Entretien avec Béatrice Mizrahi et Laurent Desbruères (Digimage) à propos du film " Les Aiguilles rouges "

par François Reumont

La Lettre AFC n°154

Qu’est-ce qui vous a fait choisir l’étalonnage numérique pour Les Aiguilles rouges  ?

Béatrice Mizrahi : Le tournage devait se faire impérativement en huit semaines.

C’est très court quand on prend en compte les contraintes liées au tournage avec des enfants ainsi que les changements climatiques fréquents en montagne. C’est pour cette raison, que j’ai tout de suite demandé un étalonnage numérique sur l’ensemble du film. J’ai été entendue par le directeur de production Pascal Roussel, qui a compris que ce n’était pas une décision de confort pur, mais bien un élément primordial pour la qualité finale du film. L’histoire se déroulant sur cinq jours, comment arriver à conserver un raccord sur la végétation en tournant entre fin août et fin octobre ? Les couleurs automnales des paysages ont ainsi pu être modifiées pour être raccord avec les prises de vues effectuées au mois d’août. Les possibilités données par les outils d’étalonnage numérique sont les seules permettant de maîtriser une telle continuité colorimétrique. Le choix de la filière numérique a également permis de tourner avec des caméras 3 perfos, ce qui a généré environ 25 % d’économie sur le métrage négatif.

Avez-vous fait des essais pour choisir votre pellicule ?

B. M. : J’ai eu l’opportunité de faire des tests filmés sur le site de Chamonix. Ces essais m’ont permis de faire un choix en fonction des ambiances que je désirais. Le film a été tourné en Super 35 avec une combinaison entre la Fuji 500T Eterna, panachée avec de la Fuji 125T. Le choix de la Fuji étant surtout pour les extérieurs jours, la gamme des verts rendue par ces pellicules me semblant plus riche qu’en Kodak. À l’inverse, pour quelques séquences extérieur jour dans le village, j’ai choisi la Kodak Vision II 200T, au rendu un peu plus bleu et qui répondait à la demande de Jean-François Davy.

Pourtant, les possibilités de l’étalonnage numérique ne dépassent-elles pas de loin le choix d’un rendu de pellicule ?

Laurent Desbruères : Même si nous bénéficions d’outils d’étalonnage très puissants, il ne s’agit pas de mettre cette puissance au " mauvais endroit ". Pour moi, le scan du négatif doit être le plus transparent possible, et le plus respectueux de la pellicule d’origine. Vu l’immense quantité d’informations qu’on peut obtenir de ce support, ce serait dommage dès le départ de contrarier tel ou tel choix de pellicules. C’est aussi pour cette raison qu’un bon étalonnage numérique, rapide et efficace, passe également par une excellente qualité de développement du négatif (effectué pour Les Aiguilles rouges chez Centrimage).

Image "prelight" issue des rushes avant étalonnage
Image après étalonnage

Pourquoi le choix de Digimage ?

B. M. : Je connaissais déjà bien ce laboratoire numérique, et notamment Laurent Desbruères avec qui j’ai déjà eu l’occasion de travailler plusieurs fois. Mais au-delà des habitudes, c’est surtout le contact personnalisé pendant le tournage qui me semblait capital. Quand on tourne en province, on doit en général se contenter de transferts de qualité très moyenne sur DVD en guise de rushes. C’est pour cette raison qu’il doit exister une réelle complicité avec le coloriste. Sur Les Aiguilles rouges, j’ai eu un contact téléphonique quotidien avec Laurent, ce qui me donnait une véritable deuxième paire d’yeux restée à Boulogne... C’est particulièrement essentiel dans certains cas de figure difficiles comme les nuits américaines. Même si le travail de l’exposition doit être fait au moment de la prise de vues, il n’en reste pas moins que le travail d’étalonnage peut complètement faire aller l’image dans une direction ou dans une autre. En ce qui me concerne, je n’aime pas beaucoup les effets bleus, et j’ai tenu à conserver des ambiances nocturnes les plus neutres possibles.

L. D. : Sur ces séquences, je me suis un peu inspiré de la méthode de travail expérimentée à l’occasion du film sri lankais La Terre abandonnée. C’est d’ailleurs dommage que beaucoup de producteurs s’imaginent que la nuit américaine est souvent synonyme d’effets spéciaux numériques. En fait on s’aperçoit qu’un simple étalonnage peut donner des résultats très convaincants, à condition de partir d’un élément bien filmé. L’important étant encore de se mettre d’accord le plus tôt possible sur un rendu, et d’éviter les « On verra après » qu’on entend encore trop souvent sur les plateaux.

Comment considérez-vous votre travail en association avec celui du directeur de la photographie ?

L. D.  : Il est capital pour le coloriste d’anticiper la phase finale d’étalonnage en faisant à proprement parler partie de l’équipe du directeur de la photographie.

Qu’on ait ou pas à sa disposition des moyens importants, comme par exemple un système valable de visionnage des rushes, le dialogue quotidien sur le tournage reste selon moi irremplaçable. De plus, le coloriste doit servir absolument de superviseur des rushes, de manière à ce que la direction d’étalonnage prise en accord avec le directeur de la photographie suive sur toutes les opérations, quelles que soient les personnes qui s’en chargent. Au-delà du style artistique personnel, il faut absolument que chacun respecte une seule ligne d’image dans le laboratoire. C’est cette notion " d’équipe image " de postproduction qu’on défend fortement chez Digimage.

Image "prelight" issue des rushes avant étalonnage
Image après étalonnage

Certains producteurs regrettent souvent la lenteur de l’étalonnage numérique... Que leur répondez-vous ?

L. D. : L’étalonnage effectué sur des outils numériques travaillant désormais en temps réel permettent d’afficher un résultat immédiat, donc d’en améliorer considérablement l’efficacité. Toute perte de temps liée à la technique est fondamentalement nuisible à l’imaginaire. Les Aiguilles rouges a été étalonné en trois semaines.

Digimage a toujours défendu cette approche et ce sera encore le cas avec notre prochaine salle d’étalonnage avec projection numérique 2K cinéma avec un écran de neuf mètres de base en 2,35, associée à un moniteur de référence CRT 32 pouces.

Enfin, on n’insistera jamais assez sur la calibration de la chaîne image, seule garantie de la continuité entre un étalonnage numérique et sa transposition sur pellicule 35 mm.

Pour Les Aiguilles rouges, le retour au film s’est fait chez LTC, sur un Arrilaser. Les copies ont été tirées sur Kodak 83 à lumière unique grâce à notre " gamma film ".

Que retenez-vous de cette expérience ?

B. M. : Une attention de tous les instants de la part de l’ensemble de l’équipe de Digimage, que ce soit de la part de Laurent sur sa console d’étalonnage ou de Tommaso Vergallo qui a assuré l’accompagnement du projet et le suivi du retour sur film chez LTC. J’aimerais aussi beaucoup remercier les gens de l’Est, et tout particulièrement Arno, pour leur travail d’effets spéciaux (plans de l’aigle, séquence d’orage...).

Article retranscrit avec l’aimable autorisation du technicien du film