ShotDeck, une base de données visuelles pour préparer les films

Par François Reumont pour l’AFC

Le directeur de la photographie Lawrence Sher, ASC, est venu présenter pendant plus d’une heure à Camerimage son projet "ShotDeck" pour démontrer son utilité en se basant sur sa propre expérience.

En proposant à l’heure actuelle environ 14 000 plans issus de 1 500 films, la base de données participative "ShotDeck" est étudiée pour offrir à tous les producteurs, réalisateurs, directeurs de la photo et chef décorateurs (entre autres) un outil simple et efficace pour créer sa propre bible visuelle de références sur chaque nouveau projet. Classés selon un nombre de mots-clés et de critères très complets, les plans issus de films célèbres - ou moins célèbres - peuvent être ainsi consultés en HD. Que ce soit par le titre du film, le nom du chef opérateur, de la caméra ou de l’objectif utilisé, le lieu de tournage ou par l’ambiance (par exemple, "métro nuit"), l’utilisateur fait soudain apparaître en ligne tous les plans répondant à ses critères pour ensuite pouvoir les rassembler dans un bureau virtuel qu’il garde en mémoire dans son profil, comme une bibliothèque de plans sélectionnés.

S’identifiant par son compte, Lawrence Sher a ainsi ouvert sa propre bibliothèque devant l’audience, et sélectionné le dossier correspondant à Joker, pour voir apparaître, séquence par séquence, de nombreux plans ayant servi d’inspiration pour mettre en image le film de Todd Philips. « Par exemple, pour la séquence du métro, j’ai tapé "métro", et sélectionné les films des années 1970-1980 », explique le chef opérateur.

Un photogramme de "Joker"

« S’en est suivi une sélection d’images dont l’une extraite des Guerriers de la nuit, de Walter Hill, qui nous a guidés pour reconstruire le décor d’un wagon de l’époque, et pour la palette de couleur qu’on y retrouvait. Autre exemple, la séquence de l’asile de Gotham m’a amené à taper "hôpital", et une image de Mise à mort du cerf sacré, de Yorghos Lanthinos, m’a soudain donné l’idée de ce travelling avant avec caméra à 2,20 m de haut.

Un photogramme des "Guerriers de la nuit"

On peut également s’éloigner du décor ou de la période en tapant juste des mots-clés comme "peur" ou "nervosité", qui vont faire sortir toute une autre série de propositions d’images... »

Pour l’instant encore en construction, ShotDeck a pour but de devenir la base de données visuelle la plus complète sur le cinéma à l’avenir. Pour cela, elle fait appel aux contributions de ses utilisateurs afin qu’ils viennent régulièrement y déposer des captures d’écrans, en les identifiant avec précision. « La qualité de la saisie est primordiale pour que la base fonctionne. C’est pour cela que l’on souhaite d’abord confier cette tâche à des gens suffisamment à l’aise avec la chose et qui soient de confiance. Personnellement, j’adore, depuis le début de l’aventure ShotDeck, dépouiller des films et les entrer intégralement dans la base. C’est même devenu une sorte de passe-temps à part entière. L’autre jour, j’ai rentré Le Conformiste, de Bernardo Bertolucci, un de mes films fétiches, et la grande majorité des séquences est désormais en ligne sous forme de vignettes. Dès la sortie Blu-ray de Joker, je me ferais bien sûr un plaisir de l’intégrer moi-même en ligne. »

Interrogé sur le problème des droits d’auteur, Lawrence Sher répond que, pour le moment, personne n’est venu lui poser de problème. « A vrai dire, nous ne mettons en ligne que des plans et uniquement à des buts d’inspiration, sans aucune exploitation commerciale (la base de données étant à terme destinée à être en libre accès). J’ai moi-même présenté l’outil à Warner Brothers qui n’a absolument pas tiqué... J’ai donc bon espoir de ne pas me retrouver mis en demeure par des studios de retirer les images. En même temps, je défends naturellement le droit d’auteur, et je serais tout à fait prêt à imaginer une solution de compensation forfaitaire payée par les utilisateurs, qui servirait à pérenniser la situation. »

Lawrence Sher faisant la démonstration de ShotDeck

Enthousiaste sur l’outil, il a également insisté sur les possibilités de chaque créateur d’images de pouvoir utiliser la base de données comme une vitrine de son travail, en créant des liens avec les réseaux ou avec son agence. Lawrence Sher cite aussi l’exemple du film Godzilla : King of the Monsters pour lequel il a eu recours à Shotdeck pour créer en l’espace de quelques heures une sélection très précise d’images de référence avant sa première rencontre avec le réalisateur (avec qui il n’avait jamais travaillé). « J’ai débarqué avec tout un tas d’images pour chaque séquence du film, et le réalisateur s’est tout à fait reconnu dans ces choix en voyant les images. Dès lors j’ai su que j’allais faire le film ! »

Sur le sujet du partage de ces bibliothèques, Lawrence Sher avoue que pour le moment, le plus simple est encore de communiquer via le site Internet (à condition d’y être inscrit). Mais on peut aussi générer des listes PDF pour travailler en externe.

« J’aimerais tant convaincre, par exemple, 300 membres de l’ASC de bien vouloir dépouiller et saisir chacun cinq films de leur production... Cela ferait soudain 1 500 films de plus, avec des informations de première main, sur toute la base de donnée technique de prise de vues. »