Parution de "Sauver la nuit"

Un ouvrage de Samuel Challéat

La Lettre AFC n°304

"Comment l’obscurité disparaît, ce que sa disparition fait au vivant, et comment la reconquérir", questionne en sous-titre Sauver la nuit, l’ouvrage du géographe Samuel Challéat récemment paru. Que voyons-nous lorsque, le soir venu, nous levons les yeux vers le ciel ? Pour la plupart d’entre nous, habitants des villes et alentour, pas grand-chose. Les occasions de s’émerveiller devant une voûte céleste parsemée d’étoiles sont de plus en plus rares.

Aujourd’hui, la Voie lactée n’est plus visible pour plus d’un tiers de l’humanité. Plus de quatre-vingts pour cent de la population mondiale vit sous un ciel entaché de pollution lumineuse, une pollution qui, à l’échelle mondiale, ne cesse de s’accroître. Chaque soir, en France, ce sont onze millions de lampadaires qui s’allument ; chaque jour, plus de trois millions et demi d’enseignes lumineuses, sans compter les millions de lumières bleues de nos divers écrans rétroéclairés.
Or, au-delà de l’appauvrissement de notre relation au ciel – une relation qui nourrit, depuis toujours, nos représentations du monde –, on connaît désormais les effets négatifs de la lumière artificielle sur l’environnement et la santé. Érosion de la biodiversité, dérèglement de notre rythme biologique, perturbation de nos rythmes de sommeil, etc. Éteindre les lumières est un geste non seulement esthétique, mais aussi écologique et sanitaire.
« Nous laissera-t-on un ciel à observer ? », s’inquiétaient déjà les astronomes amateurs dans les années 1970. Samuel Challéat retrace l’histoire de la revendication d’un « droit à l’obscurité » concomitant au développement urbain et décrit la manière dont s’organise, aujourd’hui, un front pionnier bien décidé à sauver la nuit.

« Dans son ouvrage, le géographe alerte sur les risques de la pollution lumineuse, et rappelle que l’espace nocturne est une ressource éthique et culturelle, écologique et sanitaire. Il invite à une prise en charge territoriale qui permettrait de mieux doser l’utilisation de la lumière. » (Entretien avec Samuel Challéat, par Thibault Sardier et Catherine Calvet, à lire dans Libération du 21 décembre 2019)

Illustration parue dans "Libération" du 21 décembre 2019
Dessin André Derainne

Extraits
Est-il facile d’appeler à lutter contre la pollution lumineuse, qui est peut-être la nuisance la plus esthétique qui soit ?
Notre empreinte lumineuse peut en effet être belle, et nous accordons une grande valeur sociale à la lumière : pensez à Noël… Je me souviens aussi des très belles pages de Saint-Exupéry au début de Vol de nuit où il décrit les lumières des fermes qui défilent sous son avion, imaginant derrière chaque fenêtre allumée quelqu’un qui s’affaire. Il rappelle que la lumière est un marqueur de l’activité humaine : tout l’enjeu est de définir à quel moment on éclaire avec la nuit, sans excès, et à quel moment on éclaire contre elle, en niant son obscurité.

Pourquoi ce besoin d’obscurité a-t-il été si longtemps négligé au profit d’un besoin de lumière ?
La question de la sécurité face à la peur de l’obscurité est une explication déterminante, la lumière portant symboliquement toutes les positivités mythologiques du bien, de la foi, du savoir. Mais cette exigence, légitime et importante, est avant tout une construction sociale : à Helsinki, durant les nuits de juin et juillet où il ne fait pas noir, des femmes continuent à exprimer leur peur de fréquenter certains lieux. C’est donc bien que certaines divisions sociosexuées, par exemple, traversent l’espace nocturne et le mettent en tension. Plus largement, on a négligé le besoin d’obscurité par manque de connaissance des effets négatifs de l’éclairage artificiel nocturne, que l’on ne découvre que depuis une trentaine d’années. L’enjeu est donc de construire un champ de savoir par la science et le militantisme environnemental, pour affirmer et faire reconnaître les positivités de l’obscurité. [...]

Comment la pollution lumineuse menace-t-elle la biodiversité ?
La lumière n’est pas la première cause d’érosion de la biodiversité. Néanmoins, elle perturbe le régime naturel de luminosité du milieu où elle est introduite, et notamment l’alternance naturelle de la lumière et de l’obscurité qui rythme le vivant. Ce qui est compliqué face à cette pollution, c’est qu’il est difficile d’en montrer les effets concrets et ainsi de favoriser une prise de conscience. On a tous vu les insectes tournoyant autour des lampes au printemps, mais plus rares sont ceux qui peuvent observer les bébés tortues sur les plages de ponte se diriger vers les routes éclairées plutôt que vers les océans, ou plusieurs centaines de jeunes Pétrels de Barau s’échouer en une seule nuit, à la Réunion. Au lieu de partir vers l’océan, ces oiseaux juvéniles tombent au sol, attirés par les lumières en contrebas des falaises d’où ils prennent leur envol. Plusieurs communes de la Réunion, comme Cilaos, prennent aujourd’hui des mesures pour couper leur éclairage public durant certaines périodes. Mais d’une façon plus générale, bien qu’elles soient plus nombreuses et plus solides depuis une dizaine d’années, on manque encore de connaissances scientifiques pour traiter les multiples facettes du problème.

(Propos recueillis par Catherine Calvet et Thibault Sardier, Libération, 21 décembre 2019)

Samuel Challéat est docteur en géographie, chercheur invité au sein du laboratoire Géode (Géographie de l’environnement, unité mixte de recherche CNRS-Université de Toulouse 2) et coordinateur du Collectif Renoir (Ressources environnementales nocturnes et territoires). Ses travaux actuels portent sur les différentes actions menées par les territoires pour préserver l’obscurité, valoriser l’environnement nocturne et lutter contre la pollution lumineuse.

Sauver la nuit, de Samuel Challéat
304 pages, disponible en librairie
Éditions Premier Parallèle
Publié le 10 octobre 2019


https://youtu.be/_F3ID7-BOik