Rémy Chevrin, il était une première fois

Par Ariane Damain Vergallo, pour CW Sonderoptic - Leica

par Ernst Leitz Wetzlar La Lettre AFC n°271

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Vivre une trop belle, trop inattendue, trop spéciale première expérience professionnelle comme directeur de la photo a pour inévitable conséquence de vous rendre nostalgique à son évocation et quand on réalise en plus qu’on en fête le 20e anniversaire, le mot "bilan" vous arrive instantanément en boomerang ! En 1996, Rémy Chevrin a 33 ans et sa chance va simplement s’appeler Docteur Chance, son premier film comme directeur de la photo, du réalisateur F. J. Ossang.

Se revoir il y a 20 ans au Chili dans le désert d’Atacama – jeune, forcément jeune – emporté par la tornade d’un film punk de ce très rare réalisateur de quatre films en 30 ans, ce découvreur de talents comme Darius Khondji, et avoir grâce à lui un espace de liberté créative absolument totale. Evoquer d’autres films importants, essentiels dans sa carrière d’opérateur comme Les Chansons d’amour, de Christophe Honoré, et Va, vis et deviens, de Radu Mihaileanu, et la fierté d’avoir participé à des films qui dureront et se transmettront de génération en génération.

Finalement, se rendre compte que dans sa filmographie il y a beaucoup de "premières fois" et que Rémy Chevrin les aiment particulièrement. « J’ai souvent fait des films avec des gens qui tâtonnent leur film. Je cherche la rencontre, je veux être étonné ». Les premières fois sont tellement pleines de promesses. Peut-être que, tel le joueur, il parie à chaque fois sur l’éclosion d’un talent nouveau et les émotions fortes qu’elles lui procureraient et que, tel le joueur, qu’il gagne ou qu’il perde, il continue d’y croire même s’il est (parfois) déçu.

Et puis, il y a Yvan Attal, ce réalisateur, cet auteur, ce comédien hors normes avec qui il vient d’achever son quatrième film. Un cinéaste porté par une exigence autobiographique qui lui fit réaliser l’an dernier un film singulier, Ils sont partout, un film à sketches, une comédie grinçante et naïve sur sa judéité – la merveilleuse tradition juive de se moquer de soi-même – un film tellement original, tenu et bien joué, dont on se dit qu’il restera comme une œuvre forte malgré le relatif insuccès à sa sortie.

Ce film a été l’occasion de retrouvailles professionnelles – les réalisateurs aiment aussi les premières fois avec d’autres opérateurs – avec un enjeu évident dans le contexte actuel. Le travail de Rémy Chevrin sur le film frappe par sa sobriété, sa retenue autant sur le cadre que sur la lumière. Faire la lumière sur une comédie ne déclenche pas chez lui de réflexes pavloviens ; « Le drame n’est pas noble forcément », et on comprend mieux ce qu’il veut dire quand il cite parmi ses cinéastes favoris, aussi bien Douglas Sirk, Quentin Tarantino que Jean Renoir. Rémy Chevrin aime l’éclectisme.

Pour ce film, Ils sont partout, les circonstances étaient exceptionnelles.
Plutôt que tourner au Maroc ou dans n’importe quel autre désert accessible, Yvan Attal avait tenu à tourner en Israël, en territoire palestinien occupé qui plus est, près de Ramallah et Bethlehem – sur les lieux du crime si j’ose dire – malgré d’énormes contraintes de tournage notamment pour les scènes de nuit.

Aussi, même si par culture et par éducation – Rémy Chevrin a été l’assistant caméra de Bruno Nuytten et de Darius Khondji – il est plutôt "Cooke", cette fois-ci clairement, il devait tourner pour la première fois (!) avec des Summilux-C.

De nuit dans le désert en territoire israélien, il est interdit d’avoir un groupe électrogène, interdit de mettre des projecteurs sur pieds, interdit de mettre des nacelles ou des ballons hélium, bref tout est interdit et il est tout simplement impossible d’éclairer. Rémy Chevrin a donc choisi la série des optiques Summilux-C qui ouvre à 1.4 et la caméra VariCam 4K de Panasonic qu’il a pris à 5 000 ISO, le tournage s’effectuant uniquement les nuits de pleine lune – l’idée même de ne tourner que par nuit de pleine lune semble déjà magique – avec pour seul éclairage une petite ambiance portable sur batterie 12 Volts et calquée – le seul problème finalement venant des flammes beaucoup trop fortes et pas assez jaunes des torches.

« De toutes manières, les objectifs sont beaucoup plus importants que la caméra. J’aime que les objectifs aient une couleur, du caractère. Aujourd’hui il y a pléthore d’objectifs et ils sont tous vraiment bien mais rien ne se passe, c’est-à-dire que pour moi, ils sont tous morts. Il n’y a plus cette idée d’un passage de la lumière dans une matière.
J’aime que ça traverse l’optique avec une transformation presque aléatoire, une magie que tu ne peux pas décrire et qui n’est pas une formule mathématique. Le rendu des Summilux m’émeut, me touche et j’aime leur côté "fait main". Les Leica Summilux, c’était parfait », ajoute t-il en guise de sobre conclusion.