Entretien avec Chloé Zhao, réalisatrice de "Nomadland", le film aux trois Oscars

Par Benjamin Bergery, membre consultant de l’AFC
À 39 ans, Chloé Zhao s’est établie comme un des grands talents du cinéma américain. Dans ses trois longs métrages : Songs My Brothers Taught Me, en 2015, The Rider, en 2017, et Nomadland, en 2020, elle a défini une nouvelle forme de cinéma naturaliste, en demandant à des gens qu’elle rencontre de jouer eux-mêmes, dans un scénario basé sur leur propre vie. Chloé Zhao est en couple avec son directeur de la photo, Joshua James Richards, qui a imprégné avec maîtrise ces trois films de sa lumière naturelle et naturaliste, élégante et émouvante.

The Rider est un chef-d’œuvre cru et bouleversant, illuminé par Brady, un jeune Sioux dresseur de chevaux, sa famille et ses amis. Nomadland est un grand film plus abordable, qui plonge la comédienne Frances McDormand dans le milieu des nomades qui vivent très modestement dans leurs véhicules dans le "Heartland", les vastes paysages au cœur des Etats-Unis.
Chloé Zhao et Joshua James Richards étendent le mouvement créé par Terrence Malick et Emmanuel Lubezki, ASC, AMC, que j’appelle "Nouveau Naturalisme", où il s’agit à la fois d’une forme naturaliste et de la nature elle-même comme thème essentiel. Dans ces films, la lumière naturelle est tellement importante qu’elle peut être considérée comme un personnage à part entière, qui incarne la présence vivante et variée de la nature.

Frances McDormand dans "Nomadland"
Frances McDormand dans "Nomadland"
Capture d’écran

Nomadland a été comblé de récompenses : Lion d’or à Venise, trois Oscars pour le Meilleur film, la Meilleure réalisatrice et la Meilleure comédienne, ainsi que le prix de Meilleure réalisatrice aux DGA, BAFTA et Golden Globes. Joshua James Richards a reçu la Grenouille d’or à Camerimage, et les prix Bafta et Spirit pour la Meilleure photo, ainsi que des nominations aux ASC Awards et aux Oscars.

Chloé Zhao
Chloé Zhao
Photo Joshua James Richards

Juste après le tournage de Nomadland, Chloé Zhao a réalisé The Eternals, un film de super héros de Marvel avec un budget de 200 millions de dollars, qui sortira en novembre 2021. Je suis fasciné de voir comment elle a navigué ce changement radical de genre…
Je présente ci-dessous une traduction de la quasi-intégralité de mon entretien téléphonique avec Chloé Zhao. (Une version très abrégée est parue dans mon article sur Nomadland pour l’American Cinematographer). (BB)

LA FILLE DE TERRENCE

Benjamin Bergery : J’ai l’impression que vous êtes la fille de Terrence Malick…
[Chloé Zhao rit]
Chloé Zhao : J’adorerais être la fille de Terry. Les films de Terry ont eu une énorme influence sur moi, et sur Josh [Joshua James Richards]. Pas seulement les films eux-mêmes, mais aussi la façon dont ils ont été fabriqués, et, au-delà de ce qui est à l’écran, ce que Terry tentait d’accomplir.
Si vous regardez vraiment ses films de nombreuses fois, à différentes époques de votre vie, vous saisissez mieux ce que le cinéaste essaye de comprendre en faisant ses films. C’est presque une nécessité pour lui, d’explorer, de chercher à mieux comprendre le monde, l’existence humaine, toutes ces grandes questions qu’il soulève. Et cela brille à travers son cinéma. C’est pour ça que ses films sont à la fois si intimes et si universels. Terry explore des questions qui nous concernent tous.
Et donc de mon côté, dans mes trois premiers films, il s’agit de mes propres questions, et j’ai pu en explorer quelques-unes en faisant mes propres films.
Et au-delà de toutes les belles choses que nous avons apprises de Terry, comme tourner pendant la "magic hour", et filmer avec des objectifs grand angle, la leçon la plus importante, c’est ce que signifie vraiment le cinéma pour un cinéaste.

INDIVIDU ET MODE DE VIE

BB : La devise traditionnelle de Hollywood, c’est "story, story, story". Vous avez une méthode unique pour créer vos scénarios. Plutôt que de commencer avec un récit, vous rencontrez des gens, vous faites connaissance avec eux, vous écrivez un scénario basé sur eux, et vous leur demandez de jouer eux-mêmes. Avec vous, il semble que les personnages sont plus importants que le récit, que "story".

CZ : C’est comme ça que j’explore. J’ai eu beaucoup de chance de rencontrer ces individus uniques qui deviennent des guides pour moi. Et si je privilégiais le récit, la "story", plutôt que leur portrait, ça saborderait mon approche.

