Impressions sur le festival Camerimage 2019

Une contribution de Hovig Hagopian, étudiant à La Fémis

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A l’occasion de la présence à Camerimage d’étudiants de l’ENS Louis-Lumière et de La Fémis, l’AFC leur a proposé de contribuer d’une manière ou d’une autre aux articles publiés sur le site et relayés par les infolettres. Après avoir évoqué ses impressions générales, Hovig Hagopian, de La Fémis, s’attarde sur deux courts métrages documentaires sélectionnés qui l’ont marqué, vu que c’est l’objet de son travail de fin d’études.

Dans le cadre de ma dernière année à La Fémis, j’ai eu la chance de pouvoir aller au festival Camerimage, qui se tient tous les ans en Pologne, et cette année dans la ville de Toruń. C’est une mine d’or pour les cinéphiles et plus particulièrement pour les personnes qui s’intéressent à l’image. Un salon est ouvert sur toute la durée du festival où l’on y trouve les stands des principaux constructeurs de l’industrie du cinéma comme Arri, Zeiss, Sony, Panasonic, Hawk, Angénieux et bien d’autres. De nombreuses conférences ont lieu avec des invités d’exception ainsi que les projections des films sélectionnés dans les différentes catégories.
Parmi tous ces évènements je me suis particulièrement intéressé à la sélection des courts métrages documentaire car j’en réalise un cette année dans le cadre de mon film de fin d’études. Les problématiques esthétiques liées à ce type de tournage m’intéressent et c’est l’occasion d’échanger avec certains opérateurs et réalisateurs qui présentent leurs travaux.

Les sujets traités sont très différents, on passe d’une chasse au loup dans les plaines enneigées du Kirgistan avec Far Away, réalisé par Begim Zholdubai Kyzy, à un quartier oublié par la société dans le nord de l’Angleterre et occupé par des enfants de tout âge avec City of Children, d’Arantxa Hernández Barthe.
Formellement, les films se distinguent à plusieurs niveaux. Certains ont opté pour une esthétique extrêmement léchée, voire publicitaire, d’autres ont mis en avant une recherche formelle très poussée presque expérimentale. Dans cette sélection deux films m’ont particulièrement marqué de par leurs recherches picturales originales et leur transcription de l’intime entre le filmeur et le sujet filmé.

The Watchman (Le Veilleur) raconte une relation père-fils dans la Chine d’aujourd’hui. Le garçon de 14 ans est nouvellement entré au conservatoire de musique de Pékin. Son père est le gardien de cette même école et suit avec beaucoup d’attention l’éducation musicale de son fils. La réalisatrice, Lou Du Pontavice, nous montre une tendresse sincère et pudique entre les personnages. Le dispositif est simple, essentiellement composé de plans fixes, souvent en plans-séquences, le spectateur s’attache au fur et à mesure à ce duo touchant et drôle. Assez vite, on oublie la présence de la caméra et on accède peu à peu à l’intimité de ces personnages à travers les gestes du quotidien. Lorsque le père se lave dans sa petite chambre de fonction ou quand il partage un repas avec son fils au restaurant, ce sont des moments filmés avec beaucoup de justesse.
Ce court métrage a été réalisé dans le cadre d’un exercice mis en place à l’Insas, (regards croisés) où un binôme (réalisateur - opérateur) part cinq semaines dans un pays étranger pour réaliser un court documentaire. La chef opératrice Victoire Bonin a utilisé une Blackmagic Pocket Cinema Camera et des Zeiss CP2. Un long travail d’étalonnage a été effectué en postproduction, notamment pour changer la colorimétrie des arrière-plans dans les séquences de nuit. Le résultat final est surprenant, et d’autant plus lorsque l’on sait qu’il n’y a eu que deux semaines de tournage sur les cinq prévues. La méfiance de la population et la difficulté à communiquer ont été un obstacle à dépasser pour mener à bien ce projet, qui au final retranscrit avec honnêteté et délicatesse cette relation père-fils.

J’aimerais également évoquer le documentaire The Six Degrees of Freedom, réalisé par Sergio H. Martín. Il dépeint la progression physique et psychologique de la nageuse olympique Africa Zamorano pendant ses entrainements intensifs. Pablo Lago Dantas, le directeur de la photographie, filme les gestes de l’athlète avec une grande ingéniosité. Le travail sur l’image et le son en fait une fresque impressionniste, où l’on vit une expérience visuelle hors du commun. Le rythme et l’abstraction des plans mettent en avant la beauté des gestes tout en nous confrontant à la souffrance physique presque insoutenable de cette sportive. Différents régimes d’images sont utilisés, parfois des plans avec une Alexa Mini en "top shot" sur un Cablecam, et à d’autres moments l’utilisation de plans d’une caméra scientifique qui analyse le mouvement du corps de la nageuse, afin de noter ses progressions. Ce contraste nous amène à repenser notre rapport au corps et à l’expression du mouvement. C’est un film avec des partis pris esthétiques et narratifs.

En vignette de cet article, un photogramme du Veilleur, photographié par Victoire Bonin.