Accueil de l'AFC > Films, Festivals, Rencontres, Projections et Prix > Festivals, Rencontres, Projections et Prix > Les Cinémathèques > Toute la mémoire de Dante

Toute la mémoire de Dante

Par François Reumont pour l’AFC

lundi 20 mars 2017 - Modifié le 20/03

Accueilli avec ferveur par les cinéphiles parisiens, le réalisateur américain Joe Dante n’a pas boudé son plaisir, venant présenter cinq jours durant chacun de ses films projetés ainsi qu’une carte blanche qui lui était offerte par la Cinémathèque française.

Parmi les temps forts de cet événement, la Master Class qu’il a donnée dans la salle Henri Langlois après la projection du rare film de télévision, The Second Civil War. Un film tourné en 1997 mais dont le propos résonne très fort vingt ans plus tard puisqu’il prend comme argument la fermeture des frontières de l’Idaho, décrété par un gouverneur nationaliste, à l’approche d’une vague d’enfants réfugiés venus du Pakistan...

Un film inconnu
Diffusé uniquement sur HBO en 1997 aux USA (et sorti uniquement en vidéo en Europe), The Second Civil War est pour ainsi dire un film inconnu aux USA, explique le réalisateur. «  C’est pourtant un de mes films que je préfère, et la tournure politique aux USA le rend bien sûr d’autant plus d’actualité... Heureusement en tout cas que HBO produisait à l’époque encore en 35 mm ce genre de téléfilm, ce qui nous permet de le revoir aujourd’hui, et pourquoi pas d’envisager un jour une ressortie ! Même si j’imagine que le potentiel commercial d’un film aussi politique n’est pas tout à fait garanti  ! En tout cas, je me souviens qu’à chaque jour qui passait sur le tournage, on s’étonnait déjà en lisant les journaux combien certains aspects du film aux USA étaient déjà là, prêts à arriver... »

La passion du Cartoon
Joe Dante est un cinéphile acharné. Depuis tout jeune, il avoue avoir vu des quantités astronomiques de films. «  Je fait partie de la génération qui a vu apparaître la TV. Et comme la plupart des autres réalisateurs américains de mon âge, on a tous été biberonnés aux films. Comme c’était l’un des programmes les moins chers à diffuser à l’époque, on pouvait allumer la TV dans les années 1950 et tomber presque obligatoirement sur un film.... Du coup, j’ai vu des tonnes de westerns, de sérials, de films d’horreur, de SF... A vrai dire, j’aimais tous les genres de films et j’aurai moi-même aimé diriger tous les genres de films. »

Parmi ces genres, une passion pour le dessin animé se dessine tout de même : « J’adorais les cartoons », explique Joe Dante, «  les Bugs Bunny de Chuck Jones, tous les Tex Avery bien sûr, et les Walt Disney qui ressortaient à l’époque tous les sept ans, je me souviens, pour marquer chaque nouvelle génération de petits Américains ! Si je n’avais pas pu devenir réalisateur, je pense que je serais devenu dessinateur de dessin animé. »

L’école New World Pictures
Véritable épine dorsale de l’industrie cinématographique des années 1960, le producteur Roger Corman a façonné l’apprentissage de Joe Dante – qui commence comme monteur de bandes annonces chez lui. D’autres réalisateurs comme Ron Howard
Voir Ron Howard dans l’index

, Jonathan Demme, Martin Scorcese ou James Cameron
Voir James Cameron dans l’index

suivront la même voie à la New World Pictures.

Joe Dante se souvient  : « Roger avait la réputation d’être radin et ne nous payait vraiment pas cher. C’est amusant, parce que même malgré ce défaut, tout le monde, même maintenant, a gardé un bon souvenir de lui ! Je pense que c’est parce qu’il nous faisait confiance... Et si il n’avait pas existé, Hollywood ne serait pas le même actuellement.
On apprenait littéralement en tournant, souvent avec des contraintes de temps et d’argent énormes. Il fallait tirer le meilleur de ce qu’on avait devant la caméra..., à tout prix. Par exemple, installer un seul travelling sur un décor et l’utiliser pour filmer trois ou quatre plans dans des angles différents, très vite, en plus du mouvement originel pour lequel il avait été installé. La seule règle, c’était de ne penser qu’à ce qui se passe entre le “Action !” et le “Coupez  !”. Car tout le reste, on s’en fiche... Que l’équipe passe une heure à préparer un plan, personne ne le saura après quand la copie sera finie. Et cette maxime enseignée par Corman est restée vraie pour moi, quel que soit le budget de mes films par la suite. »