BB : Une partie de votre approche est une forme d’immersion. Vous avez passé du temps dans la réserve Pine Ridge des Lakota Sioux dans l’Etat du Dakota du Sud. C’est presque comme si vous aviez rejoint la tribu ?

CZ : Je fais toujours un effort pour distinguer entre un groupe de gens et un mode de vie. Le mode de vie sur la réserve, ou le mode de vie dans la communauté nomade est entièrement lié à leur environnement, à leur rythme de vie, à leurs priorités. Mais ça n’a rien à voir avec eux en tant que personnes – car n’importe qui peut avoir ce mode de vie.
C’est très important parce que je ne veux pas que mes films représentent tout un groupe de gens, car nous faisons un grand effort pour dire que ce sont des individus, avec des luttes universelles très humaines.

DES GENS JOUANT EUX-MÊMES

CZ : Donc dans la réserve j’ai rencontré un garçon appelé John Reddy [le héros de Songs My Brothers Taught Me]. C’est à ce moment-là que le personnage est créé.
Et le fait qu’il vit sur la réserve et qu’il est Lakota n’est qu’une partie de son identité, de qui il est en tant qu’un individu unique : un jeune homme devenant un adulte… Pour moi, c’est ça le plus important. Et c’est pareil dans The Rider et Nomadland.

Brady Jandreau et Chloé Zhao sur le tournage de "The Rider’
Brady Jandreau et Chloé Zhao sur le tournage de "The Rider’
© Les Films du Losange

BB : Une différence importante, c’est que Brady est un vrai personnage dans The Rider, alors que dans Nomadland, pour la première fois dans vos films, vous avez créé un personnage entièrement inventé, Fern, joué par la grande comédienne Frances McDormand.

CZ : Inventé, mais en même temps il y a une collaboration très forte avec Fran [Frances], semblable à ma façon de collaborer avec Brady. J’ai intégré beaucoup d’aspects de la vie de Fran dans le film. Depuis le tout début, nous nous sommes mis d’accord, Fran et moi, que c’était la seule façon de travailler, pour faire venir son personnage dans un monde où tout le monde jouait des versions d’eux-mêmes.

Frances McDormand
Frances McDormand
Capture d’écran

Avec chaque personnage, y compris Johnny [Songs] et Brady [Rider], il y une énorme part de qui ils sont réellement, mais il y a aussi une énorme différence entre comment ils sont à l’écran et dans la vraie vie. Si jamais vous rencontrez Brady, vous verrez qu’il est en fait très positif, et hilarant, et la même chose avec Johnny.
Évidemment, Fern n’est pas une version aussi proche d’elle-même que d’autres personnages, comme Swankie. Il y a des degrés différents, les gens jouent plus ou moins eux-mêmes. Une grande partie du processus de création de Fern était de déterminer la part de fiction pure, et la part apportée par Fran de sa propre vie.

BB : Dans vos films, il s’agit souvent de l’identité – dans le sens de la question « Qui suis-je ? » – d’une exploration de sa propre identité. Est-ce que Fern, c’est aussi vous ?

CZ : On peut dire ça. Ce n’est pas moi en tant que personne, mais ce que j’espère comprendre et explorer à travers le personnage.

BB : Je suis entièrement d’accord avec vous que le vrai cinéma est une vraie recherche, comme celle de Malick. Il ne s’agit pas seulement de naturalisme mais aussi de l’ambition du thème que vous essayez de développer dans votre film.

CZ : Vous avez touché juste. Je ne suis pas sûre que je puisse faire un film qui n’a pas cette ambition. Peu importe le genre, car le cinéma est vraiment un mode de vie, et la vie est courte.
[Elle rit]
Pour faire un film, j’ai besoin de savoir que cela aura un sens pour moi. Donc, ça devient une chose essentielle pour se lancer dans un projet : est-ce que ce récit et ces personnages me donnent l’opportunité d’évoluer dans cette direction… d’atteindre quelque chose qui dépasse ce qui apparaît sur l’écran.

LA SOLITUDE DANS LA NATURE

BB : Pourriez-vous évoquer quels sont ces thèmes dans Nomadland  ? Fern est quelqu’un qui a tout perdu, et qui se retrouve isolée, mais elle est guérie par une tribu de nomades, et par son contact avec la nature. Il y a presque quelque chose de transcendant…

CZ : Il y a des couches différentes. Chacun y trouve ce qui compte pour lui. Pour moi, au niveau personnel, et pas seulement en tant que cinéaste, mais en tant que spectatrice, c’est l’importance de la solitude. La solitude dans la nature…
Vous savez, c’est la terre en-dessous de nos pieds, c’est de là que l’on vient, c’est là où nous irons à la fin. Et aussi, regarder un rocher, regarder un désert, un paysage. Des choses qui ont été là longtemps avant nous, et qui seront là longtemps après… Ce sentiment de faire partie de quelque chose plus grand que nous. Parfois nous oublions tout cela de nos jours, assis devant notre ordinateur.
Fern a une liste de choses qui la définissent, qui définissent qui elle est. Mais elle est poussée soudainement dans un nouveau mode de vie, et c’est très inconfortable, très difficile, de décaper tout son passé soudainement.

