RED Epic Dragon, retour d’expérience

Par Vincent Mathias, AFC

par Vincent Mathias La Lettre AFC n°259

J’ai eu l’occasion de tourner deux films cette année avec une RED Epic Dragon et je souhaite partager quelques informations et retours d’expérience, au risque d’enfoncer des portes ouvertes.

Tournage du film L’Etudiante et Monsieur Henri, d’Ivan Calbérac
Nous avons fait des essais comparatifs entre l’Alexa XT en RAW et l’Epic Dragon (4,5K compression 4:1), essentiellement en condition d’intérieur jour. Les deux caméras à 800 ISO. L’objectif de ces essais était de choisir la caméra qui restituerait au mieux le mélange de lumière solaire chaude et d’ombres froides. C’est chez Digimage, avec Aline Conan à l’étalonnage, que nous avons traité ces essais, sur Resolve.
Les RAWs de l’Alexa ont été débayerisés de façon standard. On a choisi de débayeriser les images de l’Epic en Dragon Color ou Dragon Color 2 afin de restituer des couleurs plus naturelles. Le Dragon Color 2 sature davantage les couleurs. La débayerisation en RED Log Film s’est avérée particulièrement hasardeuse pour obtenir des couleurs justes, selon moi...

Nous avons ensuite raccordé au mieux les plans issus des deux caméras avec un niveau de saturation des couleurs équivalent. J’ai trouvé que l’Epic Dragon restituait mieux les nuances dans le mélange de lumières chaudes et froides et marquait plus les écarts de température de couleur. Plus généralement, j’aime aussi les plus grandes nuances dans les carnations avec la RED.
En revanche, à densité et contraste équivalents, on sent nettement que la latitude d’exposition de l’Alexa est supérieure. Elle restitue plus de détails dans les très hautes et basses lumières. Sans avoir comparé les caméras à des sensibilités au-delà de 800 ISO, la plus grande latitude dans les basses lumières rend l’Alexa plus sensible que l’Epic Dragon.

Autre différence importante, c’est la restitution des lumières sodium orange, dans les rues, de nuit. Alors que l’Alexa les restitue orange avec une tendance magenta, la RED donne un résultat plus jaune vert que je préfère largement, plus proche de ce que je vois à l’œil. Cela est vrai depuis les premiers comparatifs RED/Alexa.
Bref, rien de très nouveau pour ceux qui connaissent ces deux caméras.
Ces conclusions sont relatives à ces seuls essais et vraies pour cette chaîne de postproduction spécifiquement.

A propos de la définition, la différence entre le 2,8K de l’Alexa et le 4,5K de la RED m’importe peu car la postproduction des films que j’ai tournés est encore en 2K. Mises à part les caméras dédiées à l’IMAX ou à la capture de plans destinés à certains VFX, je ne vois pas trop l’intérêt de cette course effrénée à la définition au-delà de 4K… Les réels progrès que nous attendons devraient davantage se porter sur la latitude d’exposition, la précision dans la restitution des couleurs et la sensibilité. Il faut reconnaître que les progrès ont été considérables ces dernières années…
Le choix d’une caméra dépend bien sûr de l’image recherchée et des conditions dans lesquelles se tourne le film. Je ne partirais pas en Epic Dragon pour tourner un film en très basse lumière, dans des décors rouges. En effet, sa sensibilité avec le skin tone OLPF est limitée, par rapport à l’Alexa, et la restitution des rouges en basse lumière est assez "bruitée" (plus que l’Epic MX).

Tournage du film Embarquement immédiat, de Philippe de Chauveron
Filtres OLPF

Sur le tournage d’"Embarquement immédiat"
Photo Cyril Lecomte

Nous avons fait des essais comparatifs chez Technicolor entre les filtres OLPF "skin tone" et "low light". Natacha Louis était aux commandes sur le Lustre.
La différence que nous avons notée est la sensibilité augmentée dans les teintes très chaudes avec le "low light" OLPF que j’estime à un demi diaphragme environ (le "skin tone" coupe le rouge). En revanche, en lumière du jour, le "low light" ne rend pas la caméra plus sensible et restitue moins bien la justesse des couleurs à cause du rouge trop présent dans les basses lumières. Je précise que l’on parle de fines nuances…
Concernant les infrarouges, le "low light" rend logiquement la caméra plus vulnérable.
A ce propos, je vous conseille de voir les excellents essais de l’AOA concernant les infrarouges.

L’Epic Dragon équipée en "skin tone" OLPF permet de s’affranchir de l’usage des filtres IR aux couleurs hasardeuses. J’en ai fait l’expérience sous le soleil de plomb maltais !

LEDs bleues
J’ai eu l’occasion de tourner dans plusieurs boîtes de nuit. La présence de projecteurs LED se généralise et complique le travail. Y compris les asservis qui sont maintenant équipés en lampe LED. Plusieurs problèmes se posent. La différence entre la couleur vue par l’œil et par la caméra : un faisceau bleu indigo pour l’œil sera peut-être restitué rose par la caméra, et cela de façon assez aléatoire et différente aussi selon le type de caméra.
Sur l’image (RED Dragon) ci-dessous, les faisceaux roses étaient bleus à l’œil…

Pareil pour l’intensité lumineuse : les lumières LED de couleurs bleues, mauves, violettes et roses qui sont des combinaisons de LEDs bleues et rouges peuvent être perçues nettement plus fortes à travers la caméra qu’à l’œil. Moins de surprises avec les LEDs rouges, jaunes et vertes.
J’étais conscient du problème car mes caméras et appareils photo de repérage avaient mal répondu à ces lumières. Nous sommes donc retournés dans ces décors avec l’Epic Dragon. Sur notre écran, beaucoup de phénomènes de "solarisation" sur les panneaux de LEDs, des bleus "explosés" sur les peaux des personnages, etc. Au laboratoire, en débayerisant en Dragon Color 2, on a retrouvé tous ces défauts, c’était assez effrayant. Puis on est passé en Dragon Color et les problèmes ont pratiquement disparus. C’est une information précieuse.

Ce lien montre un autre exemple de ce type.

Le problème du "blue channel clipping" semble concerner la plupart des caméras ou appareils photo numériques. Je n’ai malheureusement pas eu l’occasion de faire d’essais dans ces ambiances en Alexa. Vos commentaires sur la question sont les bienvenus !

Attention laser !


Enfin, il est bon de rappeler, même si cela peut paraître évident, que les lasers des boîtes de nuit sont très dangereux pour les capteurs. Malgré le balayage, la destruction est certaine… Ne jamais cadrer la source du faisceau, même quelques secondes. Nous en avons fait la douloureuse expérience accidentellement. Le capteur de l’Epic touché par le laser donne des images criblées de minuscules points rouges :
Voici une vidéo qui montre la destruction d’un capteur de Canon 5D :

J’espère que ces informations vous seront utiles et susciteront les échanges !