Willy Kurant, AFC, ASC, ou l’excellence d’une modernité mâtinée de classicisme

Par Marc Salomon, membre consultant de l’AFC

Contre-Champ AFC n°320

Willy Kurant nous a quittés le 1er mai, à l’âge de 87 ans. Venu du reportage TV, caméra 16 ou 35 mm à la main, passé quelques mois par les studios de Pinewood à Londres avant de rejoindre la France où il démarra sa carrière de directeur de la photographie dans la mouvance de la Nouvelle Vague, Willy Kurant excellait dans des registres pourtant diamétralement opposés : de Trans-Europ-Express (façon reportage, sans éclairage sinon parfois une Flood dans un parapluie blanc) à Charlotte For Ever (violentes directions de lumière et puissants contre-jours qui transpercent la pénombre).

Différentes approches qui ont pu d’ailleurs coexister au sein d’un même film, Willy Kurant assumant de privilégier alors la force d’un plan ou d’une séquence plutôt qu’une parfaite continuité photographique. Sa maîtrise de la lumière et de la composition s’exprimaient ainsi dans une grande liberté.

D’ailleurs, interrogé en 1970 par Cinémonde sur son travail avec Orson Welles, il déclarait : « Avec Welles, on apprend d’un maître. Il n’a pas peur de monter des plans où l’on passe brutalement d’une image très éclairée à une autre qui présente de violents contrastes. Il vous répondra “Qui s’en soucie ?” » Willy Kurant enfonçait le clou l’année suivante en répondant aux questions de Noël Simsolo, il critiquait alors le corporatisme et la formation trop "technicienne" dispensée dans les écoles au détriment de l’intérêt pour la force ou la composition interne d’une image : « Il y a, chez les jeunes opérateurs français, une prédominance presque inconsciente de la technique sur la vision. Du reste, ils détestent les photographes et en particulier les photographes de mode sous prétexte que ce sont des gens qui ne connaissent rien. C’est peut-être vrai, mais ils possèdent au moins le sens de la vision. »

Né le 15 février 1934, à Liège, en Belgique, orphelin très jeune – ses parents, déportés, meurent à Auschwitz en 1942 –, Willy Kurant est caché et recueilli par sa sœur aînée et son beau-frère. Il rejoint ensuite un orphelinat pendant environ quatre ans, à Boitsfort, au sud-est de Bruxelles. Attiré par la photographie, il intègre vers l’âge de 16 ans un laboratoire de recherche sur la photo couleur où il restera deux ou trois ans avec l’espoir de pouvoir rejoindre des tournages. Cette première expérience lui apporte une connaissance solide des pellicules et du travail de laboratoire qu’il saura mettre à profit tout au long de sa carrière, en n&b comme en couleur. Il débutera finalement pour la TV belge, muni de sa Paillard-Bolex.

Willy Kurant, en costume sombre, en reportage au début des années 1950, avec sa caméra Paillard-Bolex
Willy Kurant, en costume sombre, en reportage au début des années 1950, avec sa caméra Paillard-Bolex
Archives Willy Kurant

Vers 1953-54, il voyage au Congo comme assistant sur des documentaires, avec une caméra Debrie Parvo. Il se souvenait d’un opérateur raciste qui ne voulait pas que les Africains portent les caisses de matériel ! De retour en Belgique, il acquiert une caméra anglaise Vinten "Normandy" et commence à tourner deux ou trois documentaires comme opérateur. Puis il investit dans une caméra Arri. Il tourne alors Klinkaart (La Briquetterie), avec Paul Meyer, en 1956.

Willy Kurant, avec sa caméra Vinten Normandy, et le réalisateur Didier Geluck
Willy Kurant, avec sa caméra Vinten Normandy, et le réalisateur Didier Geluck
Archives Willy Kurant


Willy Kurant en reportage avec son Arri IIB
Willy Kurant en reportage avec son Arri IIB
Archives Willy Kurant

