Lettre ouverte d’une femme cinéaste à une jeune cinéaste prometteuse

La Lettre AFC n°308

Le magazine en ligne Slate.fr a publié, vendredi 27 mars dans une de ses tribunes, une lettre dans laquelle la réalisatrice et scénariste Anne Villacèque s’adresse à une jeune cinéaste prometteuse des années 1990, sorte de plaidoyer en faveur, selon ses termes, « d’un cinéma de femmes », suggérant qu’il y ait « davantage de femmes dans le Cinéma, davantage de femmes dans l’Histoire ». En voici un extrait...

Comme tes films légers se sont transformés en projets ambitieux, ça coince. Tu réalises un téléfilm sur un sujet féminin, sans politique ni métaphysique, c’est ce qu’on attend de toi.
Tu n’as pas 30 ans. Tu aimes passionnément le cinéma. Tu sors d’une grande école, probablement La Fémis, où ta vocation a mûri sous le regard protecteur d’un directeur enthousiaste et d’enseignants bienveillants. Au début, tout te réussit. Ton âge, l’assurance de tes presque 30 ans, ton parcours en philo, sont des atouts dont tu es consciente et qui t’ouvrent bien des portes. En vérité, elles s’ouvrent toutes devant toi. Tu n’as qu’à les pousser du bout des doigts et elles s’ouvrent.

Comme le cinéma français se porte bien à cette époque, comme Canal+ n’a pas encore sombré, les jeunes femmes cinéastes sont alors des objets de curiosité très convoités. À cette époque-là, elles se comptent encore sur les doigts d’une seule main. Mais, à n’en pas douter, pas pour longtemps, car une nouvelle ère s’annonce, l’ère des femmes cinéastes. Des tables rondes s’organisent autour de cette question très tendance : « Y a-t-il un cinéma de femmes ? » Quand on t’invitera à y participer, tu hausseras les épaules. Tu diras que non, un cinéma de femmes, quelle idée. Pour toi, il n’y a que le Cinéma, le Seul, le Grand, le Vrai. Et puis bien sûr il y a des femmes, trop peu encore, qui font du cinéma. Toi, tu prétends t’intéresser, tout autant que les hommes, au polar, à la politique, aux questions sociales et même métaphysiques. Et comme tu as vu An Angel at My Table pendant tes années Fémis, tu sais maintenant quel est ton horizon.

Parfois l’idée te traverse quand même, qu’en dehors de Jane Campion, les femmes cinéastes n’ont eu jusqu’ici que peu d’ambition, trop peu en vérité. Pourquoi s’obstinent-elles donc à ne faire que des films à la marge, des films qui ne concernent souvent qu’elles, ou presque ? Pourquoi y a-t-il si peu de Jane Campion en France et dans le monde ? Pourquoi Barbara Loden n’a-t-elle fait que Wanda ? Tu ne comprends pas. Mais tu sais que toi, au moins, tu ne tomberas pas dans le piège. Petits films bricolés, très peu pour toi. Tu rêves de grands beaux films, réalisés avec style, et des comédiens monstres. Voilà ton horizon de jeune cinéaste prometteuse des années 1990, le seul qui vaille vraiment la peine.

Au début tu prends ton temps. Tu as la vie devant toi. Comme après tes années d’études tu découvres à peine la vie et les gens, tu réalises d’abord des documentaires pour mieux comprendre le monde autour de toi. Et comme décidément tout te sourit à cette époque, il y a justement une nouvelle chaîne de télévision, Arte, avec un capitaine épatant à la direction des programmes documentaires. Ton premier travail est tout de suite remarqué. Pendant quelques années tu es libre, tu te sens bien dans ta peau de cinéaste documentariste. Pas pour longtemps.

Comme tes petits films légers du début se sont transformés peu à peu en projets plus sombres et ambitieux, ça coince, ça pinaille. Qu’à cela ne tienne : tu te dis que c’est le bon moment pour passer à la vitesse supérieure. Tu écris un scénario de long-métrage avec une jeune scénariste sortie de La Fémis, elle aussi, et qui n’a pas plus d’expérience que toi du Grand Monde du Cinéma. Un an après, vous décrochez l’avance sur recettes du premier coup. Et maintenant, il te faut choisir un producteur. Tu n’as que l’embarras du choix. Un premier film avec l’avance sur recettes en poche, ça ne se refuse pas. Tu ne te dis pas que tu vas choisir le producteur le plus sympa ou le plus riche. Tu choisis plutôt le producteur du film le plus gonflé du moment. Tu le choisis les yeux fermés. L’accord se conclut en cinq minutes. Le producteur est ok pour tout : liberté totale sur le casting, liberté totale sur les choix de mise en scène.

Comme tu viens d’avoir un premier enfant – forcément, tu as maintenant plus de 30 ans, il était temps –, le producteur a largement le temps de monter le financement. Ça t’arrange bien, ce délai, à cause de ton bébé. Le financement va plus vite que prévu. Le scénario trouve preneur à tous les coups. Canal, Arte, région, rien ne lui résiste. Mais là pourtant, bizarrement, avec la production, ça se complique. Tout à coup il y a très peu d’argent pour le film, même avec l’avance, Canal, Arte et la région en poche. Trop peu d’argent pour payer correctement l’équipe, et trop peu pour tourner plus de six semaines, quand la norme, à l’époque, même pour un premier film, c’est plutôt huit. [...]

(Publié avec l’aimable autorisation de son auteure)

Photo, illustrant la vignette de cet article, Karen Zhao via Unsplash