Ed Lachman, ASC, et le "EL Zone System"

Par Margot Cavret


Lors de l’édition 2021, Ed Lachman présentait à un public enthousiaste son tout nouveau EL Zone System. Encore sous forme de prototype, l’idée était de construire un outil d’aide à l’exposition, s’apparentant à un False Color, mais centré sur le gris 18 %, et surtout évoluant en valeur de diaphragme, notion plus intuitive et universelle que les pourcentages nébuleux que propose le False Color. Cependant, les constructeurs semblent avoir boudé le dispositif, et un an après, seul SmallHD l’a intégré à ses écrans. Ed Lachman, quant à lui, a fait son premier tournage entièrement à l’aide de ce dispositif. Il revient sur celui-ci, qui a également la particularité d’avoir été tourné en noir & blanc, avec une caméra qu’Arri a fait adapter spécialement pour l’occasion. (MC)

Pour son prochain film, produit par Netflix, Pablo Larraín tenait à tourner en noir et blanc. Ed Lachman s’est très vite posé la question entre tourner directement en noir & blanc avec une caméra adaptée, ou tourner en couleur et faire la transition vers le monochromatique en post-production. « La meilleure option était de tourner directement en noir & blanc », explique-t-il, « car on perd des pixels et de la sensibilité avec le filtre de Bayer. En tournant avec une caméra noir & blanc, je gagnais ¾ de diaphragme ! ». Cependant, la caméra utilisée devra pouvoir tourner en 4K pour répondre au cahier des charges de Netflix, et être légère car le projet prévoit de nombreux plans à la Technocrane. Arri ne disposant pas de caméra monochromatique répondant à ces deux critères, et Ed Lachman tenant à apporter le look Arri sur le projet, la décision est prise de fabriquer la caméra ! Les ambitions sont grandes : une caméra multi-spectrale, capable d’enregistrer dans l’infra-rouge, avec une dynamique de 25 IL. « Ils doivent encore être en train de travailler dessus ! », plaisante Marko Massinger, qui anime la conférence avec Ed Lachman. Pour tenir les délais du tournage qui doit démarrer deux mois plus tard, Arri revoit ses ambitions à la baisse, et part d’une Mini LF, de laquelle est ôté le filtre de Bayer, et dont les caractéristiques sont ajustées. Ed Lachman l’équipe d’optiques Baltar re-carossées. Il utilise également des filtres colorés pour changer le contraste de son image monochromatique, et s’oriente vers des lumières directives. « J’avais peur que ce soit trop dur, mais finalement la caméra noir et blanc me donnait un peu la sensation d’une pellicule », commente Ed Lachman.

"El Conde", de Pablo Larraín, photographié par Ed Lachman
"El Conde", de Pablo Larraín, photographié par Ed Lachman


On verra tout de même des couleurs sur les moniteurs de tournage, car Ed Lachman ajuste l’exposition du film grâce à son dispositif EL Zone System, implémenté dans un moniteur SmallHD. Obsédé par le gris à 18 % sur lequel est centré le dispositif, il peux exposer les visages avec finesse, tout en surveillant précisément le contraste de la scène. L’outil lui permet également de cartographier son image, afin d’avoir des références précises pour les retakes et la post-production. « Quand j’ai vécu la transition de la pellicule vers le numérique, j’ai eu le sentiment de perdre le contrôle sur l’image, je ne comprenais plus où était le négatif, ni comment utiliser ma cellule », se souvient-t-il, « Avec le EL Zone System, je retrouve un contrôle absolu sur l’exposition et le contraste, je ne dépends plus d’un DIT qui se protège lui aussi, là on sait exactement où est le négatif, on n’a plus besoin de se protéger ! »

L'échelle de couleurs du EL Zone System
L’échelle de couleurs du EL Zone System


Il présente des images de making-of, dans lesquelles on voit le grand moniteur en noir & blanc surplomber le petit SmallHD affichant le EL Zone System. Il commente : « Là, vous voyez sur les costumes blancs, ça apparaît en rouge, donc je sais qu’il y a des informations, et pourtant sur le grand moniteur j’ai l’impression que c’est surexposé. Même si on me dit que l’écran est calibré je ne peux pas en être sûr. Le EL Zone System raisonne en indice de luminance, donc c’est indépendant du signal qu’affiche le moniteur. Tant que je connais la dynamique de la caméra, je sais exactement comment je peux exposer. Je peux créer des images très contrastées, et avoir confiance dans ce que me dit l’outil de contrôle ».

Dans le public, un jeune chef opérateur a pu lui aussi expérimenter de tourner en s’appuyant sur le EL Zone System. Il partage son avis avec l’audience : « Ça m’a aidé à contrôler où je plaçais les peaux sur le signal, c’est un outil merveilleux, bien plus pratique qu’un waveform monitor ou qu’un False Color. Parfois j’avais une deuxième équipe, et je leur donnais des images du SmallHD en référence pour qu’ils sachent exactement comment exposer, et avoir des images qui raccordent entre les deux équipes ». « Ça permet aussi de raccorder deux caméras différentes, ou deux décors », complète Ed Lachman.

Un chef opérateur dans le public partage son expérience du EL Zone System - Photo Katarzyna Średnicka
Un chef opérateur dans le public partage son expérience du EL Zone System
Photo Katarzyna Średnicka


« C’est tout de même improbable que pour l’art de la cinématographie, les ingénieurs aient conçu un outil qui s’appelle "False Color" ! », plaisante Marko Massinger. « Oui, il y a un vrai problème de communication », répond Ed Lachman, « les ingénieurs travaillent dans un monde électronique, tandis que nous, nous raisonnons en terme photographique. Au début j’ai conçu le EL Zone System de manière très égoïste, pour avoir mon propre outil que je comprendrais parfaitement, mais je suis content que ça puisse être utilisé par d’autres ! Je ne veux surtout pas que ça devienne un matériel propriétaire, ça doit rester universel ».

Ed Lachman - Photo Katarzyna Średnicka
Ed Lachman
Photo Katarzyna Średnicka


(Propos retranscrits par Margot Cavret, pour l’AFC)