La France, berceau du cinéma, perd des productions au profit de ses voisins

Par Claire Barthélémy

La Lettre AFC n°256

Un article paru au début de l’année 2015 dans The New York Times dressait un état des lieux des tournages hors de nos frontières et revenait sur le crédit d’impôt et l’attente du relèvement du pourcentage des coûts de production pour lesquels il est attribué. Nous proposons ci-après une traduction de la majeure partie de cet article.
Nicolas Massart, directeur de la photo, et Nicolas Bonilauri, réalisateur, sur le plateau de "La Volante", à Mondorf-les-Bains (Luxembourg)
Agnès Dherbeys pour le New York Times

Luxembourg, janvier 2015. « Tu me couvres ? Je te fais confiance. », chuchote Marie-France, une réceptionniste jouée par Nathalie Baye à sa collègue dans un petit bureau éclairé brillamment. Alors qu’elle sort du champ, un sac de cuir en bandoulière sur l’épaule, quelqu’un crie « Coupez ! » et le plateau de La Volante, un polar psychologique réalisé par Christophe Ali et Nicolas Bonilauri, s’agite, et l’équipe se remet en place pour une nouvelle prise.

Un large ballon éclairant est légèrement descendu, la coiffeuse retouche les cheveux de Nathalie Baye. La Volante a toutes les caractéristiques d’un polar français : un scénario élaboré, des personnages complexes et un casting de qualité. Mais cette scène, comme la plupart du film, n’est pas tournée en France. Le bureau dans le quel Marie-France ourdit sa revanche est tourné dans le hall de la mairie de Mondorf-les-Bains, à deux pas de la frontière française.

Clap du film français "La Volante", dont plus du tiers du coût a été couvert par le Luxembourg
Agnès Dherbeys pour le New York Times

Comme une grande partie du film a été tournée ici et qu’un producteur luxembourgeois est impliqué, La Volante a obtenu un financement public de plus d’un million d’euros (environ 1,2 million de dollars), du Fonds National de Soutien à la Production Audiovisuelle luxembourgeois (Film Fund Luxembourg), soit assez pour couvrir plus du tiers du coût du film.

Ce projet est l’un des nombreux films français construits sur des financements étrangers, une tendance qui représente une menace pour l’industrie du pays berceau du cinéma. Le Centre national du cinéma et de l’image animée, qui alloue des millions d’euros de subsides aux productions tirés de différentes taxes, subit les coupes budgétaires destinées à réduire la dette publique.

Les chaînes de télévision, qui sont tenues d’investir dans la production nationale, se démènent avec de faibles revenus et distribuent moins d’argent. Moins enclines à prendre des risques, elles tendent à investir dans des projets populaires à gros budgets, qui leur garantissent une large audience. Cela amène souvent les plus petites productions, comme La Volante, d’un budget d’environ 2,9 millions d’euros, à grappiller l’argent.

La Volante a été acheté par une petite chaîne de télévision payante avant son tournage et a reçu des subsides de la région Lorraine. Mais le film a eu besoin de 575 000 € d’un programme belge qui offre des revenus fiscaux aux entreprises qui investissent dans la production locale, et de la contribution du Fonds National de Soutien à la Production Audiovisuelle luxembourgeois (Film Fund Luxembourg), pour boucler son budget.

« La Volante est un film avec des cascades, différents décors, des hôpitaux, des cimetières », dit Philippe Roux, son directeur de production. « C’est un film riche, qui implique beaucoup de voyages. Si nous l’avions fait avec la France seulement, nous aurions eu moins de moyens. »

Dans les neuf premiers mois de 2014, 22 % des tournages de films français se sont faits hors de ses frontières. En 2012, une année particulièrement dévastatrice en termes de délocalisation, ce taux était de 50 % pour les projets dont le budget était compris entre 10 et 20 millions d’euros, et de 21 % pour les budgets de moins de 10 millions, d’après la FICAM. Cela a motivé le gouvernement à augmenter les crédits d’impôt pour les films de moins de 4 millions, de 20 % en 2013, à 30 %.

Sébastien Deux était assistant réalisateur sur le plateau du film de Sandrine Bonnaire J’enrage de son absence, une autre coproduction franco-belgo-luxembourgeoise. Il devait être tourné en France mais comme de l’argent est arrivé de l’extérieur, la composition de l’équipe a dû changer, les systèmes de financement obligeant normalement à employer des ressources locales. Cela implique souvent que les techniciens français soient remplacés par des Belges ou des Luxembourgeois. « J’ai dû me séparer de quelques-uns de mes collaborateurs habituels. », dit M. Deux.

Les chefs de poste, qui travaillent auprès des réalisateurs et sont considérés comme indispensables au film, sont en général moins affectés. M. Deux dit que bien qu’il ait eu à travailler avec de nouvelles personnes, cela n’a pas affecté la production au final. Cela inquiète beaucoup en France, qui craint aussi que les délocalisations entraînent une perte d’expertise créative au profit des pays voisins.

« Nous n’avons pas de problèmes avec les coproductions qui nécessitent d’être tournées en Belgique ou au Luxembourg pour des raisons liées au scénario », dit Laurent Blois, délégué général du SPIAC-CGT, syndicat représentatif des professionnels de l’audiovisuel et du cinéma. « Mais si c’est uniquement pour des raisons de réduction fiscale, cela nous pose un problème car cela signifie qu’un nombre d’ouvriers et de techniciens se trouvent sans emploi. »

Guy Daleiden, directeur du Fonds National de Soutien à la Production Audiovisuelle luxembourgeois (Film Fund Luxembourg), ne voit pas où est le problème. « La coproduction est un système de concessions mutuelles », dit-il. « Vous ne pouvez pas solliciter 2 millions d’euros du Luxembourg et imaginer que toute l’équipe soit française ou que le tournage ait lieu intégralement en France. », dit M. Daleiden.