Capture d’écran


Capture d’écran

Quand vous êtes debout dans ce paysage, et qu’il n’y a rien d’autre qui vous définit, sauf que vous en faites partie… Plus rien ne compte parce que vous faites partie de ce cycle de vie, ça vient et ça repart, tout est décidé. Cela vous rend très humble, et je pense que nous avons tous besoin de ça, en tant qu’espèce humaine.

BB : Il y a cette scène formidable où ils regardent la planète Jupiter à travers un télescope, et l’astronome leur dit : « Regardez vos mains, vous regardez des étoiles ».

CZ : Oui. Nous sommes tous fait de poussière d’étoiles. J’ai toujours aimé le fait que nous sommes tous connectés par cet hélium, cet hydrogène ou que sais-je. Le fait que ça fait partie de nous, parce que c’est dans la terre. C’est très cool de penser à ça dans un monde où l’on n’arrête pas de nous rappeler combien nous sommes différents les uns des autres.

En regardant Jupiter
En regardant Jupiter
Capture d’écran


HEARTLAND

BB : Dans Nomadland , vous êtes à la fois peintre de paysages et de portraits. Joshua m’a parlé d’un voyage dans le "Heartland" [terre de cœur]. J’aime beaucoup ce mot. Fern est très américaine, et sa sœur lui dit qu’elle ressemble aux pionniers.

CZ : C’est évident que nous avons un grand amour, une grande affection pour le cœur de l’Amérique…
Pardon, mais vous allez entendre mes poules. Je dois les nourrir, et elles sont très bruyantes !
[Rires et bruit de poules]
J’ai grandi en Chine et en Grande-Bretagne, deux pays très vieux, avec une histoire documentée de milliers d’années. La terre y a été longtemps cultivée et développée… On ressent vraiment l’existence ancestrale des gens dans ces paysages.
Quand on va dans l’ouest américain, le cœur de l’Amérique, c’est une communauté de "ranchers" d’éleveurs, et le terrain est rude, il est difficile de le cultiver. Quand on marche dans le parc des Badlands du Dakota du Sud, on a l’impression d’y voir, par exemple, un os d’un animal qui n’a pas bougé de place depuis très, très longtemps.
Donc il y a quelque chose de très vieux, mais aussi de très jeune… C’est très différent des régions sauvages en Chine ou en Grande-Bretagne. C’est un sentiment différent, parce que l’on peut encore trouver des endroits qui n’ont quasiment pas été touchés par des humains. La terre n’a jamais été creusée. J’aime ce sentiment.

BB : C’est peut-être pour cela aussi qu’il y a tant de ciels dans vos films, parce que le ciel, lui aussi, n’a pas été touché.

CZ : Oui, pas d’avions, pas de poteaux téléphoniques. C’est très difficile de trouver ces endroits dans les pays développés. Mais comme ce pays est tellement jeune, on a le sentiment que l’on peut aller dans des endroits qui n’ont pas encore été conquis. C’est le mot juste : "conquis".
Ce paysage rend humble, et il fait peur aussi. Quand je conduis à travers certaines parties de l’Utah ou du Wyoming, j’ai du mal à imaginer ce que ce que devait ressentir les pionniers.

LE DEUIL

BB : Nomadland raconte aussi le deuil, Fern dit qu’elle est toujours mariée avec son mari décédé. Le film est dédié à « ceux qui sont partis », ce qui évoque la discussion que Fern a avec Bob Wells, le chef de nomades, à propos de la difficulté à traverser le deuil. Est-ce inspiré par une expérience personnelle ?

CZ : Non, ce n’est pas parce que j’ai perdu quelqu’un de proche. J’ai été élevée athée et je le suis probablement toujours – agnostique est un meilleur mot. Donc j’ai toujours vu la mort comme une finalité. Mais, adulte, je rencontre beaucoup de gens qui ont leur propre croyance à propos ce qu’il y a de l’autre côté de la mort. Et je suis devenue de plus en plus curieuse vis à vis de ça. Et, vous savez, Tree of Life explore ce sujet.

BB : Oui, c’est la question principale de Tree of Life.

