"Le soleil et la guerre", par François Reumont pour l’AFC

Le directeur de la photographie Mattias Troelstrup, DFF, parle de son travail sur "Les Filles du soleil", d’Eva Husson

Après le remarqué Bang Gang, sorti en 2016, la réalisatrice française Eva Husson vient présenter en Compétition officielle pour la Palme d’or son deuxième film, Les Filles du soleil. Adaptation de l’histoire immédiate, c’est l’un des premiers films qui traitent du conflit contre l’État islamique. Tourné en Géorgie, il porte à l’écran Emmanuelle Bercot dans le rôle d’une journaliste française venant faire un reportage sur un groupe de combattantes kurdes menées par Golshifteh Farahani. Le chef opérateur danois Mattias Troelstrup, DFF, est aux commandes de la caméra. (FR)

C’est votre deuxième film avec Eva Husson...

Mattias Troelstrup : J’ai rencontré Eva à Los Angeles. Nous étions à l’époque ensemble à l’American Film Institute et elle m’a proposé de tourner un premier clip musical avec elle. Je me souviens que l’expérience a été assez cauchemardesque parce que tout était vraiment contre nous sur ce tournage. Malgré le résultat, qui n’était franchement pas à la hauteur, Eva ne m’en a pas voulu. Je crois qu’elle avait apprécié que je me batte pour le projet malgré toutes les difficultés qu’on avait pu rencontrer !
Aussi, quand elle a monté l’équipe de son premier film (Bang Gang, 2016) elle m’a rappelé, et j’ai curieusement intégré ce film français... bien que je ne sois pas francophone. C’est d’ailleurs l’un des challenges principaux pour moi sur ses films, car c’est parfois très compliqué au cadre de suivre les dialogues et de pouvoir anticiper correctement sur les mouvements. D’ailleurs, une grande partie de l’équipe technique s’est retrouvée sur Les Filles du soleil. Que ce soit à l’image, à la décoration, et au son. L’enjeu et le budget étaient plus ambitieux que sur Bang Gang. Pour autant, notre petite troupe s’est remise en marche assez rapidement en retrouvant ses marques.

Comment définiriez-vous Les Filles du soleil  ?

MT : C’est d’abord l’un des premiers films qui parlent de cette actualité brûlante et c’est aussi un film qui veut se placer entre documentaire et fiction. C’est d’ailleurs en s’inspirant d’un documentaire du réalisateur Xavier Muntz (Encerclés par l’Etat islamique, Arte 2015) qu’Eva a conçu le film. Xavier nous a d’ailleurs accompagnés sur le plateau et a servi de conseiller technique. Ça a pu avoir pour moi quelques répercussions, notamment sur les nombreuses scènes de nuit où la tentation d’avoir recours à des torches électriques ou autres sources de figuration le faisait à chaque fois bondir. En effet, allumer une torche la nuit en zone de guerre, c’est souvent synonyme de se faire tirer dessus. Moralité, on a dû composer le plus possible pour ces séquences avec quelques lanternes au gaz et une sorte de lumière lunaire qui n’en est pas vraiment une...

Comment avez-vous choisi les décors ?

MT : Nous avons décidé de tourner en Géorgie après plusieurs mois de repérages. Il faut dire qu’Eva est une très grande bosseuse ! Elle a abattu un travail de repérages et de préparation visuelle énorme sur ce film. Le choix de ce pays était lié à la ressemblance avec le Kurdistan, la présence de montagnes en arrière-plan, et la facilité à exploiter des quartiers avec des immeubles abandonnés sans se lancer dans quelque chose de trop lourd à la déco. Néanmoins, pour les intérieurs, on a quand même reconstruit une dizaine de décors sur place pour faciliter le tournage et surtout pour pouvoir contrôler exactement la narration sans être obligé de l’adapter à un lieu existant. En ce qui me concerne, le travail sur le placement des fenêtres et l’orientation par rapport à la lumière naturelle a été crucial, sachant que je n’allais obtenir qu’un budget lumière très réduit, tout juste suffisant pour faire une installation sur un décor et pas plus.
On a donc beaucoup travaillé en lumière naturelle, en jouant avec des drapeaux, des borniols et des tulles, en enlevant de la lumière plutôt qu’en en rajoutant. J’ai eu la chance de pouvoir travailler avec mon gaffer danois habituel, ainsi qu’avec une équipe locale géorgienne extrêmement dévouée et nourrie par la passion du cinéma. On sent qu’on est dans un endroit où les gens ont une longue tradition du film, ils aiment ça, et font tout pour le film, même s’ils n’ont pas beaucoup de moyens techniques et logistiques.

