Pour Jacques Loiseleux

Par Pierre-William Glenn, AFC

par Pierre-William Glenn La Lettre AFC n°241

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J’ai connu Jacques sur un feuilleton de Telfrance, en 1967, où j’étais acteur, chef de bande d’une horde de motards au titre significatif : Les Oiseaux rares. Le courant est tout de suite passé entre le chef opérateur-cadreur et le jeune idiot que j’étais à l’époque, à la tête d’une bande de futurs pilotes du championnat du monde, faisant fi de toute limitation de vitesse, de toute sécurité élémentaire et dont beaucoup sont morts de leur passion maintenant.

Jacques avait beaucoup de mal à nous calmer pour pouvoir nous filmer dans " l’ordre " du scénario et de la mise en scène. De cette harmonie acteur-opérateur, de la bienveillance de son regard est née une amitié qui ne s’est pas démentie depuis lors. Jacques a ensuite souffert des listes noires établies à l’encontre des militants syndicalistes très engagés, en 1968, et j’ai eu le plaisir de pouvoir l’aider, après une difficile période de chômage, en le faisant collaborer avec moi comme cadreur sur Un aller simple, mon premier " gros " film en 1971 réalisé par José Giovanni – film qui n’entrerait pas aujourd’hui dans " les films du milieu "…

Jacques était très attaché à sa famille, à sa femme et il nous énervait copieusement, le premier assistant Alain Corneau et moi, en nous déclarant, quand nous tournions à Anvers, qu’aucune force au monde ne l’empêcherait de rentrer à Paris le week-end pour voir Monique.
J’ai eu le bonheur de filmer ses deux filles, en 1971, avec Gérard Desarthe, dans La Marelle, un de mes premiers courts métrages et il était venu jouer à la marelle avec moi sur le tournage…
Les valeurs de fraternité, d’échange et de concertation n’ont jamais cessé entre nous et je suis heureux d’avoir pu le revoir très récemment avant sa disparition, pour me proposer de prendre son poste à l’école de cinéma de Cuba, où il était la référence absolue.

J’ai pu l’aider à faire des films quand, sollicité, je n’étais pas disponible, et je ne sais pas si c’était un cadeau, il a pu me remplacer sur Loulou et commencer une longue collaboration, ingrate, avec Maurice Pialat.
Nous étions trois, Alain Derobe, Jacques et moi-même, quand, en 1989, grâce à sa longue expérience associative, il nous a présenté les statuts, toujours actuels, de l’AFC. Notre association lui doit presque tout, sa présence régulière, son implication dans toutes les activités (le Micro Salon a été précédé d’un salon " bidouille " où nous échangions nos manières de travailler, présentions nos équipes et parlions de notre matériel, de nos bricolages artisanaux et de nos réalisateurs…

Jacques illustrait impeccablement la " fraternité " trop souvent oubliée de nos jours dans la devise de la République française, et parfois… dans notre AFC. Nous sommes rivaux dans le " marché " du travail mais la " fraternité " devrait toujours être là et, disait-il, elle ne l’est pas toujours…
La générosité, l’écoute, le dévouement, la curiosité étaient ses qualités essentielles.

Jacques laisse une très belle famille, une femme exceptionnelle de courage et d’abnégation et trois beaux enfants qui ont tenu, comme lui, à distinguer le concept de réussir " dans la vie " de celui de " réussir sa vie ".
J’espère seulement que devant la menace de disparition des espèces rares, notre " oiseau rare " restera en nos mémoires et en nos cœurs l’incarnation d’une espèce d’homme fragile et résistant, espèce à protéger et à défendre contre tous les prédateurs sauvages qui sévissent actuellement.


Jacques Loiseleux