CZ : Oui, précisément : pourquoi ce garçon est-il mort ? Assis en écoutant Bob Wells parler du deuil, je me souviens que j’ai ressenti le fardeau du côté transitoire de venir filmer quelque part, rencontrer des gens et puis repartir. Je ressentais cela après quatre mois car cette rencontre avec Bob Wells était un de nos derniers plans… J’ai été obligée de m’éloigner après son monologue, pour me ressaisir. Et c’était un moment de guérison, car Bob me disait que ce n’est pas important si nous nous séparons les uns des autres, car nous nous retrouverons plus loin sur la route – « down the road ».
Des gens comme Brady ou Bob Wells me donnent… pas nécessairement une autre sagesse, mais leur interprétation du sens du deuil, et comment ils y font face, à partir de leur expérience de la vie. Et c’est très beau et très important pour moi. Ma dédicace à la fin du film est un écho à ce que Bob a dit, mais ce n’est pas une réponse, c’est une proposition. Que signifie « Je te reverrai plus loin sur la route », pour des gens élevés différemment ?

JOSHUA JAMES RICHARDS

BB : Joshua James Richards a été le directeur de la photo de vos trois premiers films. Je suis convaincu que ce genre de collaboration de réalisatrice et directeur photo sur plusieurs films permet à chacun d’aller plus loin qu’elle ou il irait seul.

CZ : Oui, quand vous êtes à l’aise avec quelqu’un, ça vous donne de l’espace pour aller plus loin. Nous nous demandions : « Jusqu’où pouvons-nous aller ? Jusqu’où peut-on pousser le bouchon, tout en restant justes ? »

Joshua James Richards sur le tournage de "Nomadland"
Joshua James Richards sur le tournage de "Nomadland"

Josh et moi, nous nous sommes vraiment entraînés l’un l’autre dans les trois films que nous avons faits ensemble. De plus, il était le cadreur sur The Eternals, [le film Marvel que Chloé a réalisé avec le directeur de la photo Ben Davis, BSC].
Je pense que Josh a aussi beaucoup de talent comme réalisateur. Il y aura un temps pour lui d’explorer ce rôle, en espérant que nous continuerons tous deux à évoluer.

BB : Est-ce que je peux écrire que vous êtes en couple ?

CZ : Pour être honnête, ce n’est pas facile tous les jours !
[Rires]
Je sais qu’avec n’importe quel collaborateur, plus la collaboration est forte, plus il y aura de friction. Le principal c’est : êtes-vous en accord sur votre conduite dans le monde en tant qu’être humain ? C’est d’autant plus important en faisant des films comme nous le faisons. Josh et moi avons toujours été d’accord sur la façon de se comporter quand nous entrons dans la vie des autres.

BB : Avec un respect pour la dignité des gens que vous filmez ?

CZ : Oui, parce que ça, ça brille à travers votre façon de filmer. J’ai entièrement confiance en Josh, je sais qu’il a les meilleures intentions, le plus grand respect, et je crois qu’il aura un vrai contact avec les gens que nous filmons. Je pense qu’un cadreur doit avoir de l’empathie envers la personne filmée quand sa leur lumière brille, pour pouvoir trouver cette lumière en elle. Ça lui permet aussi de voir l’individu même pendant ses moments les plus sombres. Je trouve que Josh a cette empathie, et c’est ce qui fait qu’il est un grand directeur de la photo.

BB : Je pense que vous pourriez avoir un avenir comme directeur de la photo ! Joshua m’a dit que quand la lumière en extérieure n’est pas juste, vous disiez : « Ne tournons pas maintenant, attendons un peu ». C’est rare sur un plateau.

CZ : Oui, car depuis le tout début, j’ai fait mes films avec si peu d’argent que nous n’avions rien d’autre que la liberté de prendre le temps. La seule chose en notre faveur était la lumière du ciel.
Donc si je ne suis pas sur une grosse production, je vais attendre les vingt minutes qu’il faut. Peu importe l’argent que vous avez, c’est toujours très difficile d’avoir la lumière juste.

L’AVENIR

BB : Avez-vous rencontré Terrence Malick ?

CZ : Non, mais nous communiquons. J’attends le bon moment. J’espère que nous irons tout simplement au Texas, comme un pèlerinage.

BB : J’ai entendu dire que vous préparez un western d’époque ?

CZ : C’est vrai, oui… Mais les deux dernières années ont été si folles, tout est arrivé si rapidement. J’ai besoin de prendre un petit break maintenant et de voir ce que je veux faire prochainement. Mais ça fait partie de la conversation.

BB : Merci, Chloé, j’espère que nos chemins se croiseront à nouveau, donc je vous dis : « Au revoir ».

CZ : Et moi je vous dis : « See you down the road ».

(Entretien réalisé au téléphone, en anglais et traduit en français, par Benjamin Bergery)

En vignette de cet article, Chloé Zhao, Frances McDormand et Joshua James Richards sur le tournage de Nomadland.