En 1957-58, il obtient une bourse du British Council qui lui permet de séjourner quelques mois à Londres, aux studios de Pinewood où il peut observer le travail de Geoffrey Unsworth, Jack Hildyard, Harry Waxman... De retour en Belgique, par le jeu des coproductions, il se retrouve à seconder Roger Fellous, en 1959, sur le tournage de Marche ou crève, de Georges Lautner, film en partie tourné à Limbourg. Mais il collabore surtout à différents magazines de reportages francophones ("Continent sans visa", "Cinq colonnes à la une", "Neuf millions"), il s’équipe même d’une caméra Arri IIB et d’un magnétophone portable afin d’élargir ses collaborations, à la manière du cinéma vérité, comme on dira plus tard. C’est lors d’un de ces reportages, à Cuba, qu’il loge dans l’hôtel où se tourne Soy Cuba, de Mikhail Kalatozov, et qu’il rencontre le célèbre opérateur soviétique, Sergueï Ouroussevski.

Sergueï Ouroussevski et Willy Kurant, à Cuba, en 1963
Sergueï Ouroussevski et Willy Kurant, à Cuba, en 1963
Archives Willy Kurant

Quelque peu tombé en disgrâce auprès d’un responsable des magazines de reportage, Willy Kurant décide de rejoindre la France avec sa Triumph et tout son matériel. Nous sommes alors au début des années 1960 et il offre ses services à de jeunes réalisateurs comme Jean-Christophe Averty, Jacques Rozier, Marin Karmitz, Serge Korber, François Weyergans et Maurice Pialat. C’est avec ce dernier qu’il tourne, en 1963-64, une série de courts métrages documentaires en Turquie, dont le producteur, Samy Halfon, au vu des rushes et de sa manière de travailler "léger", décide de l’engager sur Trans-Europ-Express, réalisé par Alain Robbe-Grillet. Bien que sorti sur les écrans après les deux films suivants, c’est bien le premier film de Willy Kurant au poste de directeur de la photographie.

"Bosphore", "Pehlivan" et "Istanbul", de Maurice Pialat
"Bosphore", "Pehlivan" et "Istanbul", de Maurice Pialat
Captures d’écran


"Trans-Europ-Express", d’Alain Robbe-Grillet
"Trans-Europ-Express", d’Alain Robbe-Grillet
Captures d’écran

C’est en 1965 qu’Agnès Varda lui confie la photographie des Créatures, tourné à Noirmoutier, en Scope n&b, avec William Lubtchansky et Jean Orjollet comme assistants. Puis les choses s’enchaînent avec Jean-Luc Godard (Masculin, féminin) et Jerzy Skolimowski (Le Départ), tous en n&b. Dans la continuité de Raoul Coutard, Willy Kurant bouscule les codes : pellicule poussée (Kodak 4X), peu ou pas d’éclairage, utilisation de boîtes de Flood ou en indirect dans des parapluies blancs...

"Masculin, féminin", de Jean-Luc Godard
"Masculin, féminin", de Jean-Luc Godard
Captures d’écran


"Le Départ", de Jerzy Skolimovski
"Le Départ", de Jerzy Skolimovski
Captures d’écran

C’est pour la télévision qu’il tourne aussi, durant cette période, avec Pierre Koralnik, Anna, son premier film en 35 mm couleurs, une sorte de comédie musicale déjantée, une fiction pop dans l’esprit du "Swinging London", comme un hymne à la photogénie d’Anna Karina. Willy Kurant y affirme son goût pour les focales extrêmes, les contre-jours et les flares, ce qui restera sa marque de fabrique.

"Anna", de Pierre Koralnik
"Anna", de Pierre Koralnik
Captures d’écran

Ces années particulièrement riches par la diversité des films et des audaces techniques qui empruntent autant à la lumière classique qu’aux méthodes de la Nouvelle Vague culminent avec Orson Welles qui l’engage sur Une histoire immortelle, insatisfait du travail de son premier directeur de la photographie. Leur collaboration se poursuivra avec The Deep, film inachevé.

"Une histoire immortelle", Orson Welles
"Une histoire immortelle", Orson Welles
Captures d’écran


Orson Welles et Willy Kurant
Orson Welles et Willy Kurant
Archives Willy Kurant

Après une production américaine tournée en France (Le Jour du lendemain, avec Marlon Brando) et un film de Volker Schlöndorff tourné en Bavière (Michael Kohlhaas, le rebelle), sa carrière connait un étrange passage à vide dans les années 1970.