L’horreur Postmoderne
Après Piranhas (une sorte de clone des Dents de la mer produit par Roger Corman et tourné en un mois), Joe Dante est amené à réaliser un film de loup garou plus ambitieux, Hurlements (The Howling, 1981). « Mon idée sur Howling, c’était de faire un film d’horreur où les personnages seraient traités à l’égal des spectateurs. C’est-à-dire qu’ils en sauraient autant qu’eux, et qu’ils ne réagiraient plus selon les codes éculés des films d’horreur tels qu’ils avaient été imaginés ou produits jusqu’alors... C’est vraiment l’un des premiers films d’horreur postmodernes. », explique le réalisateur. Le film est un sucès en France, puis aux USA, et lui ouvre la porte d’Hollywood grâce à l’intérêt de Steven Spielberg
Voir Steven Spielberg dans l’index

qui l’engage pour réaliser Gremlins.

«  Ce qu’il faut savoir, c’est que le scénario original de Gremlins était très différent du film. C’était un film d’horreur très sanglant, très premier degré, avec une avalanche de meurtres perpétrés par les créatures. Spielberg avait vu Piranhas et Hurlements, qui sont des films "sérieux", et c’est pour cette raison qu’il m’avait appelé. C’est pourtant avec lui qu’on a peu à peu fait évoluer le projet en production, pour l’amener vers cette sorte de comédie horrifique, où le deuxième degré et la dérision de certains codes de l’horreur ont, je crois, fait son sucés... Sur ce point, je peux, par exemple, citer l’idée de conserver le personnage de Gizmo, le Mogwai au-delà du milieu du film plutôt qu’il ne se transforme en Gremlin comme c’était écrit à l’origine... Voilà le genre de choses que Steven Spielberg
Voir Steven Spielberg dans l’index

a su parfaitement comprendre et défendre en tant que producteur et réalisateur face au studio. Une situation qu’on ne rencontre malheureusement pas souvent à Hollywood, quand les cadres sans aucune expérience de mise en scène viennent sur le plateau vous donner des instructions qui sont en total décalage avec le projet tel qu’il a pu être validé au départ... »

« Autre détail  : la technologie des effets spéciaux du début des années 1980 ne nous permettait que très peu de liberté dans la mise en scène. Cette contrainte majeure a d’une certaine manière formé le style un peu comique du film car on savait pertinemment que faire peur au premier degré comme le projet initial le suggérait était un peu mission impossible avec ces marionnettes. S’adapter et tirer le meilleur parti de ce qu’on avait..., la méthode Corman quoi ! »

Le montage
Avant de devenir réalisateur, Joe Dante a donc été monteur. Il a même assuré lui-même le montage de ses premiers films jusqu’à Gremlins, où il a dû passer la main. « Le montage est une étape cruciale pour moi. On dit souvent qu’on fait trois fois le même film : en l’écrivant, en le tournant, puis en le montant. C’est vrai. C’est pour cette raison que j’ai monté mes premiers films. J’adorais ça mais ça restait aussi des films à petits budgets, et dès que j’ai dû travailler sur mon premier film de studio, j’ai dû prendre un monteur. Ne serait-ce que parce qu’on n’a plus le temps physiquement de faire les deux choses en même temps.
Quoi qu’il en soit, je considère le monteur comme un membre privilégié de l’équipe. C’est le seul technicien qui sait tout du film, qui joue bien, qui joue mal, qui éclaire n’importe comment ou qui fait une super prise de son... C’est pour ça qu’on ne l’invite jamais aux fêtes de sortie du film, de peur qu’il mette une sale ambiance ! »

Un art du 20e siècle
«  La frontière entre TV et cinéma s’est peu à peu effacée avec l’apparition de la HD, puis du cinéma numérique », explique Joe Dante. « La taille des écrans TV ne faisant qu’augmenter, la qualité atteignant des critères comparables à ceux de la salle, c’est logique que les téléfilms ou séries TV deviennent, pour moi, des œuvres cinématographiques, presque au même titre que les films... D’ailleurs la conception que j’ai du spectacle cinématographique est quelque chose associé au 20e siècle. Le cinéma est un art du 20e siècle. Je ne sais pas vers où tout ça va mener mais il est clair, pour moi, que le numérique nous a fait passer à autre chose, et on ne pourra plus revenir en arrière. »


Tout l'univers AFC