Méliès, reviens vite !

Par Laurent Mannoni, membre consultant de l’AFC

La Lettre AFC n°318

Dans l’attente de l’ouverture prochaine du Musée Méliès à la Cinémathèque française et pour accompagner la parution de son ouvrage Méliès : La magie du cinéma, nous avons demandé à Laurent Mannoni, directeur scientifique du patrimoine et du Conservatoire des techniques cinématographiques, et par ailleurs membre consultant de l’AFC, d’expliquer les raisons de cet actuel "retour en faveur" de l’esprit de Méliès.

Georges Méliès est un cas unique dans l’histoire du cinéma. Sa particularité d’"homme-orchestre" (pour reprendre le titre de l’un de ses films en 1900) ne cesse de fasciner les réalisateurs et techniciens d’aujourd’hui. En effet, il a incarné tous les corps de métiers du cinéma, pendant plus de seize années d’un labeur intensif et ultra créatif (520 films à son catalogue !) : il fut son propre producteur, metteur en scène à l’intérieur de deux "théâtres de pose" (à Montreuil) dessinés par ses soins, directeur d’un laboratoire de développement et de tirage (passage de l’Opéra), illusionniste et directeur d’un théâtre de magie (Robert-Houdin, boulevard des Italiens), scénariste, truqueur génial et incontesté, décorateur, cameraman, technicien, éclairagiste, comédien hors pair, costumier, prestidigitateur, père de famille et fondateur de la Star Film qui rayonna à travers le monde, y compris aux Etats-Unis grâce à sa succursale…
Cette capacité de tout faire – imaginer les histoires, peindre lui-même ses décors, diriger les acteurs, dessiner les scènes avant tournage, choisir les couleurs à peindre sur ses pellicules, inventer sans cesse de nouveaux trucs, etc. – est sidérante, surtout si l’on considère que parallèlement, à cette époque où l’industrie du cinéma commence à se structurer, des sociétés comme Pathé ou Gaumont embauchent des centaines de personnes pour faire le même travail, parfois avec beaucoup moins d’imagination. Méliès l’artisan solitaire et indépendant va essayer de tenir longtemps sous ce régime de travail exténuant, de 1896 à 1912, avant de s’incliner devant les sociétés anonymes cinématographiques devenues ultra puissantes (et adeptes sans vergogne de l’espionnage industriel). C’est ensuite la chute, dont on connaît bien la tristesse : Georges Méliès, le "créateur du spectacle cinématographique", devient pendant sept années de suite un misérable marchand de bimbeloteries à la gare Montparnasse !

Depuis une vingtaine d’années, l’esprit de Méliès est revenu en faveur, sans doute grâce au numérique : les trucages ont connu une progression technique fantastique et tous les réalisateurs américains, notamment, se revendiquent de lui (lire dans l’ouvrage que nous publions, les témoignages de Scorsese, Tim Burton, Nolan, Cuarón, Guillermo del Toro, etc.). La poésie, la magie et l’étrangeté de ses films attirent encore aussi – voir le superbe texte que Bruno Podalydès lui consacre. Le Voyage dans la Lune (1902) est incontestablement le film le plus connu des premiers temps du cinéma.
Méliès peut être mieux étudié aujourd’hui, notamment grâce aux travaux remarquables de quelques chercheurs (en première ligne, Jacques Malthête) et aussi parce que le CNC a acheté, en 2004, la collection de Madeleine Malthête-Méliès, petite fille du réalisateur, pour la déposer à la Cinémathèque française, qui collectait déjà, depuis sa création en 1936, tout ce qui concernait le "Magicien de Montreuil". Henri Langlois, le fondateur, avait rencontré maintes fois Méliès peu avant le décès de ce dernier (1938), à Orly, dans une triste maison de retraite pour les artistes de cinéma. Les deux fonds réunis ont permis aux chercheurs de progresser considérablement.

Deux objets mythiques sont entrés dans les collections de la Cinémathèque dès 1939, offerts par la veuve de Méliès, la fameuse actrice Jehanne d’Alcy : la première caméra et le premier projecteur du magicien ! Deux pièces uniques, chargées d’histoire, sur lesquelles on pourrait écrire des livres entiers… Ces deux machines sont présentées, comme les épines de la couronne du Christ, dans le nouveau "musée Méliès" que la Cinémathèque française a hâte de présenter à son public. On y verra aussi d’autres objets célèbres : le Carton fantastique de Robert-Houdin, l’armoire du Décapité récalcitrant, le costume du Voyage dans la Lune

Méliès nous ramène à la naissance du cinéma, à son enfance agitée, à une époque aussi où le cinéma était un spectacle vivant. Aujourd’hui, on regarde ses films en numérique, sur un ordinateur, sur un écran de cinéma (on l’espère très vite !), mais cela n’a rien à voir avec ce que Méliès proposait en son temps. Il ne faut jamais oublier qu’il s’adressait à la clientèle des fêtes foraines, essentiellement. Ses films étaient donc projetés en pellicule nitrate 35 mm (souvent peinte à la main) avec une lourde machine à croix de Malte et à lampe à arc ou oxhydrique, de la musique (piano, orchestre), des commentaires du bonimenteur, du bruitage, des "attractions", tandis que retentissaient, à l’extérieur de la baraque foraine, les sons du limonaire et les cris des aboyeurs !
C’était une expérience sensorielle extraordinaire. Tout cela a disparu aujourd’hui, et le numérique accroît encore considérablement cette perte. Ce sont désormais des algorithmes giclant continûment dans des pipelines informatiques qui nous montrent les images fantasmagoriques de Méliès, parfois devenues de pâles fantômes à la stabilité glaçante. Et malgré tous les efforts des cinémathécaires et collectionneurs pour retrouver les films (270 retrouvés environ sur 520), malgré le travail acharné pour reconstituer la collection Méliès (éparpillée par son créateur même), il faut considérer cette œuvre unique et exceptionnelle comme « inter artes deperditas », "parmi les arts perdus", selon l’expression de l’astronome hollandais Christiaan Huygens en 1662 au sujet de la lanterne magique (il essayait ainsi, en vain, d’en préserver le secret).

Les historiens tentent de reconstituer les bribes éparses de cette œuvre, non sans mélancolie : comment diable Méliès a-t-il pu vendre en 1923 tous ses négatifs à un récupérateur de celluloïd ? Pourquoi certains de ses dessins sont-ils encore aujourd’hui inaccessibles, cachés dans les coffres de collectionneurs avides d’argent ? Comment avons-nous pu laisser détruire, en 1945, le magnifique studio de Montreuil ? Incroyable…
A la recherche d’un monde perdu, c’est donc une drôle d’expérience de visiter cette œuvre magique, atypique et toujours étonnante.
Méliès est-il le facteur Cheval, ou le douanier Rousseau du cinéma ? Ce qui est certain, c’est que cette expérience fait du bien : les fondamentaux du cinématographe sont bel et bien là, solides, toujours vifs et attirants. Toutes les bonnes raisons de faire passionnément cet art ont été portées résolument par le conquérant Méliès qui, le premier, a fusionné magie et cinéma et a revendiqué la notion d’auteur de films. Son énergie à toujours inventer, à toujours s’amuser aussi, sa lutte contre l’industrie aveugle et gloutonne, peuvent servir d’exemple, surtout à l’heure actuelle. Sa gaieté constante aide à combattre tous les virus.

Vivement Méliès à la Cinémathèque française et sur tous les écrans !