Dans quel ordre avez-vous tourné ?

MT : Le tournage s’est fait sur une quarantaine de jours en essayant de respecter, la plupart du temps, la chronologie de l’histoire. Seuls les flash-back (les séquences les plus éprouvantes) ont été réservés pour la fin du tournage, histoire de profiter de la fatigue des comédiens pour obtenir le laisser-aller utile à ce genre de moment. J’ai décidé de garder une certaine continuité en matière d’image sur tout le film, soit une image assez neutre et réaliste, avec une certaine douceur pour les visages de ces femmes comme filigrane au milieu de ces images de guerre. La seule chose qui varie, c’est surtout cette sensation d’être de plus en plus serré, de plus en plus proche des gens au fur et à mesure que l’histoire se déroule.

Des références de films ?

MT : Notre principale référence avec Eva était La Ligne rouge, de Terrence Malick. Pas particulièrement en termes de pur rendu photographique, mais surtout en termes de rythme, de proximité avec les interprètes et de changement de ton entre les pures séquences de guerre et tout ce qui peut se passer à côté. Je dirais d’ailleurs que Les Filles du soleil n’est pas vraiment un film de guerre... enfin, c’est un film de guerre mais où la guerre est presque en second plan pour moi, en comparaison avec le trajet des personnages. Raconter l’histoire de ces femmes était pour nous notre objectif principal, faire ressentir leur trajet émotionnel, et laisser l’action finalement un petit peu derrière.

Mais il y a quand même quelques scènes d’action !

MT : Oui, il y en a quelques-unes, et j’avoue que je me suis revu quelques films pour préparer ça. Que ce soit Black Hawk Down, The Hurtlocker ou aussi Sicario, et le travail de Roger Deakins, BSC, ASC, que je trouve très inspirant. Certaines de ces séquences nous ont d’ailleurs amenés à utiliser un drone équipé d’un Panasonic GH5 pour certains plans aériens qui peuvent faire penser - toutes proportions gardées ! - un peu à ce dernier film. J’ai trouvé, en passant, que cet appareil fournit des images assez simples à raccorder avec celles sorties de l’Alexa Mini qu’on a utilisée sur tout le reste du film.

Sinon, en termes d’optiques, on a pas mal discuté en amont avec la réalisatrice, et on a fait aussi des tests poussés. D’abord il y avait le choix de l’anamorphique, qui n’est pas une chose facile forcément en France parce qu’on doit le justifier auprès de la production. C’est un truc un peu étrange pour moi parce qu’au Danemark, par exemple, ce genre de justification n’a pas vraiment lieu d’être. Quoi qu’il en soit, on a testé pas mal d’optiques Scope, des séries Panavision Vintage, des choses beaucoup plus modernes... et finalement on s’est arrêté sur une image avec de la personnalité, mais pas trop. Pour nous, il était important de garder les visages assez doux, sans avoir à filtrer, tout en utilisant des optiques modernes et fiables qui n’allaient pas nous créer de problèmes sur place en Géorgie. Ce sont donc les Cooke anamorphiques qui ont été sélectionnés et qui, je trouve, donnent une tonalité très agréable pour les visages tout en conservant un bon contraste sans que les images partent dans un style trop daté. Montés sur une Alexa Mini, une caméra que je trouve extrêmement versatile, voilà notre configuration principale pour tout le film.

Sur le tournage des "Filles du soleil"

Parlez-nous de la couleur ?

MT : Quand on se documente sur la guerre, et notamment sur les images qui reviennent du Kurdistan, on est frappé par l’absence de couleur. Les images sont souvent uniquement des dégradés de brun ou ocre, en adéquation avec les tenues et le sable qui recouvre le paysage. On a donc suivi cette observation en travaillant avec une palette de couleurs extrêmement réduite sur le film. Néanmoins, on a distillé des petites touches de couleurs vives (des tissus, une couverture, un bout de ruban accroché à une arme...) tout au long du film, un peu comme un symbole d’espoir de vie au milieu de tout ce chaos.

(Propos recueillis par François Reumont pour l’AFC)

Quelque part au Kurdistan. Bahar, commandante des Filles du Soleil, un bataillon composé de femmes soldates kurdes, est sur le point de reprendre la ville de Gordyene où elle avait été capturée par les extrémistes. Mathilde, journaliste française, couvre les trois premiers jours de l’offensive. A travers la rencontre de ces deux femmes, on retrace le parcours de Bahar depuis que les hommes en noir ont fait irruption dans sa vie.

Production : Maneki Films
Chef décorateur : David Bersanetti
Chef monteuse : Émilie Orsini