Un plein air de famille

Par Léo Hinstin, AFC

par Léo Hinstin La Lettre AFC n°303

Adolescents, ma sœur et moi adorions assister aux grandes projections en plein air du parc de la Villette apparues en 1990. Synonymes de soirs d’été, de rires et de copains, elles restent associées au temps de l’insouciance et à la découverte du cinéma. J’ai le souvenir de quelques projections mémorables de films qui pour certains m’accompagnent encore.

Ce goût ne s’est jamais démenti ni pour moi ni pour ma sœur, Lili Hinstin. Quelques années plus tard, alors en charge de la programmation du cinéma de la Villa Médicis à Rome, elle reprendra le même principe et lancera le cinéma en plein air l’été dans les jardins de la Villa, un événement qui perdure aujourd’hui. Devenue, en 2019, la nouvelle directrice artistique du Festival International du Film de Locarno, elle programme donc une des plus belles projections en plein air au monde, la sélection de la Piazza Grande, l’antique grande place de la ville, pour 8 000 spectateurs assis.

Giada Marsadrinuova et Lili Hinstin, sur l’écran, présentent les films sélectionnés
Photo Léo Hinstin

Au sein du festival, “Piazza Grande“ est une sélection à part, hors compétition mais ô combien prestigieuse ! Chacun vous le dira, festivaliers, réalisateurs, acteurs, producteurs ou distributeurs, la première fois que l’on assiste à une séance de cinéma sur cette place est un moment saisissant. A la fois par l’ampleur, le nombre de spectateurs, la taille de la place et de l’écran mais aussi, une fois que le film commence, par l’incroyable qualité technique de l’image et du son.
Venu à Locarno le temps d’un week-end, j’ai eu la chance de rencontrer Patricia Boillat et Elena Gugliuzza, qui conçoivent et supervisent les projections du festival. Quelques semaines plus tard, par Skype, nous avons discuté des projections du Festival de Locarno et tout particulièrement de celle de la Piazza Grande, en vue de ce compte rendu.

Vue panoramique de la Piazza Grande
Photo Léo Hinstin

Les projections sur la Piazza Grande sont nées en 1971, elles comptaient alors 1 000 spectateurs pour un écran de 15 mètres de base. L’architecte Livio Vacchini en élabore le concept et dessine la première cabine de projection. Il assemble deux bassins de piscine en polyester l’un sur l’autre, les monte sur des pieds fixés à un socle et peint le tout en noir : la Blackbox est née. Une seconde version sera créée en 1990 par l’architecte Rolando Ulmi e, depuis 2007, c’est celle de l’ingénieur Alessandro Bonalumi qui, tout en conservant la silhouette si originale et l’esprit de ses prédécesseurs, offre une meilleure ergonomie et un espace de travail plus pratique à Patricia et Elena qui en élaborèrent le cahier des charges.

D’après les dessins originaux de Livio Vacchini décrivant la première cabine

L’écran de projection actuel mesure 26 m de base et 14 m de haut soit un format 1,85:1. L’écran originel était au format Scope mais le 1,85:1 offre un meilleur compromis entre les différents formats. Aujourd’hui la cabine abrite un double système de projection : deux projecteurs Cinemeccanica Vic-8 en 35 mm doté d’une lampe de 7 000 watts et utilisé depuis 1990. Et deux projecteurs numériques 4K Barco DP4K-32B de 33 000 lumens. La projection se fait à une distance de 80 mètres. S’agissant d’une projection nocturne en pleine ville, il n’est pas possible de faire des tests avant projection, mais les envoyés des grandes majors les plus tatillons repartent toujours pleinement satisfaits par la qualité de ce qu’ils voient et de ce qu’ils entendent. Qu’importe la météo, tous les soirs à 21h30, quand sonne l’horloge de la Torre della Piazza, le spectacle commence… J’ai ainsi vu la première demi-heure de Once Upon A Time In Hollywood, de Quentin Tarantino, abrité sous un magnifique poncho jaune du Festival le temps que l’averse cesse !

Projecteur 35 mm
Photo Stéphane Texier

Les plus grands cinéastes et techniciens se sont succédés dans la mythique Blackbox, et, me dit-on, certains sont des habitués et ne manquent pas de venir en cabine comme Ken Loach ou Renato Berta, pour qui Patricia et Elena ont une affection toute particulière. Ces visites donnent lieu bien sûr à quantité d’anecdotes et l’une d’elles concerne l’écran de projection qui est changé tous les trois ans.
En 1994, Harkness envoie comme prévu un nouvel écran mais le camion disparaît. La tension monte, le festival approche, on cherche le chauffeur partout… Pas de portables à l’époque, Harkness envoie des voitures sur le trajet et finalement le chauffeur est retrouvé au bout de trois ou quatre jours sur un parking, il a eu un infarctus mais se remet doucement. Quand finalement l’écran arrive à Locarno, il est déballé à la hâte, et là, catastrophe ! L’écran n’est pas à la bonne taille, trop petit, inutilisable. Harkness envoie alors un nouvel écran de toute urgence. A la consternation de l’équipe du Festival, il s’avère que le revêtement réfléchissant n’est pas homogène sur la surface de ce nouvel écran. Le temps presse, il est désormais trop tard pour faire venir encore un autre écran, décision est alors prise de retourner l’écran existant et de se servir de son verso qui est blanc… comme un écran Matte White ! Youssef Chahine et son directeur de la photographie Ramsès Marzouk, qui doivent présenter le film L’Émigré en ouverture, tremblent à l’idée que la projection soit trop sombre… Et finalement personne ne remarque rien, la luminosité est bonne, tout se passe bien !

