un groupe de réflexion afin d’initier un changement profond dans la façon de fabriquer de l’image dans des conditions vertueuses pour l’industrie.

De six signataires au départ, nous sommes maintenant près de quarante, incluant les associations professionnelles ADC, ADIT, AFC, AFCCA, AFR, AFSI, AFTP, CLM, CTOP, Les Scriptes Associés, l’Union des Chefs Opérateurs, mais aussi les sociétés Aaton Transvidéo, Arri France, K5600 Lighting, Key Lite, LoumaSystems, Ruby Light, RVZ, TSF, ainsi que des ouvriers et techniciens.
Pour l’instant rien n’a été concrètement réalisé dans la mesure où une représentativité la plus large possible était nécessaire afin de pouvoir entamer un véritable tour d’horizon. Nous arrivons bientôt à ce niveau.

J’appelle aujourd’hui les associations et les sociétés qui ne se sont pas encore manifestées de le faire. Cela n’engage en rien si ce n’est de réfléchir sur les moyens d’apporter un changement radical dans la façon dont on produit en France aujourd’hui.

La situation
Les moyens de productions ont subi une forte baisse mais les ambitions restent les mêmes. La position des prestataires et des personnels est difficile car souvent en proie à des chantages, déguisés… ou pas.
Nous savons tous qu’il y a des pratiques parfois critiquables pour profiter des aides du CNC, en cela peut-être faut-il commencer à se pencher sur la réforme d’un système qui entraine toute une profession vers le bas.
Le CNC a mis en place (et c’est très bien) des aides pour le financement de premiers films et de films d’auteurs, créant sans le vouloir une tendance destructrice pour le métier : la fuite en avant.
En incitant à trop produire, on met sur le marché des films qui ne sont que des prétextes à l’enrichissement de quelques producteurs dès le financement. Ces derniers n’ont aucun intérêt pour la vie future du film, prenant les forfaits les moins chers dans les sociétés d’archivage numérique, ne passant par cette dépense supplémentaire uniquement parce que le CNC l’exige.

Le nombre croissant de films mal financés, et disons-le, souvent de mauvaise qualité, a deux effets néfastes :
- En sollicitant des efforts incessants et indécents des prestataires et personnels, c’est l’ensemble de la chaine de fabrication qui se paupérise. Les personnels expérimentés quittent le métier, bien souvent mis au rencard car trop râleurs (oser insister pour sa liste de matériel ou le nombre de personnes nécessaires).
Les prestataires ne renouvellent que peu le matériel, proposant de vieux appareils à la limite de l’usure.
- Un surnombre de ces films pas "rentables" a pour effet de faire fuir les investisseurs privés. L’exception culturelle et l’art sont importants mais ce sont les succès qui remplissent les salles (et les caisses du CNC) et qui attirent les investisseurs. Les premiers films ne peuvent pas être la majorité d’une production nationale.

Un groupe de réflexion, pour quoi faire ?
L’idée est de réunir des professionnels pour évoquer, suggérer et réfléchir ensemble à des pistes afin de faire face aux difficultés grandissantes du secteur sans pour autant sacrifier la qualité des œuvres, les talents, la passion et les revenus des hommes et femmes et des "industries" qui permettent au cinéma de se faire et d’exister.
Un groupe de réflexion dont la finalité est de présenter un Manifeste du bon sens et de l’intégrité de la Production Audiovisuelle.
Ce Manifeste est à destination des acteurs de la profession : syndicats de producteurs, de réalisateurs, des différentes associations professionnelles, mais aussi du CNC.

Pas de politique, pas de polémique
Aucune motivation politique, mais juste l’envie de sauvegarder un métier formidable et de retrouver La Magie du Cinéma dans des conditions respectueuses pour tous.
Pas de critiques, nous connaissons tous les causes de notre malaise et pouvons sans doute pointer du doigt les uns ou les autres. Préférons encourager les producteurs responsables et passionnés. Écrivons une nouvelle page, celle de l’APRÈS COVID parce celle d’AVANT nous menait déjà à la catastrophe.
Toutes celles et ceux avec qui nous avons parlé sont convaincu(e)s que les vraies économies de budget se font à l’écriture, en préparation, et surtout sur la base d’une concertation entre professionnels.

Quelques pistes (à titre d’exemple)
Les aides du CNC :
- Des formations obligatoires pour les producteurs et les réalisateurs afin d’obtenir des aides financières. But : comprendre chaque poste (image, déco, costumes…) pour mieux percevoir où sont les vraies économies : le vrai coût des rushes interminables, l’indécision de la mise en scène, du manque de découpage (l’intuition et l’inspiration sont gratuites à l’écriture mais chères sur un plateau de tournage).
- Des limitations dans le nombre de projets en Annexe 3. A l’opposé, mettre en place un LABEL valorisant pour les productions qui font preuve de respect pour les gens, les prestataires et leurs films.
- Les aides pour les industries techniques n’auraient aucune raison d’être si les prestations et, par conséquent, si les produits étaient payés à leur juste valeur. Cette manne financière pourrait être destinée en aides à la promotion des films ayant profité du Label susnommé.
- Des limitations du nombre de scénarii présentés par société, et par an.
- Validation par des Directeurs de Production en amont du respect des prix du marché pour les films aidés aussi bien pour le personnel que les prestations. Audit systématique en fin de tournage pour vérifier l’utilisation totale du budget.
- Le CNC ne veut pas être un contrôleur, ce que j’apprécie, mais il cautionne en quelque sorte les projets et génère d’autres aides publiques, régionales, par exemple. A partir du moment où les fonds sont publics, le CNC est en droit d’avoir des exigences de bonne conduite.

Côté Productions
- Faut-il fermer les yeux sur les agissements d’une minorité qui salit l’image de l’ensemble des producteurs ? Certains producteurs "font" leur argent sur le montage financier du projet. Aides CNC et régionales font 100 % du financement et le bonus est l’économie que l’on pratique en étranglant les coûts. Voir l’article* édifiant d’un scénariste sur le site Siritz.com.

Mais aussi...
- Reconnaissance de l’expérience et de l’ancienneté. Un technicien qui a travaillé 20 ans pour 50 sociétés de productions différentes et 80 tournages a autant, voire plus d’expérience que quelqu’un qui travaille dans la même société depuis 20 ans. Pourquoi doit-il négocier son salaire sur chaque film ?
- Le membre d’une association de technicien par parrainage a fait ses preuves auprès de ses pairs. Ces quelques lettres accolées derrière son nom ont une valeur pour le producteur : elles donnent une crédibilité accrue au projet qui aide aux financements (chaines,
CNC..) mais aussi à convaincre d’autres techniciens, des prestataires et des comédiens.
- Est-il normal de rétribuer un Directeur de production aux économies qu’il fait sur le budget initial ? Si l’on revendique l’Art et la Culture, il faut être cohérent.

Cette liste demande à être complétée par vous, associations,
prestataires, techniciens et producteurs, fabricants et revendeurs…

Merci de me préciser par e-mail si vous êtes d’accord pour faire partie de ce groupe et si vous souhaitez rester anonyme (pour l’extérieur) ou si vous êtes d’accord pour figurer dans la liste des participants.

* Voir l’article "Un scénariste met les pieds dans le plat" dénonçant l’écosystème de notre cinéma et audiovisuel.