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Entre couleurs éclatantes et gerbes lumineuses

mardi 6 février 2018 - Modifié le 6/02

« Le cinéma, c’est l’écriture moderne dont l’encre est la lumière. » Rendons à Cocteau ce qui appartient à Cocteau et empruntons à Bernardin de Saint-Pierre une description peu banale – écrite, elle, à la plume et à l’encre –, du « sublime spectacle » des couleurs et de la lumière des nuages au coucher du soleil sous les tropiques, comme il n’en existait pas encore dans la langue française à la fin du XVIIIe siècle.

J’ai aperçu dans les nuages des tropiques, principalement sur la mer et dans les tempêtes, toutes les couleurs qu’on peut voir sur la terre. Il y en a alors de cuivrées, de couleur de fumée de pipe, de brunes, de noires, de grises, de livides, de couleur marron, et de celle de gueule de four enflammé. Quant à celles qui y paraissent dans les jours sereins, il y en a de si vives et de si éclatantes qu’on n’en verra jamais de semblables dans aucun palais, quand on y rassemblerait toutes les pierreries du Mogol. Quelquefois les vents alisés du nord-est ou du sud-est, qui y soufflent constamment, cardent les nuages comme si c’étaient des flocons de soie ; puis ils les chassent à l’occident en les croisant les uns sur les autres comme les mailles d’un panier à jour. Ils jettent sur les côtés de ce réseau les nuages qu’ils n’ont pas employés et qui ne sont pas en petit nombre ; ils les roulent en énormes masses blanches comme la neige, les contournent sur leurs bords en forme de croupes, et les entassent les uns sur les autres comme les Cordillères du Pérou, en leur donnant des formes de montagnes, de cavernes et de rochers ; ensuite vers le soir, ils calmissent un peu, comme s’ils craignaient de déranger leur ouvrage.
Quand le soleil vient à descendre derrière ce magnifique réseau, on voit passer par toutes ses losanges une multitude de rayons lumineux qui y font un tel effet que les deux côtés de chaque losange qui en sont éclairés paraissent relevés d’un filet d’or, et les deux autres, qui devraient être dans l’ombre, sont teints d’un superbe nacarat. Quatre ou cinq gerbes de lumière, qui s’élèvent du soleil couchant jusqu’au zénith, bordent de franges d’or les sommets indécis de cette barrière céleste et vont frapper des reflets de leurs feux les pyramides des montagnes aériennes collatérales qui semblent être d’argent et de vermillon. C’est dans ce moment qu’on aperçoit au milieu de leurs croupes redoublées une multitude de vallons qui s’étendent à l’infini, en se distinguant à leur ouverture par quelque nuance de couleur chair ou de rose. Ces vallons célestes présentent, dans leurs divers contours, des teintes inimitables de blanc, qui fuient à perte de vue dans le blanc, où des ombres se prolongent sans se confondre, sur d’autres ombres.
Vous voyez çà et là, sortis des flancs caverneux de ces montagnes, des fleuves de lumière qui se précipitent en lingots d’or et d’argent sur des rochers de corail. Ici, ce sont de sombres rochers percés à jour, qui laissent apercevoir, par leurs ouvertures, le bleu pur du firmament ; là ce sont de longues grèves sablées d’or, qui s’étendent sur de riches fonds du ciel, ponceaux, écarlates et verts comme l’émeraude. La réverbération de ces couleurs occidentales se répand sur la mer dont elle glace les flots azurés de safran et de pourpre. Les matelots, appuyés sur les passavents du navire, admirent en silence ces paysages aériens. Quelquefois ce spectacle sublime se présente à eux à l’heure de la prière et semble les inviter à élever leurs cœurs comme leurs yeux vers les cieux.

Jacques-Bernardin-Henri de Saint-Pierre, Etudes de la nature (Etude X), 1784


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