La Piazza Grande et l’écran Harkness
Photo Stéphane Texier

Aujourd’hui l’écran est un Harkness perforé Perlux 1.4 et sa couche réfléchissante est désormais vaporisée de façon automatisée. La taille de l’écran est telle que, les jours où le vent souffle, il ondule légèrement comme une voile, suffisamment pour que la distance de mise au point se modifie. Pour y remédier le projectionniste dispose donc dans la cabine de projection d’un petit télescope réglé sur l’écran et permettant de voir le grain et dont la mise au point lui indique la correction à apporter sur l’optique de projection… simple et efficace…

Montage de l’écran

Mais si cette projection est spectaculaire par les dimensions de son image – c’est une des plus grandes projections en plein air d’Europe – le véritable tour de force se situe peut-être au niveau du son. Et c’est d’ailleurs par ce biais que Patricia a d’abord rejoint le festival. Dans les années 1980, travaillant à l’intégration du THX de George Lucas en Europe, elle est consultée après la projection du film Il bacio di Tosca, du réalisateur suisse Daniel Schmid, dont la diffusion du son, un mixage mono très exigeant, s’était avérée effroyable à restituer sur la Piazza Grande. Elle propose alors une série d’améliorations et intègre l’équipe du festival de Locarno peu après. Elle conçoit les bases du système actuel en à peine trois mois, à temps pour l’édition de 1988, et est rejointe à la fin des années 1990 par Elena au sein de l’équipe Image et Son du festival, qui compte une soixantaine de personnes. En 2000, le système passe au numérique, 2016-2017 voit une mise à jour par l’intégration d’une nouvelle console ainsi qu’un travail amélioré sur la gestion des basses.

En cabine de projection, tous les supports audio sont possibles, double bande, optique, numérique, SDDS, DTS, Dolby. Le son, sur la base du procédé 5.1, est diffusé selon un système multicanal avec 5 voies d’écran, des haut-parleurs à trompe et à membranes sont étagés et dirigés depuis l’arrière de l’écran de sorte que le son soit restitué parfaitement sur toute la place. En effet la piazza étant construite tout en longueur, bordée d’immeubles et entourée d’arcades, son acoustique est très particulière. Or le son est parfaitement restitué que l’on soit aux premiers rangs ou à 80 m de l’écran, et les dialogues restent intelligibles jusqu’à 120 m. C’est vraiment surprenant d’entendre un son d’une si grande qualité en extérieur et, à juste titre, Patricia et Elena sont particulièrement fières de leur dispositif unique, taillé sur mesure, peaufiné et amélioré années après années.

Patricia et Paul en cabine
Photo Stéphane Texier
Elena, Patricia et Paul
Photo Stéphane Texier
Paul
Photo Stéphane Texier

D’ailleurs un projet de rénovation de la Piazza les inquiète et les ont amenées à demander à la Mairie d’être impliquées car remplacer les cailloux tirés de la rivière et posés sur du sable qui composent l’actuel revêtement du sol de la place par des plaques de granit - plus faciles à entretenir et moins destructrices de talons hauts - aurait un impact tout à fait négatif sur le rendu acoustique. Elles ont été entendues et un compromis trouvé, car après tout, c’est un sujet d’importance, une fierté nationale telle que l’écran sur la Piazza Grande en plein festival apparaissent sur les nouveaux billets de 20 francs suisses !

Lili Hinstin dans l’Auditorium FEVI
Photo Léo Hinstin

Si la Piazza Grande est le joyau du festival, les autres projections ont toutes reçu le même soin, comme l’Auditorium FEVI qui accueille 2 800 places et sert de repli en cas de trop grosse averse et qui bénéficie d’un système inspiré de celui de la Piazza. Ou la salle du Palazzo del Cinema, équipée en Dolby ATMOS, ou encore le cinéma GrandRex, la salle historique du festival des années 1960. Celle-ci a été entièrement vidée et repensée par Patricia et Elena, équipée d’un écran de 15 m de base, d’un système son "fait maison" conçu dans l’esprit de THX et d’un système de projection capable de restituer tous les formats. Ces salles font partie des 13 sites de projection qui accueillent les différentes sections du Festival et notamment les films de la compétition. 

Pour conclure, ce qui est formidable à Locarno, c’est que toute cette recherche d’une certaine forme de perfection technique est destinée au grand public et non à une seule élite de cinéphiles et de professionnels car toutes les projections ont une billetterie ouverte à chacun. Et donc festivalier ou non, si vous passez par Locarno au début du mois d’août, venez donc admirer et écouter les films de la plus belle des manières.

En vignette de cet article, une vue de la Piazza Grande - Photo Stéphane Texier.