Le cinéma français est-il prêt pour la révolution numérique ?

Mercredi 2 mai 2018, quelques jours avant l’ouverture du Festival de Cannes, UniFrance présentait dans le cadre du Festival Séries Mania l’étude de l’ObSoCo "Quelles perspectives le numérique ouvre-t-il aux films français à l’étranger ?". Cette étude posait, entre autres questions, celle de savoir si le cinéma français était vraiment prêt pour la révolution numérique.

Un débat au cours duquel cette étude a été dévoilée a eu lieu à Lille, en présence de Nicolas Brigaud-Robert (CEO Playtime), Isabelle Giordano (Directrice générale UniFrance), Émilie Georges (CEO MFI/La Cinéfacture/Paradise City), Philippe Moati (économiste et co-fondateur de l’ObSoCo) et David Kessler (CEO Orange Content). Il était modéré par Philippe Bailly (Président NPA Conseil).
L’étude visait à appréhender de quelle manière le virage numérique pris par la filière du cinéma pouvait affecter le potentiel du cinéma français à l’exportation. Une question qui nécessite d’aborder au préalable la manière dont le numérique est en train de bouleverser l’économie de la filière.

La démarche a été de tendre un miroir à la profession, via un questionnaire en ligne, adressé, avec le soutien d’UniFrance, à un échantillon de près de 660 personnes composé de professionnels issus des différentes structures de l’offre cinématographique (producteurs, distributeurs, exploitants, artistes, syndicats...) ainsi que d’acteurs externes à la filière (consultants, chercheurs), mais aussi via seize entretiens réalisés auprès de personnalités majeures du secteur, occupant des fonctions décisionnelles.

Quelques enseignements, parmi les nombreux qui ressortent de cette étude :
- 94 % des personnes interrogées anticipent une accélération du changement par rapport à ce que la filière a connu ces dix dernières années. Parmi elles, 64 % s’attendent à ce que ces changements entraînent une « redéfinition profonde des structures du secteur et des modèles économiques », soit un « basculement de l’industrie cinématographique française d’un régime vers un autre ».
- 43 % des personnes interrogées identifient le facteur numérique comme le principal responsable des changements à venir.
- Bien que le choc numérique constitue une révolution complexe et multidimensionnelle dont les effets impactent l’ensemble des stades de la filière, les répondants en ont identifié trois dimensions particulièrement disruptives : l’arrivée de nouveaux entrants, l’évolution des modes de consommation et l’apparition de nouveaux modèles économiques, respectivement considérées par 25 %, 23 % et 19 % des personnes interrogées comme le principal facteur à l’origine des mutations que la filière devrait vivre au cours de la prochaine décennie.
- C’est en premier lieu les plateformes de SVOD et les géants du numérique qui, de l’avis des répondants, seront les principaux responsables des bouleversements à venir (considérés comme tels par 36 % et 23 % des répondants).

La synthèse de l’étude (en français) est en téléchargement libre en PDF sur le site Internet d’UniFrance.

(Source UniFrance)

A ce propos, dans une tribune au Monde publiée le 18 mai 2018, l’économiste Philippe Moati engageait les professionnels du 7e art à ouvrir les yeux sur la mutation du modèle économique de production des films. Extraits...

« L’étude réalisée par l’Observatoire société et consommation (ObSoCo) pour UniFrance sur la manière dont la filière française du cinéma perçoit son avenir à dix ans révèle bien un microcosme convaincu de traverser un épisode de mutation. Mais si le rôle du numérique est clairement identifié, les personnes interrogées peinent toutefois à se prêter au jeu des anticipations, et les visions de ce que pourrait être la filière du cinéma en 2027 paraissent marquées d’un conservatisme teinté d’optimisme. » [...]

« Or, si le cinéma français a plutôt bien traversé les crises antérieures, ce n’est pas le cas de tous les cinémas nationaux. Cette exception française tient pour beaucoup à un cadre institutionnel original dont découle une régulation efficace et protectrice. Mais aujourd’hui, la question centrale est celle de la capacité de ce système à s’adapter à une nouvelle donne sans compromettre les grands équilibres qui président au bon fonctionnement de la filière. »

Myopie
« La révolution numérique en cours menace le système de financement. A commencer par la télévision, dont les répondants anticipent clairement le recul de la capacité contributive. Les professionnels sont beaucoup plus optimistes quant à l’avenir de la salle. Mais ne sont-ils pas victimes d’une myopie entretenue par une croyance profondément ancrée : rien ne remplacera jamais l’émotion qui naît de la vision d’un film en salle. Et pourtant, comment ne pas voir que le succès des nouveaux supports s’appuie non pas sur "le film de cinéma" mais sur d’autres formats, en particulier les séries, qui explorent d’autres modes de narration ? »

« C’est bien le cœur de l’édifice institutionnel qui se trouve menacé. L’enjeu est alors de compenser les contributions des formes de diffusion en recul par l’apport de nouveaux gisements. Parmi les sources de financement soumises à l’évaluation des sondés, une seule est perçue par une majorité (71 %) comme étant susceptible de se renforcer d’ici à 2027 : les plates-formes numériques. Celles-ci sont appelées à devenir les acteurs structurants de la filière par le biais du contrôle croissant de l’accès des œuvres à leur public et leur part prise dans le financement en amont. » [...]

« Les professionnels se montrent partagés sur la manière dont l’emprise de ces nouveaux acteurs est susceptible d’influer sur la dynamique de la filière. Mais tous réclament une réglementation qui impose aux plates-formes des obligations similaires à celle auxquelles sont soumis les acteurs de l’audiovisuel, en matière d’exposition des films français et de participation à leur financement. En gros, faire en sorte que rien ne change… »

Une profession désemparée
« L’inertie de la filière a empêché celle-ci de se positionner à temps dans le secteur de la diffusion numérique. Or, dans un domaine où règnent les rendements croissants, le retard ne pardonne pas. Il est peut-être même déjà trop tard pour promouvoir des plates-formes européennes (appelées de leurs vœux par 59 % des répondants) en mesure d’empêcher que l’accès au marché ne se limite qu’à une poignée de géants mondiaux. » [...]

« Ce voyage au cœur des représentations des acteurs de la filière laisse le sentiment d’une profession désemparée pour imaginer son devenir. Les compromis sur lesquels s’est fondée la régulation actuelle sont cependant reconsidérés à mesure que les intérêts des différentes parties se désolidarisent et que de nouvelles catégories d’acteurs s’imposent. Ce dont témoignent les discussions sur la remise en cause de la chronologie des médias. Le risque majeur qui pèse sur le cinéma français est qu’il perde le contrôle de son propre avenir. »

(Le Monde "Eco&Entreprise", "Idées", vendredi 18 mai 2018)

Philippe Moati est professeur d’économie à l’université Paris-Diderot et cofondateur de l’ObSoCo (L’Observatoire société et consommation).