Marlon Brando et Willy Kurant
Marlon Brando et Willy Kurant
Archives Willy Kurant

Après quelques documentaires et le premier film de Serge Gainsbourg (Je t’aime moi non plus), il part travailler aux Etats-Unis, sur les conseils du producteur Elliott Kastner, où il peinera à redémarrer une carrière à la mesure de son talent, bridé par les règles syndicales. Dans un premier temps, il est hébergé par son ami John Bailey, ASC, et tournera des spots publicitaires, des films indépendants ("non-union films") et des téléfilms. Citons, entre autres, un film d’épouvante produit par Roger Corman, en 1977 Le Monstre qui vient de l’espace, puis Harper Valley P.T.A., gros succès commercial pour cette comédie de mœurs loufoque construite sur les paroles d’une célèbre chanson country. On retiendra tout de même Tag, le jeu de l’assassinat, de Nick Castle, en 1982, pour sa photographie toute en pénombre et contrastes.

Pendant quelques années, Willy Kurant alterne les tournages des deux côtés de l’Atlantique. Il retrouve Serge Gainsbourg pour Equateur, en 1983, tourné au Gabon et Charlotte For Ever, quatre ans plus tard. Dans l’intervalle, il signe la photographie de Flagrant désir, de Claude Faraldo, un polar ensoleillé tourné dans le Médoc.

"Equateur"
"Equateur"
Captures d’écran


"Flagrant désir"
"Flagrant désir"
Captures d’écran


"Charlotte For Ever”
"Charlotte For Ever”
Captures d’écran

C’est alors qu’il est reparti aux Etats Unis que Maurice Pialat vient le chercher pour assurer la photographie de Sous le soleil de Satan, en 1987, en remplaçant au pied levé Luciano Tovoli, AIC, tombé malade au bout d’une semaine. De son chef opérateur, Maurice Pialat, pourtant réputé avare de compliments, déclarera plus tard : « Willy a une forte personnalité, mais il possède du tact. C’est un grand artiste mais aussi un artisan. (...) A mon avis, Kurant est un grand formaliste, je le dis avec affection : beaucoup plus grand qu’il ne le croit et que peut-être même, il voudrait l’être... Il mérite en tout cas qu’on lui donne les moyens de s’exprimer. Dans le fond, derrière son intelligence et sa culture, Kurant est un metteur en scène : c’est peut-être pour cela que sa photo est aussi bonne. »

"Sous le soleil de Satan", de Maurice Pialat
"Sous le soleil de Satan", de Maurice Pialat
Captures d’écran

Dans les années qui suivent, Willy Kurant entame une collaboration suivie avec la réalisatrice Charlotte Brändström, pour le grand comme le petit écran ; John Bailey, ASC, passé à la réalisation, lui confie la photographie de Lune rouge, en 1992, et c’est en 1996 qu’il intègre à son tour l’ASC. Après quelques productions mineures Outre-Atlantique, il tournera ses deux derniers films en France avec Philippe Garrel : Un été brûlant, en couleur, et Jalousie, en noir et blanc.

John Bailey, à gauche, et Willy Kurant sur le tournage de "Lune rouge", en 1992
John Bailey, à gauche, et Willy Kurant sur le tournage de "Lune rouge", en 1992
Archives Willy Kurant - Album noir Camerimage 2019


Philippe Garrel et Willy Kurant sur le tournage de "La Jalousie", en 2013
Philippe Garrel et Willy Kurant sur le tournage de "La Jalousie", en 2013
Photo Guy Ferrandis

Ajoutons que tout au long de ces dernières années, Willy Kurant s’était beaucoup investi dans des Master Class, en France comme à l’étranger, et des conférences à la Cinémathèque française dans le cadre du Conservatoire des techniques animé par Laurent Mannoni.

Willy Kurant et l’AFC

Willy Kurant était membre de l’AFC depuis sa création, en 1990. Il a été membre du CA de 2000 à 2002, puis vice-président de l’association de 2003 à 2005. Il a représenté l’AFC au Festival de Cannes en tant que membre du jury de la Caméra d’or en 2008. Il a été membre du comité de rédaction des n° 2, 3 et 4 de la revue Lumières - les cahiers AFC, entre 2006 et 2011.

En vignette de cet article, Willy Kurant sur le tournage de La Jalousie, de Philippe Garrel – Photo Guy Ferrandis