Nicolas Steil, PDG du groupe Iris, société de production basée au Luxembourg avec des antennes en France, Belgique, Allemagne et Grande-Bretagne, dit que les productions d’un budget compris entre 4 et 8 millions d’euros, qui sont généralement plus expérimentales et risquées pour les investisseurs, dépendent des financements étrangers. Sans les délocalisations, « Ces films ne seraient pas faits, ou avec un budget beaucoup plus faible et une qualité plus faible en comparaison de la concurrence », dit-il.

« C’est une situation que la nouvelle génération de producteurs a accepté », dit Donato Rotunno de Tarantula Productions, assis à une table couverte de scénarios et de papiers administratifs, dans la mairie de Mondorf-les-Bains, où le tournage de La Volante se poursuit. « Nous glissons vers l’Europe, nous sommes impliqués dans la construction européenne du cinéma », dit-il.

Les financements étrangers transforment parfois le planning en un puzzle complexe

« Nous devons tourner 51 % du film au Luxembourg et en Lorraine car nous avons une subvention de cette région », dit M. Roux, directeur de production de La Volante. « C’est pourquoi nous tournons à Metz. Et à cause de l’abri fiscal belge, nous devons réaliser un certain nombre de dépenses sur le sol belge, comme engager des techniciens locaux ou des locations de matériel. » C’est là que la magie du cinéma – et de talentueux repéreurs –, entre en scène. Sur Boule et Bill, adaptation de la célèbre bande dessinée et succès du cinéma français de 2013, la ville de Luxembourg et des quartiers de la vieille ville de Bruxelles ont joué les villes françaises et leurs banlieues des années 1970.

Une propriété belge a été transformée en une villa du New Jersey pour Möbius, un film d’espionnage avec Jean Dujardin, et un immeuble abandonné de Luxembourg est devenu une salle de trading à Monaco, écrit Eric Rochant sur son blog.

Quand de tels investissements rapportent, ceux qui s’y sont investis veulent se prélasser dans la gloire. Quand M. Hublot, un court métrage animé, coproduit par la France et le Luxembourg, a reçu un Oscar en 2014, les médias l’ont encensé comme « Le film français qui a battu Disney ». Cela a suscité un émoi dans le Grand Duché du Luxembourg, où les cinéphiles ont célébré le premier Oscar attribué à leur pays.

M. Hublot a été écrit par Laurent Witz, un Français, qui l’a co-réalisé avec le luxembourgeois Alexandre Espigarès. Le Fonds National de Soutien à la Production Audiovisuelle luxembourgeois (Film Fund Luxembourg) a financé environ 70 % du projet et la région Lorraine a pris le reste en charge.

M. Witz reste pragmatique. « Je le vois comme un partenariat, une somme de savoir-faire, artistique et financier, bien sûr. », dit-il, dans l’appartement de Mondercange au Luxembourg, converti en bureau de sa société, Zeilt Productions.

Laurent Witz, coréalisateur du court métrage oscarisé "M. Hublot"
Agnès Dherbeys pour le New York Times

L’effort de la France pour augmenter les crédits d’impôt des films à petit budget a aidé à réduire le nombre de délocalisations d’un cran au cours des premiers mois de 2014. Mais ces offres de crédit d’impôt sont encore à la traîne, comparées à celles de ses voisins, selon l’étude récente du CNC. Des crédits d’impôt belges peuvent s’appliquer jusqu’à 45 % du total des coûts de production, alors qu’en France, ils ne représentent que 30 % de certaines dépenses spécifiques. Cela a particulièrement attiré les productions françaises. De plus, le crédit d’impôt belge peut s’ajouter à d’autres financements, comme le programme luxembourgeois.

« Le système belge est bien plus efficace que le nôtre », conclut Stéphane Bedin, de la FICAM, qui a fait pression sur le CNC pour voir augmenter les crédits d’impôt des films dont le budget est compris entre 4 et 7 millions d’euros jusqu’à 30 %, ce qui entrera en vigueur l’an prochain.

Pour Tom Dercourt, producteur français de La Volante, le crédit d’impôt français implique trop de contraintes. Pour bénéficier du crédit d’impôt, les films français doivent être tournés principalement en France, et tout tournage à l’étranger justifié par le scénario.

De toutes façons, la délocalisation vers les pays frontaliers est surtout motivée par des incitations financières plus que par des choix artistiques, ce qui rend le crédit d’impôt incompatible avec nombre d’autres programmes de financement. « De plus », dit M. Dercourt, « l’accord collectif sur les heures de travail adopté récemment augmente les coûts de production. Cette règle instaure des salaires minimum pour les ouvriers et techniciens, des majorations pour les heures supplémentaires, les heures de nuit et du dimanche. Pour les producteurs, même pour les films intégralement français, cela impose d’incroyables contraintes. Cela rend le travail du producteur encore plus difficile. ».

Un fond vert géant à Filmland, l’un des studios major du Luxembourg
Agnès Dherbeys pour le New York Times

Une demande croissante d’aide au Luxembourg a motivé six sociétés de production locales à ouvrir le second complexe de studios du pays, Filmland, qui courtise les coproductions internationales grâce à des prix adaptés à divers budgets. « Nous avions l’habitude de faire les films que nous pouvions », dit M. Steil, président de la société de production Iris, « Maintenant, nous pouvons faire ceux que nous voulons. »

Source : Claire Barthélémy, The New York Times.

(Traduit de l’américain par Laurent Andrieux pour l’AFC)